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La plupart des confessions religieuses excluent les femmes des charges sacerdotales. Pour combien de temps ? Patriarcale au superlatif, l’Église catholique voit son modèle vaciller.
Le patriarcat demeure la règle dans le monde religieux. Dans des contextes très différents, les trois monothéismes le pratiquent. Tous invisibilisent les femmes, contrôlent leur corps et les tiennent éloignées de la sphère publique. Circonstance aggravante, ce bastion bien défendu l’est parfois par des femmes, qui avalisent leur soumission.
Si le judaïsme libéral est égalitaire, mais peu représenté en France, le judaïsme orthodoxe, majoritaire, multiplie les interdits de pureté envers les femmes. Il leur impose un contrat de mariage religieux où seul l’homme se choisit une épouse, laquelle ne peut donc divorcer sans le get, consentement explicite du mari, qui peut vouloir le monnayer fort cher. Enfin, il persiste à les écarter des responsabilités dans les synagogues et les maisons d’études.
L’islam sunnite, lui, non institué en structure hiérarchisée, laisse ouverte la possibilité d’un imamat féminin, en particulier pour organiser la prière des femmes, mais fait souvent peser une lourde férule masculine sur leur vie sociale, en les cantonnant à la sphère domestique et en voulant maîtriser leurs corps par des tenues qui les voilent.
Quant au christianisme, son attitude envers les femmes diffère selon les confessions. Si les protestants accordent des responsabilités aux femmes depuis près d’un siècle, le catholicisme, majoritaire en France, se classe toujours lanterne rouge de l’inclusion des femmes.
Dans leur propre Église, les femmes catholiques n’ont aucune capacité juridique, aucune « citoyenneté ». Toutes les décisions importantes – administration des paroisses et des sacrements, gouvernance d’un diocèse ou de l’Église universelle – y sont prises par des prêtres1, en vertu de la conjonction des juridictions d’Ordre (les sacrements) et de gouvernement (la gouvernance). Cette disposition exclut les laïcs dont l’Église a tant besoin.
Jusque dans les années 1960, Église et société civile avançaient du même pas en de nombreux domaines. Même le concile de Vatican II a semblé ouvrir des portes aux femmes2. Or, plus tard, l’Église romaine, sous l’influence de Jean-Paul II, a non seulement raté le rendez-vous de l’émancipation féminine, mais s’est enfermée dans des positions intellectuellement intenables.
Ainsi, prenant le contre-pied des quatre assemblées des Nations unies sur les femmes (1975-1995) qui ont en particulier acté que c’était la qualité d’être humain qui ouvrait des droits dans une société donnée et que, par conséquent, hommes et femmes devaient bénéficier des mêmes droits, l’Église catholique s’est fortement démarquée en soutenant, avec quelques émirats arabes, que les droits humains dépendaient du sexe. Par ailleurs, en interdisant la contraception et l’avortement, l’institution ne reconnaît pas, comme le font les États, les « droits relatifs à la santé sexuelle et procréative des femmes ».
Les femmes sont parfois des alliées objectives de ce qui les invisibilise dans la sphère publique de leur Église.
Plus largement, Jean-Paul II a multiplié les freins à la conception universaliste dominante en Occident, en prônant un différentialisme selon les sexes. Selon celui-ci, les femmes, bien que reconnues comme égales en dignité avec les hommes, ont des qualités spécifiques qui les rendent aptes ou inaptes à certaines fonctions, en particulier à la prêtrise.
Ce différentialisme fait des adeptes chez certaines jeunes femmes. Par l’affirmation de qualités genrées (douceur et intériorisation, par exemple) et le souci de s’appuyer sur la maternité que la nature leur offre, il conforte chez elles une identité encore en genèse et semble les valoriser. Ainsi les femmes sont-elles parfois des alliées objectives de ce qui les invisibilise dans la sphère publique de leur Église.
Dans les propos de ce pape, sans doute peut-on trouver le souci de réserver durablement le ministère ordonné aux hommes. Alors que le pape Paul VI avait prudemment conclu ne pouvoir se prononcer de manière rigoureuse sur le sujet, Jean-Paul II, en soutenant que ce serait aller contre la volonté divine d’ordonner des femmes, fermait la porte à clef. Plus encore, un « motu proprio » du même pape interdit le débat sur le sujet3.
Comité de la jupe : des militantes féministes et catholiques
Co-fondé par Anne Soupa et Christine Pedotti, le Comité de la jupe est une association féministe et catholique qui promeut l’égalité des femmes et des hommes au sein des religions – et particulièrement de l’Église catholique.
