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Dossier : La société civile en première ligne

Puissance méconnue La face politique de la société civile

©Paulo Pampolin/CC/iStock
©Paulo Pampolin/CC/iStock

La société civile est souvent appelée à la rescousse pour réparer, pour compenser, parfois pour rêver. Mais qu’en est-il de sa capacité à se structurer, à peser sur les choix politiques, à faire contrepoids dans un système en crise ? Ni panacée ni folklore, elle est une puissance trop souvent méconnue.


Dans quelle mesure la société civile peut-elle peser sur les acteurs politiques ? Telle est la question centrale de ce numéro spécial de la Revue Projet, consacré plus précisément à la société civile en France et à sa capacité à participer aux changements sociaux et écologiques.

Dans un moment politique particulièrement tendu (montée des idées et des partis d’extrême droite, défiance vis-à-vis des institutions, marginalisation des corps intermédiaires), il nous a semblé nécessaire de faire un pas de côté. De porter attention à celles et ceux qui, hors des arènes électorales, s’activent à transformer la société, à leur manière : parfois désordonnée, souvent opiniâtre, en construisant des alliances, en portant des propositions, en tenant, encore et toujours, le fil du bien commun.

La « société civile » est une notion à la fois polysémique et chargée. Elle désigne tour à tour des syndicats, des mutuelles, des organisations non gouvernementales, des collectifs citoyens, l’économie sociale et solidaire ou encore des associations locales plus informelles, engagées dans des domaines aussi variés que la justice sociale, l’écologie, la santé, le logement, les migrations ou les droits humains.

La société civile offre un espace où l’intérêt général ne se réduit ni à la somme des intérêts particuliers, ni aux injonctions du moment.

C’est ce « troisième secteur », entre l’État et le marché, souvent mobilisé pour pallier les défaillances de l’un et les excès de l’autre. Elle renvoie ainsi à un espace de coopération avec les pouvoirs publics mais aussi, et souvent, à un espace conflictuel traversé par des asymétries de pouvoir, des tensions et des contradictions fondamentales sur les choix de société.

Nous n’idéalisons pas la société civile. Elle n’est ni homogène, ni toujours exemplaire. Elle porte en elle des paradoxes : des formes d’engagement parfois concurrentes, des revendications contradictoires, une fragilité structurelle, l’éclatement des temporalités militantes ou la transformation des rapports au politique. Et pourtant, elle demeure un lieu vital de résistance, d’expérimentation et d’invention démocratique.

La société civile offre un espace où le désaccord peut se dire et où l’intérêt général ne se réduit ni à la somme des intérêts particuliers, ni aux injonctions du moment. Car, comme le martelait inlassablement le philosophe Claude Lefort : la démocratie, c’est précisément faire advenir la différence et faire émerger les sources de désaccord.

Les grands collectifs peinent à exister politiquement s’ils ne se conforment pas à des logiques d’opérateurs de politiques publiques.

Depuis 2015, la place de la société civile dans le débat public français s’est sérieusement rétrécie1. Le discours et la centralisation croissante du pouvoir exécutif conduisent à un affaiblissement des corps intermédiaires. Comme le montrent plusieurs témoignages recueillis dans ce numéro, les portes des ministères se ferment plus facilement qu’hier. Les consultations sont souvent réduites à des formes de validation a posteriori sans véritable travail commun. Les grands collectifs peinent à exister politiquement s’ils ne se conforment pas à des logiques d’opérateurs de politiques publiques.

Face à cela, le Pacte du pouvoir de vivre (PPV) constitue une tentative de structuration de la société civile sans précédent en France. En six ans d’existence, ce collectif a su fédérer des acteurs aux cultures différentes – syndicats, associations, fondations, mutuelles – autour d’un projet commun : une société plus juste, plus écologique, plus démocratique. Il a su construire un espace commun, produire des propositions, faire entendre une voix politique non partisane.

Ses forces : une légitimité fondée sur l’enracinement local, une volonté de dépasser les fonctionnements en silo, un engagement dans la durée. Ses limites : un manque de reconnaissance institutionnelle, un engagement à géométrie variable des organisations membres ou encore un déficit de notoriété.

De nouvelles formes d’engagement, souvent plus informelles, émergent dans les quartiers populaires comme en milieu rural.

C’est dans ce contexte que s’inscrit notre partenariat avec le PPV (le deuxième après le numéro « L’imagination au pouvoir », n° 386, mars 2022). Pour la Revue Projet, membre du Pacte, il s’agit d’un terrain privilégié pour observer comment des organisations issues de la société civile tentent d’agir sur le politique.

Ce partenariat nous a permis de conduire en exclusivité une enquête qualitative qui donne à entendre les voix des acteurs de terrain comme celles des responsables nationaux (voir l’encadré ci-contre). Sur la base de cette enquête, nous avons dégagé quatre thématiques centrales autour desquelles nous avons construit ce numéro. Nous remercions les organisations membres du Pacte pour leur confiance, cependant l’enquête ne se limite pas au PPV : ce numéro spécial explore aussi d’autres formes d’organisation, d’engagement et de conflictualité.

Car le Pacte, aussi prometteur soit-il, ne résume pas à lui seul la société civile. Il en est une composante qui mérite d’être analysée. De nouvelles formes d’engagement, souvent plus informelles, émergent dans les quartiers populaires comme en milieu rural ; d’autres dynamiques sont à l’œuvre : des collectifs écologistes autogérés, des réseaux de solidarité numériques, des alliances improbables entre militants, travailleurs sociaux, acteurs politiques et économiques. Certains jeunes, en particulier, inventent de nouvelles façons de s’impliquer, moins verticales, plus souples, parfois éphémères mais non moins déterminées.

