Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
On connaît la rengaine. Le sentiment d’impuissance nous gagne, les crises s’accumulent, la parole publique s’épuise, les organisations qui portaient autrefois l’espoir – partis, syndicats, associations – peinent à mobiliser. Et l’injonction tombe, invariable : « Ne cédons pas au cynisme. Restons en mouvement. » Soit. Mais concrètement : où puiser son souffle ?
Ce dossier ose une réponse à contre-courant. Et si le changement social passait par le changement de soi ? Et si le spirituel – oui, le spirituel – était l’une des ressources les moins explorées, mais des plus sérieuses pour ne pas sombrer et continuer à agir ? Provocant, évidemment.
Dans un pays comme la France, où la religion est censée se tenir sagement dans l’espace privé, l’idée dérange. Elle déstabilise davantage encore quand on observe, à l’échelle mondiale, la montée des nationalismes religieux. Et elle surprendra peut-être les lecteurs habituels de la Revue Projet, davantage accoutumés à croiser dans nos pages les formes instituées de l’engagement citoyen.
Mais de quelle spiritualité parle-t-on ? C'est là que tout commence et que tout se complique. Le mot d’ordre « se transformer pour transformer le monde » est séduisant. Trop, peut-être. Car s’il laisse entendre que la conversion personnelle suffirait, par quelque vertu magique, à produire la transition écologique et sociale, il court le risque de dépolitiser ce qui exige précisément d’être combattu sur le terrain des institutions, de l’économie, du rapport de force.
Les spiritualités peuvent rouvrir le champ des possibles, à condition de ne pas s’y terrer.
Ce dossier part d’une question exigeante : dans quelles conditions les pratiques de l’intériorité – silence, retrait, sobriété, méditation, prière contemplative – peuvent-elles devenir des ressources pour renouveler les formes d’engagement démocratique ? En d’autres termes : à quelles conditions le changement individuel ouvre-t-il sur le changement collectif, et réciproquement ?
Le sommaire que vous allez parcourir est délibérément éclectique. Il dévoile un espace traversé de tensions fécondes : entre héritage chrétien et pluralisme des sagesses, entre intériorité et conflictualité, entre enracinement spirituel et ouverture à l’engagement.
Car c’est bien cela que nous voulions explorer : non pas un spirituel hors-sol, nébuleux et confortable, mais une spiritualité qui accepte de se frotter au réel, d’affronter la question des médiations, de mesurer ses propres risques – l’entre-soi affinitaire, l’apolitisme déguisé en sagesse, la pureté intérieure comme alibi du retrait.
À quelques mois de l’échéance présidentielle, restons confiants. Les spiritualités peuvent rouvrir le champ des possibles, à condition de ne pas s’y terrer.