L’association entend défendre la cause des femmes devant les institutions religieuses du catholicisme. Anticléricale, elle milite pour une Église gouvernée de manière plus horizontale, en requalifiant notamment le rôle de toute personne baptisée. Elle refuse l’assignation des femmes aux rôles d’« épouses et mères » et propose de faire advenir un autre visage de l’Église.
Le pape François, s’il se dit également hostile à l’ordination de femmes, a cependant ouvert une autre porte de façon assez nette en annonçant que soixante-dix laïcs, à parité hommes et femmes, pourraient voter au prochain synode d’évêques, en octobre 2023. S’ajoutent à ce contingent dix religieux non-prêtres, dont cinq femmes. Sur un total de participants estimé à 400 personnes, environ 10 % de femmes voteront pour la première fois.
Deux conséquences importantes en découlent. La première est que les femmes ne sont plus « par nature » écartées de la gouvernance de leur propre Église : elles peuvent et même doivent y être associées. À l’avenir, cette porte ne pourra être refermée. La seconde est que, pour intégrer des femmes aux rouages de la gouvernance, le pape ne passe plus par le canal de la prêtrise : par lui, des femmes sont promues au nom de leur baptême.
Cette démarche est à la fois rationnelle et politique. Le ministère ordonné (une « ordination » fait de quelqu’un un prêtre) connaît une crise majeure. Le recrutement est en baisse quasi constante depuis plus de quatre-vingts ans. En France, il a péniblement atteint 90 ordinations en 2023.
La lutte contre la pédocriminalité implique de mettre fin à la sacralité du prêtre.
La crise est également conjoncturelle. La révélation par le rapport Sauvé, rendu public le 5 octobre 2021, des violences sexuelles commises par des clercs sur des centaines de milliers d’enfants a représenté un choc pour les catholiques. Comment ceux qui sont censés protéger les petits peuvent-ils abuser d’enfants et ruiner ainsi à la fois leur vie affective et leur relation à Dieu ? Ces abus mettent en cause un principe central, mais fort contestable, de l’Église : celui de la sacralité du prêtre.
En effet, selon l’Église, le sacrement de l’ordre est institué par Dieu4. Mais il saute maintenant aux yeux de tous qu’il favorise les abus. Comment un enfant peut-il aisément résister à une figure aussi auréolée ? En conséquence, la lutte contre la pédocriminalité implique de mettre fin à la sacralité du prêtre. Aujourd’hui, le discrédit du ministère ordonné est consommé, sauf pour les catholiques pratiquants, dont le nombre a considérablement chuté ces dernières années.
En évitant le passage par le ministère ordonné pour promouvoir des femmes, le pape agit aussi en politique. Mieux vaut ne pas risquer une rupture grave avec l’aile conservatrice de l’Église, fort puissante et arc-boutée sur la masculinité du ministère ordonné. Enfin, il se pourrait que le pape veuille ainsi poser les fondements d’une Église de baptisés et non plus de clercs5.
De fait, la voie du baptême est plus prometteuse. Le baptisé est, selon la formule consacrée, « prêtre, prophète et roi ». C’est dire que ce titre peut se prêter à des responsabilités importantes. Cette voie est en outre conforme au donné évangélique, dont le grand sacrement est incontestablement le baptême, et non l’institution de clercs, qui ne sont apparus qu’à partir du milieu du IIIe siècle. Des Douze que Jésus a réunis, il n’a jamais été dit qu’ils étaient évêques.
Cela ne veut pas dire que ces derniers ne puissent se dire leurs héritiers, mais pourquoi seraient-ils les seuls ? Les vrais héritiers, selon une analyse du texte évangélique, c’est l’ensemble du peuple de Dieu, car Israël compte douze tribus, et c’est à elles douze, donc à tous, que Jésus confie son Église. Le seul sacerdoce dont il est question dans le Nouveau Testament est celui qu’on appelle « le sacerdoce commun des fidèles » (Première lettre de Pierre 2, 5-9).
Il demeure que l’essentiel du pouvoir actuel dans l’Église est détenu par les clercs. Les avancées rapportées à l’instant sont-elles susceptibles de l’emporter ? Quels obstacles seront encore à lever pour que cet embryon de réforme devienne une réalité ?
