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Symptomatique d’une inversion des rôles de victime et d’agresseur, l’antienne « On ne peut plus rien dire » s’est imposée dans le débat public comme une riposte au mouvement #MeToo.
Depuis #MeToo, surgi en octobre 2017, la formule rebattue « On ne peut plus rien dire » est devenue un hashtag pour rassembler des voix se disant muselées sur Twitter. Or cette expression invite à la réflexion. Qui est ce « on » ? Sous couvert d’une portée universelle, il désigne d’abord ces personnalités dont la parole publique est désormais contestée, notamment par le mouvement féministe. Cette mouvance, largement théorisée par l’écrivaine et journaliste Susan Faludi1, exerce sa riposte dans tous les domaines : politique, économique, juridique, médiatique, etc.
Pourtant, ces individus scandent qu’ils n’auraient plus droit de cité, que leur parole serait systématiquement disqualifiée. « Jamais la liberté d’expression et d’irrévérence n’a été aussi corsetée » se plaignait déjà Éric Zemmour en 2019. Le chef de file de Reconquête a bénéficié depuis d’une visibilité inégalée, à grands renforts de prises d’antenne ou de tribunes.
Ce cri de détresse des partisans de l’ordre établi sonne d’autant plus faux qu’il émane d’invités réguliers des principaux médias.
Lors de la dernière campagne présidentielle, le polémiste le plus condamné du paysage audiovisuel français figurait parmi les candidats les plus cités dans les médias. Très loin de la presse « muselante » décrite par Alain Finkielkraut, qui dénonce lui aussi une forme de censure.
Ce cri de détresse lancé par les partisans de l’ordre établi sonne d’autant plus faux qu’il émane d’essayistes, de philosophes ou de politiques, souvent de sexe masculin, qui connaissent par cœur les adresses des principales chaînes et radios françaises, dont ils sont les invités et chroniqueurs réguliers.
Peut-on sérieusement croire que la liberté d’expression est réduite à sa portion congrue « au nom d’un nouveau désordre moral qui conduit journalistes et politiques à ne pas dire ce qu’ils voient ou ce qu’ils pensent », comme l’écrivait Valeurs actuelles le 17 janvier 2018 ? L’hebdomadaire ultra conservateur a pourtant survécu à sa condamnation pour injure raciale après avoir représenté en esclave la député insoumise Danièle Obono…
Ce qui était autrefois largement toléré sous forme de sexisme ordinaire est désormais disséqué, analysé et critiqué. « Attention : vous allez peut-être devoir vous justifier publiquement pour vos [...] plaisanteries douteuses à la cantine de 2003 et vos galéjades dans les pots de départ de 2004. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère » écrivait Frédérique Beigbeder dans son dernier livre.
Les gardiens du patriarcat sont débordés sur l’une de leurs principales sphères de pouvoir : l’espace public et médiatique. Ce sursaut et cette contre-offensive s’inscrivent dans un bouleversement historique. La prise de parole massive des femmes dans l’espace public bouscule le patriarcat.
Mais si cet ordre assurant à l’homme une position de domination est contesté, il est encore très loin d’être renversé. La persistance des inégalités continue à profiter directement ou indirectement à la catégorie historiquement dominante. Les mêmes qui se revendiquent « pour » l’égalité reculent parfois face aux conséquences concrètes induites par cette dernière.
La défense d’un ordre patriarcal fait perdurer la domination des hommes sur les femmes, y compris leur droit d’agresser.
L’égalité professionnelle, par exemple, est admise dans le débat comme une évidence. Pour autant, de nombreux cadres dirigeants masculins s’inquiètent de la loi instaurant des quotas de femmes dans les comités de direction des grandes entreprises.
La vie privée n’échappe pas à ces contradictions manifestes. Tout le monde, y compris parmi les réactionnaires, condamne sans réserve les violences infligées aux femmes. Il en va tout autrement lorsque les faits font écho aux propres agissements des individus concernés : humilier ou insulter sa conjointe ? Juste un accès de mauvaise humeur. La gifler ? Pas une « vraie » [sic] agression !
