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Depuis plus de six ans, le Pacte du pouvoir de vivre fait entendre une voix collective dans un paysage politique fragmenté. Rassemblant aujourd’hui plus de soixante organisations, il incarne une forme inédite de structuration de la société civile. Où en est-il vraiment ?
Mars 2019, le Pacte du pouvoir de vivre (PPV) voit le jour dans un climat politique agité. Les Gilets jaunes mettent en lumière une colère sociale profonde et une fracture démocratique béante. Le gouvernement tente d’éteindre l’incendie avec un Grand débat national, mais nombre d’acteurs de la société civile dénoncent une écoute sélective, voire une instrumentalisation de la parole citoyenne.
Dans ce contexte de méfiance, dix-neuf organisations choisissent de s’unir pour faire entendre une autre voix : celle d’un tissu associatif, mutualiste, syndical et d’ONG qui entend conjuguer solidarité, écologie et démocratie. Porté par deux figures fortes, Laurent Berger (CFDT) et Nicolas Hulot (Fondation pour la nature et l’homme), le PPV veut dépasser les clivages habituels entre ces organisations (voir l’encadré « La galaxie du Pacte », sur sa composition).
Le lancement s’accompagne de 66 propositions fondatrices, articulées autour de grands défis contemporains : logement, emploi, climat, démocratie, alimentation, éducation… C’est un « projet de société » qui se dessine, à la fois simple et ambitieux : garantir à toutes et tous un pouvoir de vivre digne, en tenant ensemble justice sociale, transition écologique et renouveau démocratique. L’originalité du Pacte ne tient pas seulement à son programme : elle réside dans sa forme.
Ce n’est pas une coalition ponctuelle, mais un collectif pérenne, qui se construit sur la durée, à travers des dynamiques locales, des espaces de travail thématiques et une gouvernance collégiale. Le PPV s’inscrit dans le temps long, à rebours du tempo électoral ou médiatique. Dès le départ, un groupe local voit le jour à Concarneau, en Bretagne. On en compte aujourd’hui une trentaine.
L’un des apports majeurs du Pacte, reconnu par la quasi-totalité des personnes interrogées, est d’avoir permis un rapprochement inédit entre les acteurs du champ social et ceux du champ écologique1. Ce rapprochement s’est matérialisé par des propositions communes (sur le logement, l’alimentation, le transport ou le budget...) et par une évolution des représentations mutuelles.
Pour beaucoup, le Pacte a permis de dépasser les clivages historiques entre ces deux sphères, souvent opposées dans le débat public ou perçues comme concurrentes en matière de priorités. Les ONG sociales, à travers le PPV, ont intégré progressivement la nécessité d’articuler lutte contre la pauvreté et transition écologique. Un interlocuteur du champ social le souligne : « On ne travaillait pas avec les écolos avant le PPV. Là, ça y est. » Inversement, plusieurs ONG écologistes ont admis que toute transition serait injuste et vouée à l’échec sans prise en compte des inégalités sociales.
Ce travail de convergence n’allait pas de soi à l’origine ; il représente une avancée culturelle profonde, rendue possible par un patient travail d’écoute, de négociation et d’acculturation mutuelle. Cette dimension mérite d’être soulignée, car l’un des effets les plus profonds, quoique souvent invisible du Pacte réside certainement dans sa capacité à transformer les organisations de l’intérieur : faire évoluer leurs cadres de pensée, leurs priorités, ou même leurs manières de travailler.
Un collectif qu’on n’arrive jamais à mettre dans une case : trop gros pour passer inaperçu, trop hétéroclite pour être catégorisé, trop discret pour être populaire, trop lent pour les chaînes d’info. Quelques repères sur la composition du Pacte.
Le Pacte du pouvoir de vivre (PPV) est tout sauf un bloc homogène. Cette diversité n’est pas un accident. Le PPV se veut une alliance fondée sur la complémentarité : grand, petit, national, local, radical ou pragmatique... Il fait dialoguer des voix qu’aucun autre espace ne mettrait dans la même pièce. Et c’est sans doute ce qui le rend aussi riche et aussi difficile à décrypter. Initié en 2019 par la CFDT avec 18 autres organisations, il compte aujourd’hui plus de 60 organisations membres.
Parmi les poids lourds : la Mutualité française, avec près de 500 mutuelles adhérentes, qui est le principal employeur de l’ESS (économie sociale et solidaire) en France (plus de 80 000 salariés) ; la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), première organisation étudiante représentative en France qui regroupe près de 2 000 associations et syndicats, soit environ 300 000 jeunes ; le Mouvement associatif qui rassemble plus de 700 000 associations, soit plus de la moitié des associations françaises ; ou encore la Fondation pour la nature et l’homme, la Fédération des acteurs de la solidarité ou Oxfam...
