Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Cet été m’a offert deux rencontres marquantes, qui ont ravivé en moi quelque chose que j’avais laissé s’émousser : le goût de la dialectique. Non pas comme exercice intellectuel, mais comme geste vital : la capacité à tenir ensemble deux exigences qui semblent s’opposer, pour en faire un mouvement plutôt qu’un blocage. À six mois de la présidentielle, alors que les polarités rétrécissent notre imagination collective, ce geste n’a jamais été aussi nécessaire. Il ne s’agit pas de chercher un tiède compromis entre deux camps, mais de renouer avec une pensée du mouvement.
Mi-juillet, j’ai eu la chance d’animer deux journées de formation lors de la rencontre annuelle de la Fraternité Charles de Foucauld. J’y ai croisé François, médecin trente-cinq ans durant dans une léproserie en Iran, Marcello, balayeur à La Havane, Laurent, agent d’entretien à Rome. Pour ces religieux, tout part d’une proximité : vivre au plus près, en immersion, aux côtés des plus vulnérables.
Leur foi ne les éloigne pas du réel, elle les y insère – et c’est précisément de là, de ce lien privilégié aux invisibles de nos sociétés, que naît chez eux une exigence de justice qui ne se dérobe jamais devant l’ampleur des défis.
Aucun idéalisme hors-sol, aucune résignation non plus : juste cette tension féconde entre ce qui est et ce qui devrait être. Nos échanges m’ont ramené au séminaire d’Alain Cottereau à l’EHESS, et à sa belle formule : « penser ensemble le sens de la justice et le sens de la réalité ». Une clef précieuse pour penser l’action collective et la démocratie sans les réduire ni à un pur rapport de force ni à un calcul d’intérêts.
Mi-août, je randonnais dans le Parc des Écrins, hébergé dans un refuge niché au cœur d’un paysage à couper le souffle. J’y ai rencontré Jeff, fils de berger, gardien du refuge, dont le bonheur tient à un enracinement dans une vallée. Mais chez lui, pas la moindre trace de nostalgie ni de repli : son attachement au lieu le rend au contraire plus lucide et plus ouvert.
La fonte des glaciers qu’il observe chaque année le pousse à repenser l’articulation entre le local, le régional et le national – et à se sentir concerné par les enjeux de la planète entière. Ancrage et ouverture ne s’opposent pas : c’est leur tension qui rend le changement possible.
Pour les jésuites qui portent la Revue Projet, action et contemplation ne font qu’un. Une spiritualité de l’engagement qui refuse le confort du tout-ou-rien. C’est cette énergie qu’il nous faut faire circuler à nouveau, pour retrouver un équilibre – ténu – d’où peuvent naître de vrais changements. C’est tout l’enjeu du dossier de ce numéro : souci de soi, souci du monde.