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Dans une démocratie fracturée, où les partis traditionnels s’effondrent et où les partis d’extrême droite gagnent du terrain, la société civile organisée est confrontée à un dilemme inédit : rester à distance des partis ou s’engager plus frontalement pour défendre leurs valeurs. L’apartisanisme, longtemps gage d’influence, peut-il encore tenir ?
Dans un paysage politique français en pleine recomposition, où les lignes traditionnelles s’estompent tandis que de nouvelles fractures émergent, la société civile organisée se trouve confrontée à un dilemme fondamental quant à son positionnement.
Le principe de l’indépendance vis-à-vis des partis politiques, érigé en vertu cardinale par de nombreuses organisations, notamment au sein du Pacte du pouvoir de vivre, leur a longtemps permis de revendiquer une forme de neutralité politique tout en maintenant leur capacité d’influence sur les pouvoirs publics. Ce positionnement, qui distingue engagement civique et affiliation partisane, semble devoir être aujourd’hui fondé sur de nouvelles bases.
Les entretiens menés dans le cadre de ce numéro révèlent les questions qui traversent cette réflexion1. Dans quelle mesure la société civile peut-elle et doit-elle conserver sa traditionnelle neutralité partisane quand certaines valeurs qu’elle défend semblent frontalement menacées ? Comment maintenir sa fonction d’intermédiaire entre les citoyens et les instances décisionnelles dans un contexte de polarisation ?
L’apartisanisme des organisations de la société civile s’inscrit en France dans une longue tradition. Plusieurs interviewés rappellent que cette position s’ancre dans une vision de la société structurée en trois étages : celui de l’individu et de la famille, celui de la société civile organisée et enfin celui du pouvoir. Dans cette conception, la société civile joue un rôle d’intermédiaire essentiel, distinct du monde partisan, et constitue un contre-pouvoir nécessaire au bon fonctionnement démocratique.
Cette indépendance n’est bien sûr pas synonyme d’apolitisme. Toutes les organisations s’inscrivent dans le débat public et sont par essence politiques au vu des sujets qu’elles prennent en charge. Cette distinction entre engagement politique et affiliation partisane apparaît fondamentale dans la conception que ces organisations ont de leur rôle social.
La neutralité partisane apparaît comme un atout pour maintenir une capacité d’influence transpartisane.
Le choix de la neutralité vis-à-vis des partis politiques répond également à des considérations stratégiques évidentes. Cette posture constitue d’abord plutôt une force, dans la mesure où elle permet d’être écouté, ce qu’une affiliation partisane rendrait plus difficile. L’efficacité du plaidoyer associatif est ainsi conditionnée par cette capacité à dialoguer avec tous les acteurs politiques, quelle que soit leur orientation.
L’objectif même du plaidoyer des associations consiste bien à ce que les partis politiques et leurs représentants élus, à l’Assemblée nationale et au Sénat notamment, reprennent leurs idées, objectif qui serait compromis par une trop grande proximité avec certaines formations politiques. La neutralité partisane apparaît ainsi comme un atout pour maintenir une capacité d’influence transpartisane.
Ce positionnement est renforcé négativement aujourd’hui par l’analyse que font nos interlocuteurs de l’état de la démocratie partisane française. Les témoignages recueillis révèlent d’abord une défiance généralisée envers l’efficacité même de l’action partisane. Le politique serait aujourd’hui tendanciellement aphasique, aboulique et apraxique, incapable de parler, de décider collectivement ou d’agir.
« Le Pacte est une alliance d'organisations dont la grande majorité, sinon toutes, sont apartisanes. Je pense que ce serait un vrai danger pour le Pacte de sortir de ce positionnement-là. Du point de vue de l'opinion publique, le rôle que l'on joue, c'est pour les uns un rôle de défense de l'environnement, pour les autres de défense des travailleurs, pour d’autres encore la défense des personnes précaires ou de l'accès au logement.
Que derrière nos propositions on trouve une résonance plus forte dans certaines familles politiques que dans d'autres, ça n'échappera à personne. Mais nous ne sommes l'écurie de personne. C'est-à-dire que si, demain, Les Républicains voulaient se faire les chantres du droit au logement, ou de l'accueil inconditionnel des étrangers, on applaudirait des deux mains. Les partis sont en course pour accéder au pouvoir.
Nous, nous ne prétendons pas au pouvoir. Nous voulons que ce que l'on défend et auquel on croit soit repris par ceux qui exercent le pouvoir. Donc il peut y avoir une tentation de dire, non seulement, qu'on a très envie que ce que l'on promeut soit repris, mais aussi que les familles politiques qui le reprennent arrivent au pouvoir.
À ce moment-là, on pourrait se mettre en campagne. Mais, pour moi, il y aurait alors un vrai mélange des genres. Parce qu'en fait, rien ne garantit qu'une fois au pouvoir, la famille politique en question restera fidèle à ce que l'on a proposé. Et pour le coup, on sortirait du rôle et même du mandat que nous ont donnés les gens qui nous soutiennent.
Je reste très marqué par cette idée, forgée par François-Xavier Verschave à la lecture de Braudel, d'une organisation politique de la société en trois étages, avec un étage « infrapolitique » qui est celui de l'individu, de la famille, des groupes amicaux, etc. Un deuxième étage qui est celui de la société civile où se formalisent les groupes d'intérêt, les médias, les syndicats. Et un troisième étage de l'exercice du pouvoir. Or la santé d'une démocratie se mesure à la force de ce deuxième étage.