Le Pacte héberge aussi une myriade d’organisations moins connues comme Aequitaz qui expérimente des actions politiques et poétiques, ainsi que le Ceras qui édite la Revue Projet.
La CFDT peut ainsi discuter et travailler avec le Réseau Action Climat. ATD quart-monde y croise la Fédération des centres sociaux. Et la Fondation pour le logement des défavorisés (l’ancienne Fondation Abbé Pierre) fait cause commune avec des micro-ONG enracinées localement. Alors, comment qualifier ce collectif ? Il est puissant, incontestablement, si l’on additionne l’audience, les réseaux, l’expertise et la légitimité de ses membres. Mais il est difficile à cerner.
Le PPV n’a pas de visage unique, pas de message choc, pas de stratégie de communication flamboyante. Il cultive la nuance, accepte les contradictions. Pour ses défenseurs, c’est une preuve de maturité : un collectif qui ne cède pas aux effets de manche, mais cherche à construire un projet de société partagé.
Pour ses critiques, c’est un défaut d’incarnation : un pacte trop flou, trop mou, qui gagnerait à affirmer une ligne plus claire et des positions plus tranchées. En tout état de cause, le collectif pèse. Non pas en décibels médiatiques, mais en légitimité. Il aligne des millions de bénévoles, salariés, militants et personnes en situation précaire.
En ce sens, le Pacte fonctionne comme un dispositif de transformation où l’évolution des idées et des pratiques internes est aussi précieuse que l’impact externe. Toutefois, cette union du social et de l’écologie, toujours en construction, semble parfois fragile. Certains entretiens évoquent des tensions non résolues : hiérarchisation des priorités entre ces deux univers, vocabulaires encore différents ou encore postures politiques parfois contrastées. L’union du Pacte est réelle mais jamais acquise.
Le fonctionnement du PPV repose sur une culture du consensus : aucune position n’est prise si elle vient gêner fortement l’une des organisations. Cette méthode, indispensable pour préserver l’équilibre entre des organisations très diverses, favorise un climat de confiance, de coconstruction et d’appropriation collective. Mais elle a un revers : lenteur décisionnelle, complexité des messages, difficulté à réagir à chaud auprès des interlocuteurs pertinents.
L’horizontalité, revendiquée comme une autre voie que les logiques de confrontation ou de domination, nuit parfois à la lisibilité politique. Pour autant, plus le temps avance et plus le Pacte s’améliore. Il a su mutualiser les expertises de ses membres. Sur le budget de l’État, par exemple, il a permis à des organisations sectorielles (logement, santé et climat) de produire une lecture transversale, pointant les contradictions entre les lignes budgétaires.
Cette capacité à croiser les regards, à sortir du fonctionnement en silo, fait la force du PPV. Elle se traduit aussi dans la création d’un poste dédié au plaidoyer en 2025. Reste que cette expertise est souvent confinée à des cercles militants ou spécialisés. L’un des défis importants du Pacte est moins la compétence en soi que la capacité à rendre accessible, à incarner et à porter politiquement ses propositions dans l’espace public.
Depuis sa création, le PPV a multiplié les prises de position : 10 mesures pour les municipales de 2020, 90 pour les présidentielles de 2022, 16 lors des législatives anticipées de 2024. À chaque fois, il cherche à interpeller les acteurs politiques sans se confondre avec les partis. L’engagement politique non partisan étant présenté comme un mantra par les organisations membres.
En fait, l’impact sur les décisions politiques reste limité. Si certaines propositions sont reprises ou discutées, la plupart sont ignorées. L’influence du Pacte reste marginale, en particulier face à un gouvernement qui tend à fermer les portes aux corps intermédiaires, préférant les consultations citoyennes ponctuelles aux dialogues structurés.
Plusieurs interlocuteurs soulignent en effet un climat hostile vis-à-vis des acteurs de la société civile organisée, où les portes des ministères se ferment plus facilement qu’hier et où les consultations sont devenues plus formelles, moins à l’écoute, se réduisant parfois à une validation a posteriori de décisions déjà prises.
« On ne peut pas être favorable à davantage de justice sociale, favorable à lutter contre les discriminations, et avoir une forme de complaisance à l’égard de l’extrême droite. C’est antagoniste. Il ne faut pas mollir. Je fais partie d’une organisation présente dans de nombreux pays, où nos collègues – que ce soit en Inde, au Brésil ou aux États-Unis – ont traversé des contextes particulièrement difficiles sur le plan politique et social, et la restriction parfois violente de l’espace civique.