Lorsque l’humoriste Nicolas Bedos a été placé en garde à vue, en juin 2023, pour agression sexuelle en boîte de nuit, son avocate s’est empressée d’assurer qu’un tel geste « n’a pu être qu’accidentel, sous l’effet de l’ébriété ». La défense d’un ordre patriarcal conduit nécessairement à faire perdurer les avantages et la domination des hommes sur les femmes, y compris leur droit d’agresser.
Le même Nicolas Bedos est l’un des cosignataires du « manifeste des 343 salauds »2 dont les auteurs proclamaient : « Nous aimons la liberté, la littérature et l’intimité. Et quand l’État s’occupe de nos fesses, elles sont toutes les trois en danger. » Cette présentation est typique des techniques d’inversion.
Nier, attaquer, inverser les rôles de victime et d’agresseur : cette stratégie de défense a été théorisée par la psychologue américaine Jennifer Freyd sous le nom de Darvo (Deny, Attack and Reverse Victim and Offender). Cette méthode consiste pour l’agresseur à nier l’existence d’une agression tout en attaquant la victime pour l’avoir dénoncée. Les responsabilités sont inversées afin de donner l’impression que les agresseurs sont en réalité les cibles.
Ce stratagème est également utilisé dans les médias. Symptomatique est, à cet égard, cet extrait du magazine Causeur, où les réactionnaires sont présentés comme les victimes de dangereux idéaux progressistes : « La gauche et plus encore l’extrême-gauche s’étant insidieusement placées comme le camp ultime du Bien, la parole morale légitime par excellence, elles ne supportent plus la moindre contradiction [...]. Autant dire qu’il n’y a plus une minute à perdre pour dénoncer l’adversaire et le combattre fermement si nous voulons le terrasser. »
Dans trois cas sur quatre, les femmes victimes de viol ou de tentatives de viol l’ont été dans l’espace privé.
Ces méthodes fonctionnent au vu des préjugés qu’elles génèrent ou entretiennent. Ainsi, la moitié des Françaises et Français considère encore aujourd’hui que c’est dans l’espace public que les femmes courent le plus le risque d’être violées (Ipsos, 2019). Or, dans trois cas sur quatre, les femmes victimes de viol ou de tentatives de viol l’ont été dans l’espace privé, par un membre de leur famille, un proche, un conjoint ou ex-conjoint, d’après l’Observatoire des violences faites aux femmes.
Alors ne peut-on vraiment « plus rien dire », selon la rengaine ? Derrière ce « rien » se nichent en réalité des propos qui visent souvent à discriminer, diffamer ou exclure les personnes traditionnellement opprimées (femmes, personnes racisées, homosexuelles ou transgenres). La formule exprime, au fond, la nostalgie bruyante d’une époque où l’oppression était la norme.
Ces réactions outrées illustrent la perte d’un monopole de la parole dominante, celle de l’ordre patriarcal aujourd’hui chamboulé par celles qui font valoir leurs droits, leurs voix, et leur légitime indignation. Les féministes viennent concurrencer et attaquer la logorrhée sexiste qui participe du système dont elles sont les premières victimes.
Comme le résume le politologue Denis Ramond dans le quotidien suisse Le Temps : « Le mouvement #OnNePeutPlusRienDire ne lutte pas contre la censure, mais contre les critiques qui s’expriment, et donc la liberté d’expression elle-même. » Il tarde à beaucoup de chantres de cette liberté de le reconnaître enfin.
1 L’autrice américaine s’est notamment fait connaître par son opus Backlash. La guerre froide contre les femmes, éditions des Femmes, 1993.
2 Également signé par Éric Zemmour et Frédéric Beigbeder, ce texte, publié en octobre 2013, s’élevait contre la pénalisation, instituée en 2016, des clients de prostituées que les auteurs revendiquaient de fréquenter. Le titre de ce manifeste pastichait celui du 5 avril 1971 du Nouvel Observateur, popularisé sous le nom de « manifeste des 343 salopes » par Charlie Hebdo, où 343 femmes connues déclaraient avoir eu recours à un avortement avant sa légalisation par la loi Veil en 1974.