La démocratie est une pratique collective, qui se cultive chaque jour dans les interstices de la vie sociale. 

Les contributions ici réunies sont donc diverses, comme le sont les acteurs de la société civile. Elles croisent les regards de chercheurs, de militants, de responsables associatifs. Certaines interrogent frontalement la capacité des collectifs à influer sur les acteurs politiques. D’autres examinent la porosité entre certaines franges de la société civile et l’extrême droite. D’autres encore s’attachent à repenser les formes de solidarité ou les rapports au pouvoir.

Toutes convergent vers une même interrogation : peut-on encore croire à la force transformatrice de la société civile organisée dans un pays où le politique se replie sur lui-même ? Chacune des quatre parties de ce numéro s’ouvre par une analyse des résultats de l’enquête pour ensuite donner la parole à d’autres acteurs afin d’élargir les cadres d’analyse, croiser les approches et mieux comprendre les formes contemporaines d’engagement dans un contexte de crise politique durable.

Nous espérons que ce numéro spécial, à l’approche des élections municipales de mars 2026 et de la présidentielle de 2027, saura nourrir le débat public et inciter à la mobilisation. Non par naïveté mais par conviction qu’il reste possible de construire d’autres voies concrètes donnant envie de s’engager.

À condition de prendre au sérieux la société civile dans ses engagements, ses forces et ses limites ; et de ne pas la reléguer au rang de spectatrice silencieuse ou d’auxiliaire du service public. Car la démocratie n’est pas une affaire de casting politique. C’est une pratique collective, qui se cultive chaque jour dans les interstices de la vie sociale. 

Les coulisses de l’enquête

L’enquête au cœur de ce numéro spécial part du terrain. Elle cherche à comprendre comment des acteurs de la société civile tentent d’influer sur le politique, en s’appuyant sur les ressources, les alliances et les dispositifs à leur disposition. Plus précisément, elle explore les conditions concrètes de cette influence : que peut la société civile dans un champ politique saturé ? Comment s’organise-t-elle face à la montée des extrêmes et à la crise persistante de légitimité des institutions politiques ?

Pour répondre à ces questions, nous avons mené vingt-sept entretiens anonymes, à Paris comme en région, auprès de responsables d’organisations nationales mais aussi de militants proches du terrain. La majorité des personnes rencontrées sont engagées ou en lien avec le Pacte du pouvoir de vivre (PPV), sans que celui-ci soit le seul prisme de l’enquête.

Ces échanges, menés selon une méthode semi-directive, ont permis d’entrer dans les pratiques, les tensions, les arbitrages quotidiens de celles et ceux qui œuvrent à la transformation sociale et écologique. Ce travail s’est construit collectivement, porté par cinq personnes aux profils complémentaires.

Il réunit quatre membres du comité de rédaction de la Revue Projet – Brigitte Fouilland (Sciences Po), Damien de Blic (université Paris 8), Daniel Verger (CLONG-Volontariat) et moi-même. Benoît Ferré s’est associé à nous, tout en terminant de rédiger une thèse de philosophie politique sur le déclin démocratique chez Charles Taylor. Ensemble, nous avons croisé nos regards pour donner à cette enquête sa profondeur, au plus près des élans et des découragements qui traversent le quotidien de ces acteurs.

La diversité des profils interrogés constitue l’un des points forts de cette démarche : ONG, syndicats, mutuelles, fondations, associations locales… L’éventail des trajectoires et des expériences est large. Les entretiens ont souvent donné lieu à des propos sincères et réflexifs, ouvrant des fenêtres sur les dynamiques internes d’un monde associatif en recherche de puissance collective. Le panel se compose de personnes âgées en moyenne de 47 ans, avec une sous-représentation des femmes (30 %).

En termes de fonctions, il comprend 40 % de présidents ou directeurs, 30 % de cadres supérieurs, 20 % de coordinateurs de projets et 10 % d’experts spécialisés dans un domaine. La répartition géographique est équilibrée entre Paris et les régions, avec des entretiens réalisés notamment à Brest, Lyon, Lille, Poitiers et Saint-Brieuc.

Comme toute démarche qualitative, cette enquête a ses limites. Une large part des personnes interrogées étant impliquées dans le PPV, un biais de proximité ou de loyauté – souvent implicite – peut teinter certains propos. Les points de vue extérieurs, notamment de journalistes, de responsables politiques ou de citoyens non engagés, sont peu représentés.

L’échelon local est également moins approfondi qu’il aurait pu l’être, malgré quelques ancrages régionaux. Enfin, la dimension internationale est quasiment absente, alors même qu’elle pourrait enrichir la mise en perspective. Ces limites n’invalident pas l’enquête. Elles soulignent au contraire l’intérêt d’ouvrir ce numéro à d’autres voix et à d’autres terrains.

Sommaire du dossier

Première partie : Les tensions entre compromis et radicalité

Deuxième partie : Jusqu’où coopérer avec les partis politiques ?

Troisième partie : Les ressorts d’une société civile organisée 

Quatrième partie : Les conditions de l’efficacité

Et maintenant

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1 Lire l'article de Julien Talpin, « Face à l'État, les associations, contre-pouvoir démocratique », Revue Projet, n° 396, octobre-novembre 2023.


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