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Dossier : Patriarcat. Comment s’en défaire ?

Nouvelles masculinités L’éternel retour

© Serge d'Iganzio
© Serge d'Iganzio

Depuis son émergence, le féminisme génère régulièrement de « nouvelles masculinités », en réaction ou en adhésion. Or les réflexes perdurent même chez les hommes les plus sensibilisés.


Les médias s’extasient régulièrement au sujet des « nouvelles masculinités » et des « nouveaux pères », laissant entendre que de tels phénomènes inédits annonceraient la fin des inégalités entre les hommes et les femmes. Les reportages nous les présentent avec les cheveux longs ou maquillés, du vernis sur les ongles et portant parfois la jupe, ou poussant la poussette et changeant les couches. C’est touchant, c’est rassurant, un monde égalitaire semble à portée de main. On y est même peut-être déjà.

Le problème avec pareilles « nouveautés » est qu’elles sont bien anciennes, et que les médias refont le coup régulièrement, sans jamais regarder en arrière. À la fin du XIXe siècle, l’expression « new man » (« homme nouveau ») faisait déjà référence dans la presse et les romans au progrès que représentaient ces hommes se déclarant plus égalitaristes et solidaires des « nouvelles femmes ». Voilà donc près de cent cinquante ans que des journalistes s’excitent au sujet de nouveaux « nouveaux hommes ».

Dans les années 1960, la mode contre-culturelle des hippies proposait pour les garçons de porter les cheveux longs et de « faire l’amour, pas la guerre », provoquant l’ire des forces conservatrices effrayées par cet anticonformisme qui s’exprimait par l’« effémination » des jeunes hommes et l’indifférenciation des sexes. Là encore, on y voyait une « nouvelle » nouveauté.

Icônes et schismes

Au début des années 1980, des féministes se réjouissaient de voir de plus en plus d’hommes en France « avec des biberons à la main, et qui ne pensent pas se renier eux-mêmes en faisant la cuisine ou la vaisselle1 ». Il y avait alors tant de groupes de musique pop, rock ou punk dont au moins un des membres adoptait une allure androgyne, souvent le chanteur ou le bassiste. Les grands médias célébraient ces icônes de l’androgynie comme Boy George, David Bowie, Prince, alors que Tom Bailey des Thompson Twins portait la jupe.

Plutôt circonspecte, la sociologue Irène Théry expliquait alors avec raison qu’on ne peut évaluer le sérieux du phénomène des « nouveaux » hommes à leur apparence « efféminée » ou parce qu’ils se baladeraient au parc avec un bébé dans une poussette, sans savoir si leurs relations avec les femmes ont réellement changé, en termes d’emploi et d’argent, de peur et de violence ou de contrôle des institutions de pouvoir, entre autres enjeux très importants.

Plus clairement politique, ce qu’on appelait « le mouvement des hommes » aux États-Unis, en France, au Québec et ailleurs a été lancé à la fin des années 1960 par des jeunes dans la vingtaine, militants anti-impérialistes, pacifistes et antiracistes, dont plusieurs avaient des conjointes féministes. Celles-ci étaient souvent devenues féministes en réaction au sexisme qu’elles avaient subi dans ces milieux culturels et militants à prétention révolutionnaire.

Des dominants réunis à huis clos pour discuter d’eux-mêmes risquent de finir par se convaincre qu’ils sont les victimes. 

Ce « mouvement des hommes », composé de groupes souvent éphémères et ne comptant que très peu d’hommes, va néanmoins se scinder rapidement en plusieurs tendances aux objectifs distincts, voire opposés. Il y avait d’abord les antisexistes ouvertement pro-féministes, qui n’avaient pas renié l’esprit radical des années 1960, puis les quelques hommes qui réfléchissaient à la contraception masculine, et enfin les masculinistes qui s’épanchaient sur leurs problèmes d’hommes, soit de conjoints ou de pères. Ces derniers vont rapidement développer des positions antiféministes.

Même si pareille dérive ne survient pas nécessairement ou immédiatement, il reste que des dominants qui se réunissent à huis clos pour discuter d’eux-mêmes risquent de finir par se convaincre que ce sont eux les victimes de leurs subalternes, qui leur feraient vivre une multitude d’injustices et de souffrances. Des hommes se retrouvant loin des femmes pour échanger sur leurs expériences d’hommes en viennent très souvent à parler de leurs problèmes à eux, et à se convaincre mutuellement que les femmes en sont la cause : d’abord leur mère dominatrice, puis leur conjointe dominatrice, puis leur ex-conjointe dominatrice.

Aujourd’hui, des hommes paient très cher pour se retrouver entre eux dans des retraites en forêt ou à la montagne. Cette offre s’inscrit dans une tradition qui remonte au moins au XIXe siècle, alors que les scouts et le mouvement de la « chrétienté musculaire » (muscular christianity) offraient aux hommes des expériences en non-mixité dans la nature, pour y tester leur virilité. Aux États-Unis et en France, des groupes vendent des forfaits de quelques jours pour que des hommes puissent se prendre dans les bras les uns les autres, se masser mutuellement, se rouler nus dans la boue et hurler à la lune, comme chez les « Nouveaux guerriers » ou dans d’autres « cercles d’hommes ».