Demandons-nous d’abord si l’ancienneté de la Bible est un obstacle majeur à la vitalité de son message. Incontestablement, elle est née dans un contexte patriarcal. Les hommes sont aux champs ou à la guerre et les femmes vaquent aux destinées du foyer, en particulier à la succession des générations, souci majeur pour un petit pays comme Israël. De fait, les dispositions du Lévitique, même si elles prévoient aussi des règles de pureté pour les hommes, ont parfois la dent dure avec les femmes.
C’est l’être humain que modèle le Créateur, et ce n’est pas une côte qui lui est prélevée, mais tout un côté, une vraie moitié.
Mais le sujet d’étonnement majeur est de constater que le grand texte fondateur de la Genèse (2 et 3) instaure une stricte égalité entre les hommes et les femmes. Le constat est d’une telle importance que, même si les cercles d’initiés l’ont intégré, l’opinion commune, elle, ne le sait pas toujours.
En effet, un léger quiproquo alimenté par la masculinité dominante a pu laisser penser au cours des siècles que l’« Adam » façonné par le Créateur désignait l’homme masculin. Or, c’est l’être humain que modèle le Créateur, et ce n’est pas une côte qui lui est prélevée pendant son sommeil, mais tout un côté, une vraie moitié.
Il y a donc simultanéité dans la création de l’homme et de la femme, et donc égalité. Plus encore, la suite du texte ne dit rien d’une différence structurelle entre l’un et l’autre. Les différences évoquées au chapitre suivant (la peine des grossesses et le dur travail des champs) sont conjoncturelles. Si elles ne l’étaient pas, tous les hommes seraient encore agriculteurs et les accouchements sans douleur n’existeraient pas. En somme, les restrictions bibliques témoignent bien d’une société patriarcale, mais pas d’une inégalité en soi entre les hommes et les femmes.
Il demeure que, si l’Église entreprend d’intégrer des femmes, des pans entiers de la liturgie, de l’ecclésiologie, de la mariologie, et simplement de la vie ordinaire, tomberont. Il faudra revoir le langage liturgique, le faire tendre vers une certaine inclusivité, cesser de dire « Mon Père » par-ci, « Monseigneur » par-là, et questionner la formule « Dieu Père ». Arrêter aussi de donner aux femmes un modèle impossible : celui de Marie, vierge et mère en même temps.
Plus grave encore est l’imprégnation cléricale, donc masculine, de l’institution. Pour la contrer, il faudra construire une vraie ecclésiologie fondée sur les baptisés, hommes et femmes, et non plus sur la centralité du prêtre. Pour le moment, en France, les jeunes prêtres sont, dans l’ensemble, conservateurs et très imbus de leur autorité. Espérons qu’avec l’expérience, ils se rendront à l’évidence. Car, si l’Église n’intègre pas les femmes, elle disparaîtra.
Reste que l’Église catholique est une maison ouverte : s’en va qui veut ! Là est peut-être le problème majeur. Si, demain, il n’y reste que des femmes en accord avec les discriminations dont elles sont l’objet, que pourra y faire un pape réformateur ?
Christine Pedotti et Anne Soupa, Espérez ! Manifeste pour la renaissance
du christianisme, Albin Michel, 2022.
Christine Pedotti et Antony Favier, L’ombre du Saint, Albin Michel, 2020.
Hélène de Saint-Aubert, Sexuation, parité et nuptialité dans le second récit
de la Création, Cerf, 2023.
Anne Soupa, Dieu aime-t-il les femmes ?, Médiaspaul, 2012.
1 Cette décision date de la Réforme grégorienne, entre 1054 et 1139.
2 Constitution Gaudium et Spes, § 29, 2 : « Toute forme de discrimination […], qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessein de Dieu. »
3 Dans Ordinatio Sacerdotalis (1994), Jean-Paul II considère que la non-ordination des femmes « doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église ». De même, il ressort de At tuendam fidem que quiconque plaide en sa faveur peut être amené à se rétracter, et à rendre des comptes à Rome pour sa prise de position.
4 Code de droit canonique, § 1008 : « Par le sacrement de l’Ordre, d’institution divine, certains fidèles sont constitués ministres sacrés par le caractère indélébile dont ils sont marqués. »
5 Le Comité de la jupe (voir encadré), fondé et longtemps présidé par l’autrice, a toujours considéré que, compte tenu de tout ce qui pèse sur le ministère ordonné, il était déraisonnable et même suicidaire d’y mettre des femmes pour le moment. Le Comité demande donc la promotion du baptême et des baptisés, hommes et femmes.