Ça permet de nourrir la réflexion. Du point de vue d’Oxfam, on ne s’imagine pas stopper sur le bord du chemin et observer la catastrophe annoncée arriver. Le Pacte du pouvoir de vivre représente un lieu important de rencontres et d’échanges où les gens se connaissent, apprennent à se parler.
Quand vous avez les responsables des organisations qui dialoguent ensemble, que vous avez posé les termes du débat politique au sens noble du terme, ça permet d’avancer. »
Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France (organisation membre du PPV et de l’AES
Depuis sa création, le Pacte n’a cessé de critiquer la verticalité du pouvoir exécutif. Mais ce manque de reconnaissance ne concerne pas seulement les relations avec le gouvernement : le Pacte peine aussi à instaurer des relations de travail régulières avec d’autres acteurs institutionnels, comme les groupes parlementaires, les partis politiques ou les élus – à l’exception notable de certains élus locaux.
Un paradoxe frappe : le PPV serait trop structuré et horizontal pour entrer dans des logiques d’influence classiques de lobbies sectoriels mais pas assez médiatisé et incarné pour imposer ses propositions dans le débat public ou les programmes politiques.
La campagne de 2024 illustre ce tiraillement. Face à la menace d’une majorité d’extrême droite, le PPV se positionne comme un rempart contre ces idées et ces partis. Il s’allie ainsi à l’Alliance écologique et sociale (AES). Ces deux coalitions, qui partagent une vision proche mais ne représentent pas exactement les mêmes réseaux, dépassent leurs différences pour formuler des propositions communes.
Ce rapprochement permet de coordonner les récits en croisant les cultures militantes, plus « républicaine et sociale » du côté du PPV, plus « radicale et écologique » du côté de l’AES. Les seize propositions élaborées en l’espace de trois semaines en 2024 sont saluées en plénière du collectif : « La mobilisation contre l’extrême droite, avec d’autres, a contribué à éviter le pire. » Christophe Robert (porte-parole du PPV) est l’invité de la matinale de France Inter pour porter ces propositions.
« On a refusé de signer les seize propositions2. Nous étions en assemblée générale après la dissolution de l’Assemblée [nationale] et nous avons demandé aux présidents et présidentes des différentes délégations nationales de donner leur avis, ce qui nous a conduits à refuser ce positionnement. Ils ne voulaient pas de consignes, même pas un communiqué de presse de Paris, c’est contre-productif et ressenti comme infantilisant.
En interne, nombre de salariés nationaux n’ont pas compris cette absence de prise de position contre l’extrême droite mais la majorité des présidents et présidentes bénévoles voyaient ça différemment, certains mettant sur le même plan les partis d’extrême de droite et de gauche.
Je pense que le véritable enjeu se situe à l’avenir dans les territoires, si nous agissons localement en instaurant une culture du lien et du débat. On peut ainsi montrer qu’il existe un autre récit que celui des parasites au sujet des migrants et des plus pauvres nommés « assistés ». »
Claude Bobey, directeur de l’engagement, Secours catholique - Caritas France
Le manque de relais externes, le faible investissement de certaines organisations membres et l’absence de stratégie de plaidoyer coordonnée limitent néanmoins l’impact réel. « C’est trop top-down, comme une tribune ! Combien d’organisations membres ont-elles assuré un travail de sensibilisation en interne et une large diffusion de ces propositions dans leurs propres réseaux ? », regrette un spécialiste du plaidoyer non membre du PPV.
Au lendemain des élections, dans un contexte d’absence de majorité claire, l’idée est avancée de provoquer des rencontres entre partis politiques pour dialoguer et explorer la possibilité de bâtir un accord de gouvernement autour des seize propositions communes. Mais la réticence de la plupart des organisations du Pacte à s’impliquer directement dans le jeu politique freine cette proposition, malgré une position plus ouverte de certains membres.
Cette prudence complique l’action collective et reflète des différences de culture, de positionnement ou de leadership entre organisations. Par ailleurs, certaines organisations hésitent à se positionner politiquement, voire le refusent, surtout lorsqu’elles doivent composer avec des bénévoles et des « bénéficiaires » séduits par les idées d’extrême droite.
Un membre d’ATD quart-monde confie : « Dans une Université populaire, la moitié, sinon les deux tiers des personnes donnent leur voix à l’extrême droite. » Au Secours catholique, cette tension conduit à ne pas signer en propre les seize propositions de 2024.
