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On entend parfois que le patriarcat serait né au Néolithique, près de 5 000 ans avant notre ère. Avant cela, les femmes auraient été libres et puissantes. Les données archéologiques mettent en doute cette théorie.
De très nombreux auteurs, de ce siècle comme des précédents, attribuent la domination des hommes sur les femmes à l’essor de l’agriculture, lors du Néolithique. Cette idée est largement reprise dans les médias, qui présentent parfois les chasseurs-cueilleurs préhistoriques comme des sociétés égalitaires et sans violence. Le patriarcat (du moins l’existence d’hommes dominants) a effectivement été reconnu dans les premières sociétés agricoles européennes, aux alentours de 5 500 à 4 900 ans avant notre ère.
Dans la culture dite rubanée, à l’origine de l’expansion de la sédentarité et de l’agriculture dans une bonne partie de l’Europe tempérée, quelques individus masculins se distinguent clairement du reste de la population. Ils sont enterrés avec au moins une herminette ou une hache polie, marqueurs du genre masculin et d’un certain statut social, tous les hommes n’en étant pas dotés.
Ces hommes dominants sont tous nés dans leur territoire de décès et devaient posséder des droits prioritaires sur les terres agricoles. Ils ont aussi une alimentation plus riche en protéines animales que le reste de la population.
Les femmes du Néolithique ont subi des stress alimentaires plus sévères que les hommes.
Les femmes du Néolithique ont, quant à elles, subi des stress alimentaires plus sévères que les hommes. Leurs origines sont aussi plus variées : ce point a été mis en relation avec un système de mariage en partie patrilocal, où l’épouse vient habiter dans le village de son mari. Ces déplacements ont parfois eu lieu dans la violence.
En effet, en Allemagne et en Autriche, plusieurs fosses communes recelaient divers individus massacrés, probablement à coups d’herminettes. Les femmes en âge de procréer y figuraient en nombre réduit, quand elles n’en étaient pas absentes. Une hypothèse est que ces massacres se sont conclus par des rapts de femmes.
Si l’oppression des femmes est perceptible au Néolithique, les sociétés de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique puis du Mésolithique étaient-elles pour autant égalitaires et sans domination masculine ? Que disent les données archéologiques à ce sujet ?
Un des arguments les plus fréquents pour défendre une société préhistorique caractérisée par la concorde entre les sexes – valeur réputée féminine ! – réside dans l’abondance des figurines féminines durant la Préhistoire. En effet, il y a plus de 30 000 ans, les premiers exemplaires en ronde-bosse sur pierre, en ivoire ou encore modelés dans l’argile, apparaissent. Cette tradition va se poursuivre durant toute la Préhistoire, avec des représentations féminines aux formes plus ou moins généreuses, comme les Vénus de Lespugue ou de Willendorf, ou au contraire de morphologie élancée.
Certains ont vu, dans la multiplicité d’images féminines évoquant la procréation, l’indice d’une prédominance sociale des femmes, allant jusqu’à suggérer l’existence d’un culte de la « Déesse Mère » ou « Grande Déesse ». Ces indices seraient révélateurs d’une organisation sociale matriarcale ou matristique, c’est-à-dire dirigée par les femmes. Mais le lien entre la représentation féminine et sa considération dans la société ne va jamais de soi, comme le montrent les observations ethnographiques effectuées sur des peuples de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs subactuels.
Seules quelques sociétés, minoritaires, ont développé des systèmes matrilinéaires.
Le nombre de figurines féminines ne sous-entend en rien l’absence de domination masculine. Dans nos sociétés industrielles, les représentations du corps des femmes sont même une forme de contrôle à leur égard. Quant à l’hypothèse matriarcale, elle n’a aucun fondement archéologique ou ethnologique. Le matriarcat n’a jamais été observé et seules quelques sociétés, minoritaires, ont développé des systèmes matrilinéaires (filiation maternelle) ou matrilocaux (résidence du couple marié dans le village de l’épouse).
Un deuxième argument en faveur de femmes préhistoriques puissantes consiste à dire que leurs ossements (dont l’étude permet de restituer une partie de leurs activités) présentent des attaches musculaires d’athlètes. En effet, du Paléolithique moyen jusqu’au Néolithique, l’état de leurs squelettes témoigne d’activités quotidiennes soutenues, voire intenses : marche et course, travaux de force, tâches répétitives, portage de lourdes charges, etc.
Mais ces caractéristiques affectent également les squelettes masculins et, par comparaison avec nos contemporains, on peut affirmer que tous les préhistoriques étaient robustes et musclés, quel que soit leur sexe. Le nomadisme ou la sédentarité, la chasse, la cueillette, l’élevage ou l’agriculture, la recherche des matières premières sont, avec la plus ou moins grande rudesse du climat, autant d’activités façonnant les capacités physiques des individus. Les hommes comme les femmes étaient soumis à ces conditions de vie et il n’est donc guère étonnant que leur musculature en témoigne.
Dans le prolongement de cette idée, l’hypothèse d’une chasse au gros gibier prise en charge par les femmes est parfois avancée comme confirmation de leur puissance à l’égal des hommes. Quelques données archéologiques sont invoquées, mais elles restent peu fiables. Il s’agit, par exemple, d’une étude réalisée sur le Paléolithique du Pérou où une tombe de femme aurait livré des armes de chasse1. Dans ce cas précis, néanmoins, la détermination du sexe reste incertaine.
En outre, d’autres données conduisent à une conclusion différente. D’abord, une pathologie osseuse sur le coude droit concerne uniquement les hommes du Paléolithique et du Mésolithique. Elle résulterait d’une pratique répétée de lancer manuel, tel qu’il peut être mis en œuvre dans la chasse à la sagaie.