Retraites masculinistes

Ces activités sont souvent animées par un gourou, soi-disant psychologue, qui jongle avec des références plus ou moins sérieuses empruntées aux spiritualités orientales, ainsi qu’avec des archétypes comme « le guerrier », « le sage », « le père », etc. Il faut surtout sacrifier plusieurs centaines d’euros ou de dollars pour deux jours d’activités. On peut alors parler de ses expériences traumatiques face aux femmes, pleurer ce père absent et se livrer à des séances de « confession » publique, où l’on s’effondre en larmes pour être réconforté par ses pairs.

En 2023, en France, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a déposé un rapport dévastateur au sujet des retraites entre hommes, suite à des signalisations de proches de ces hommes après leur retour dans la vie quotidienne. On y mentionne un risque accru de violences familiales, des méthodes éducatives soudainement très sévères à l’égard des fils ou un divorce inattendu (peut-être un moindre mal !).

Cela dit, la non-mixité masculine se pratique aussi dans les réseaux militants progressistes, notamment chez les anarchistes qui cherchent à déconstruire les normes et stéréotypes sexistes, comme l’avaient tenté des militants anti-impérialistes dans les années 1960-1970. Ces projets s’inscrivent souvent ici dans une démarche de « libération masculine ». S’il n’y a pas de mal à se faire du bien, certains – et certaines – se questionnent tout de même sur les effets politiques de pareille démarche.

La masculinité contemporaine est encore liée aux sempiternelles manières de penser, de se sentir et d’agir en tant qu’homme.

Aux États-Unis, la féministe anticapitaliste afro-américaine bell hooks (1952-2021) remarquait que « [l]e narcissisme était caractéristique des groupes de libération des hommes et leurs participants passaient en général un temps certain à s’apitoyer sur leur sort2 ».

En France, l’anarchiste pro-féministe Léo Thiers-Vidal (1970-2007) a ainsi dépeint un « camping anti-patriarcal » organisé par un réseau militant antiautoritaire : « Les hommes engagés ressortaient joyeux des ateliers non mixtes masculins où ils avaient par exemple abordé les premières expériences sexuelles, les fantasmes, l’expression d’émotions, tandis que les féministes ressortaient graves d’ateliers [en non-mixité] où elles avaient abordé les violences sexuelles et leurs conséquences.3»

La non-mixité n’a assurément pas le même sens politique quand elle est pratiquée par les subalternes ou les dominants, même si ces derniers sont communistes ou anarchistes.

Après plus de cent cinquante ans de « nouvelles masculinités » plus ou moins pro-féministes et d’expériences collectives qu’on présente toujours comme des innovations salvatrices, la masculinité contemporaine est encore liée aux sempiternelles manières de penser, de se sentir, de se comporter et d’agir en tant qu’homme. L’American Psychological Association (APA) associait en 2019 la « masculinité traditionnelle » à des traits de caractère tels que « le stoïcisme, la compétitivité, la domination et l’agression ».

Le partage des tâches reste inégalitaire dans les couples hétérosexuels. 

L’APA souligne que c’est un idéal non seulement inatteignable, mais malsain et même dangereux pour l’homme lui-même et son entourage, en particulier les femmes. De même, l’édition 2023 du Dictionnaire de l’Académie française définit le masculin « par opposition à féminin », qui fait référence à l’intuition, la coquetterie, la beauté. Cette logique sexiste voit dans l’humanité deux genres « opposés », donc contraires en termes de qualités et de défauts, de capacités et d’incapacités. Ce qui serait féminin est dangereux pour le masculin et représenterait une force pathogène dégénérative, et vice-versa.

Au-delà des débats plus ou moins fumeux sur l’identité et des reportages candides au sujet des « nouveaux hommes », les études sociologiques montrent bien que le partage des tâches reste encore inégalitaire dans les couples hétérosexuels, surtout quand arrive un premier bébé. De telles constantes socio-économiques faisaient déjà dire au sociologue Michael Messner, dans les années 1990, que le phénomène des « nouveaux hommes » relevait du style plutôt que de la substance.

D’autres approches ou postures peuvent ouvrir la voie à la déconstruction ou à la transgression des normes et des habitudes patriarcales et sexistes. C’est le cas des « contre-performances » de genre pour briser l’identification à la masculinité conventionnelle, comme l’homosexualité masculine et la non-binarité, à leurs manières, les identités trans, même si dans tous ces cas peuvent encore s’exprimer des résistances et même de l’hostilité face au féminisme.

Cet article est tiré du livre à paraître de l’auteur Les hommes et le féminisme : faux amis, poseurs ou alliés ?, éditions Textuel, 2023.

Pour aller + loin

Francis Dupuis-Déri, Althusser assassin. La banalité du mâle, Les éditions du remue-ménage, 2023.

Christine Bard, Mélissa Blais et Francis-Dupuis-Déri (dir.), Antiféminismes et masculinismes d’hier à aujourd’hui, PUF, 2019.

Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du remue-ménage, 2018.

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1 La Revue d’en face, n° 9-10, 1981.

2 Bell hooks, De la marge au centre. Théorie féministe, Cambourakis, 2017.

3 Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, Bambule, 2013.


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