À l’heure où l’extrême droite s’installe comme une force électorale dominante, un débat stratégique et démocratique traverse le Pacte : jusqu’où aller ? Comment conjuguer cohésion interne et ambition politique ? Faut-il rester dans un espace de coordination ou faire du Pacte une véritable puissance d’action collective ? Question d’autant plus pressante que le PPV s’est fixé de nouveaux objectifs stratégiques à l’horizon de 2027 : faire en sorte que son projet de société soit porté politiquement par des candidats capables de l’emporter et d’empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir.
Une ambition claire, mais qui demande une évolution des postures et des moyens supplémentaires (voir l’encadré « Le fonctionnement du Pacte »). Plusieurs personnes interrogées estiment que le PPV est arrivé à un tournant stratégique : « À la croisée des chemins qui le conduira ou pas à changer d’échelle ? »
Aucune des personnes interrogées ne le présente comme la « solution idéale » à la crise démocratique, sociale et écologique. Toutes témoignent néanmoins d’un attachement à ce Pacte et considèrent qu’il incarne une forme de résistance constructive et peut-être un espace « refuge » dans le contexte politique actuel.
Dans un paysage marqué par l’impuissance, la colère ou l’abstention, il avance à contre-courant, cherchant à faire dialoguer les différences, à faire exister une autre manière de faire de la politique. En cela, il mérite d’être regardé non pas seulement comme un collectif parmi d’autres, mais comme une expérience politique à part entière.
Le Pacte du pouvoir de vivre réunit aujourd’hui plus de soixante organisations. Comment fonctionne un collectif aussi large et diversifié ? Petit tour d’horizon de son organisation interne.
Le premier temps fort de la vie du Pacte est la plénière, qui réunit trois fois par an l’ensemble des organisations membres. Ce format de grande assemblée permet d’échanger sur les orientations stratégiques, de valider les propositions formulées en amont et de renforcer la cohésion du collectif. Si la densité des échanges rend parfois difficile l’approfondissement des débats, ces moments restent essentiels pour faire vivre l’esprit collectif du Pacte.
Une fois par mois, un groupe de coordination nationale se réunit. Il veille à la mise en œuvre des projets, à la continuité des actions et propose des orientations stratégiques discutées ensuite en plénière. Il joue un rôle de lien et d’animation et contribue largement à structurer le travail collectif dans la durée. Il regroupe actuellement dix membres issus d’organisations couvrant les principales thématiques du Pacte ainsi que la directrice du Pacte, Amandine Lebreton.
À côté de ces instances régulières, le Pacte s’appuie sur des groupes de travail ad hoc ainsi que sur des journées thématiques organisées autour de sujets précis. Ces formats plus souples permettent de construire des propositions, tester des idées et faire émerger des convergences. Cette dynamique de travail collaboratif renforce la capacité du Pacte à produire des contributions concrètes, sur des sujets aussi variés que l’accès aux droits, la transition écologique ou la lutte contre les inégalités.
Le Pacte du pouvoir de vivre repose sur beaucoup de bonne volonté. Il fonctionne grâce à une mise en commun de ressources des organisations membres, qu’il s’agisse de temps de travail mis à disposition par certaines structures ou de contributions financières volontaires, selon les moyens de chaque organisation. Le budget global reste trop faible, la seconde promotion de l’École du pacte du pouvoir de vivre a, par exemple, été suspendue faute de moyens3.
Le collectif bénéficie également du soutien de la Fondation européenne pour le climat, qui a notamment permis de financer plusieurs campagnes d’action, comme le Tour de France du Pacte. Pour coordonner les activités au quotidien, le Pacte dispose d’une équipe salariée composée de trois personnes : Amandine Lebreton (sa directrice), Christophe Dague (son coordinateur national, salarié de la CFDT) et Lisa Penalver (sa chargée de plaidoyer). Deux porte-parole officiels, Christophe Robert (Fondation pour le logement des défavorisés) et Amandine Lebreton, représentent le Pacte dans les médias.
1 Cet article repose sur une enquête qualitative conduite entre novembre 2024 et janvier 2025 auprès d’une trentaine de personnes, à Paris comme en région. La majorité des personnes rencontrées sont engagées ou en lien avec le Pacte du pouvoir de vivre, sans que celui-ci soit le seul prisme de l’enquête (Revue Projet, numéro spécial 408, 2025).
2 « 16 propositions pour changer la vie des gens », Pacte du pouvoir de vivre, 19 juin 2024.
3 En 2024, les montants versés par les organisations au PPV se sont situés dans une fourchette comprise entre 100 € et 10 000 € (sans qu’il y ait de plafond). Son budget global était de 245 000 €.