Le troisième étage, lui, a une espèce de tendance naturelle à s'affranchir de toutes les règles du jeu qui sont établies au deuxième. Et donc le rôle du deuxième étage est de rappeler en permanence leurs engagements et leurs responsabilités à ceux qui sont au troisième étage. Il y aurait un risque, dans cette confusion entre société civile et parti politique, à ce que l'on déserte le deuxième étage.»
Jean Merckaert, directeur action plaidoyer France Europe, Secours Catholique Caritas-France
L’impuissance politique est redoublée par l’instabilité gouvernementale : le pouvoir politique des gouvernements étant devenu éphémère, les politiques en position de responsabilité sont réduits à tenter de survivre entre deux dissolutions. À ce constat d’inefficacité s’ajoute une critique du fonctionnement interne des partis.
Un ancien membre du Parti socialiste témoigne que son ancien parti serait devenu un parti d’élus conduisant des stratégies d’élus, et non plus un lieu de construction de propositions politiques. L’ensemble des partis tendent à devenir des écuries défendant des personnalités en vue de la présidentielle seulement.
La stratégie de polarisation, dont est notamment rendu responsable le chef de l’État depuis 2017, est particulièrement dénoncée et jugée délétère d’un point de vue démocratique. Elle encourage un acteur comme La France insoumise (LFI) à revendiquer un leadership exclusif, rendant inopérante toute velléité de mouvement vers d’autres possibilités de stratégie de la gauche. Cette polarisation apparaît comme un cercle vicieux que les partis semblent incapables de briser.
Les partis traditionnels semblent avoir abandonné certains territoires, créant un vide que l’extrême droite a su occuper.
Un ancien organisateur de primaire citoyenne explique qu’il existerait aujourd’hui une opposition nette entre la logique des partis et le désir des électeurs. La déconnexion est géographique autant que générationnelle. Le mouvement des Gilets jaunes est ainsi interprété comme la révolte de populations défavorisées en zone rurale, n’ayant pas nécessairement accès aux prestations et se sentant oubliées.
Les partis traditionnels semblent avoir abandonné certains territoires, créant un vide que l’extrême droite a su occuper. L’incapacité des formations politiques à rejoindre la jeunesse, alors qu’elles sont obnubilées par le vote des personnes âgées supposées électoralement plus actives, revient aussi comme un leitmotiv dans les témoignages.
La montée électorale soutenue de l’extrême droite, qui culmine avec les résultats des élections européennes et législatives de 2024, incite évidemment de nombreuses organisations à repenser leur rapport au politique. Le développement de l’influence de l’extrême droite est analysé dans un article spécifique. Mais, en tout état de cause, si l’indépendance vis-à-vis des partis politiques demeure un principe largement partagé, ses modalités d’application font l’objet de redéfinitions importantes dans ce contexte.
Le modèle qui semble émerger pourrait être qualifié de « non-partisanisme de valeurs » : les organisations maintiennent leur indépendance vis-à-vis des structures partisanes tout en assumant pleinement leur engagement en faveur de certaines valeurs fondamentales et contre les idées qui les menacent, quels que soient les partis qui les portent.
Les acteurs de la société civile assument désormais plus clairement un rôle d’acteurs politiques à part entière.
Ce repositionnement s’accompagne d’une revendication plus explicite de la dimension politique de l’action associative. Un interviewé observe que le mot « politique » tend à faire peur mais qu’il faut travailler à arrêter la prudence excessive et assumer que les organisations de la société civile engagées dans le champ du social et de l’écologie font de la politique, mais pas de la politique partisane.
Cette position sémantique, distinguant « politique » de « partisan », pourrait permettre aux organisations de revendiquer pleinement leur rôle d’acteur politique tout en maintenant leur indépendance vis-à-vis des formations partisanes. Loin de l’apolitisme souvent revendiqué par le passé, les acteurs de la société civile assument désormais plus clairement un rôle d’acteurs politiques à part entière, distinct mais complémentaire de celui des partis.
La société civile française traverse ainsi une période de transformation profonde de son rapport au politique. Cette mutation, encore en cours, témoigne de sa vitalité et de sa capacité d’adaptation face aux évolutions du paysage démocratique.
Dans le paysage des relations entre partis politiques et société civile organisée, le cas de La France insoumise (LFI) mérite une attention particulière. Les témoignages d’acteurs associatifs et syndicaux révèlent une relation paradoxale : s’ils sont idéologiquement proches sur de nombreux sujets, leur relation est cependant traversée par des tensions significatives sur les questions d’autonomie et de méthode.
La critique la plus structurante concerne ce qu’un responsable associatif qualifie de « culture d’organisation de La France insoumise [qui consiste à] considérer que ce sont eux qui doivent imprimer la ligne ». Un épisode emblématique est évoqué : « La lettre de Mathilde Panot [déniant le droit de Cécile Duflot, directrice d’Oxfam, de revendiquer une coalition gouvernementale sans LFI] sonnait comme un rappel à l’ordre de ce qu’on devait faire ou pas en tant qu’organisation de la société civile. »
Cette tentative d’encadrement heurte frontalement la culture d’indépendance des corps intermédiaires, attachés à ce que ce même témoignage décrit comme « un principe démocratique » et « un usage à gauche qu’il n’y avait pas d’obligation à suivre une ligne imprimée par tel ou tel ». Ces tensions révèlent en filigrane un débat fondamental sur les modalités de recomposition du lien entre société civile et forces politiques de transformation sociale. Elles interrogent la capacité des différents acteurs à articuler autonomie de la société civile et efficacité politique collective.
1 Cet article repose sur les données d’une enquête qualitative menée entre novembre 2024 et janvier 2025 sur la société civile organisée et son rapport aux acteurs politiques en France. Ce travail s’appuie sur