Certains indices, parmi d’autres, convergent vers l’idée que la mise à mort des gros gibiers est un acte masculin.
De même, à partir du Néolithique, des archers masculins sont clairement identifiés par des morphologies osseuses spécifiques. Sans représenter une preuve absolue, ces indices, parmi d’autres, convergent vers l’idée que la mise à mort des gros gibiers est un acte masculin. Ceci n’obère pas la possibilité pour les femmes de participer aux chasses en tant que rabatteuses ou de se livrer à la chasse au petit gibier, dont on retrouve de nombreux restes dans les habitats préhistoriques.
Une autre activité éventuellement source, sinon de puissance, du moins de prestige, est celle de l’art préhistorique, qui se manifeste notamment dans les magnifiques grottes ornées de la fin du Paléolithique. Rien n’interdit de penser que certains artistes étaient des femmes. Mais rien ne permet non plus de l’affirmer. En fait, le sexe des artistes est impossible à déterminer et la présence de traces de pas dans quelques-unes des grottes montre seulement que des femmes, des hommes et des enfants y ont pénétré.
La puissance des femmes préhistoriques reste donc à démontrer, mais les mythes ont la vie dure. Un autre argument voudrait que les femmes paléolithiques aient été libres car elles auraient contrôlé leur fécondité – contrôle qui aurait pris fin au Néolithique. Cette hypothèse s’appuie sur des études démographiques à large échelle montrant que, lors du passage des économies de chasse-cueillette à l’économie agricole, la fécondité des femmes a augmenté significativement. D’une moyenne d’environ quatre enfants par femme au Mésolithique, elle passerait à huit durant le Néolithique.
En réalité, ces proportions sont tout à fait comparables à ce qui a été remarqué chez les chasseurs-cueilleurs et les agriculteurs observés par l’ethnologie. L’allaitement est plus long chez les premiers, ce qui est un facteur d’inhibition de la fécondité des femmes. En outre, le mode de vie nomade ne permet pas de se charger de plus d’un enfant en bas âge.
Chez les seconds, l’introduction de nourriture solide est plus précoce et la sédentarité permet plus facilement de prendre en charge les plus jeunes. À tous égards, les modèles préhistoriques de fécondité et d’allaitement sont analogues à ceux des sociétés préindustrielles. Si la maternité fut un choix, celui-ci aura été dicté, au moins en partie, par les conditions de vie propres à chaque période.
Si ni le matriarcat ni la puissance féminine ne sont attestés, peut-on envisager des sociétés préhistoriques fondées sur l’inégalité des sexes ? Perçoit-on chez les chasseurs-cueilleurs les traces d’une domination masculine ? Les données sur le Paléolithique sont peu nombreuses, mais deviennent plus abondantes pour les derniers chasseurs-cueilleurs mésolithiques (9 000 à 4 500 ans avant notre ère), où des tendances à la différenciation entre les sexes s’esquissent.
Si les inégalités de genre existent au Néolithique, rien ne garantit qu’elles furent une invention de cette période.
D’abord, les femmes mésolithiques semblent exclues, comme au Néolithique, des activités de chasse et de guerre. Les hommes, qui centralisent les pointes de flèches dans leur tombe et qui portent plus fréquemment des traces de violence interpersonnelle, ont donc le monopole des armes les plus létales.
Par ailleurs, des éléments en faveur de différenciations alimentaires sont régulièrement évoqués : les hommes consomment plus fréquemment de la viande ou du poisson et les femmes ont une alimentation plus riche en végétaux. Enfin, diverses analyses rendent compte de la mobilité des individus au cours de leur vie et suggèrent des systèmes de mariage patrilocaux.
D’après les anthropologues, ces éléments sont des marqueurs de la domination masculine. Si ces résultats se confirment par des études plus systématiques, il faudrait alors admettre que l’inégalité touche les femmes mésolithiques comme celles du Néolithique. Autrement dit, si les inégalités de genre existent au Néolithique, rien ne garantit qu’elles furent une invention de cette période ni une conséquence de l’économie de production.
D’où vient alors cet engouement tenace pour le mythe du matriarcat primitif et la puissance des femmes préhistoriques qui en découlerait ? Comme l’a relevé Cynthia Eller, un tel mythe repose, depuis des décennies, sur l’illusion qu’il fournirait un point d’appui pour l’émancipation future des femmes : si le matriarcat a existé, alors il sera d’autant plus facile de renverser le patriarcat. Or le passé ne préjuge pas du futur et son travestissement ne peut en aucun cas servir le juste combat pour l’égalité entre les sexes.
Anne Augereau et Christophe Darmangeat, Aux origines du genre, PUF, 2022.
Christophe Darmangeat, Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était. Aux origines de l’oppression des femmes, Smolny, 2022.
Anne Augereau, Femmes néolithiques. Le genre dans les premières sociétés agricoles, CNRS éditions, 2021.
Thomas Cirotteau, Jennifer Kerner et Éric Pincas, Lady Sapiens. Enquête sur la femme au temps de la Préhistoire, Les Arènes, 2021.
Marylène Patou-Mathis, L’homme préhistorique est aussi une femme. Une histoire de l’invisibilité des femmes, Allary éditions, 2020.
Cynthia Eller, The Myth of Matriarchal Prehistory. Why an Invented Past Won’t Give Women a Future, Boston, 2000.
1 R. Haas, J. Watson, T. Buonasera, J. Southon, J. C. Chen, S. Noe, K. Smith, C. Viviano Llave, J. Eerkens et G. Parker, « Female hunters of the early Americas », Science Advances, vol. 6, n° 45, 2020.