Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Dépossédées de leurs terres par les géants miniers, les femmes malgaches sont également réduites au silence dans leurs communautés. En les formant, le mouvement de solidarité Farm leur offre un levier d’action.
Pourquoi les villageoises sont-elles les principales victimes des exploitations minières et foncières à Madagascar ?
Volahery Andriamanantenasoa – Au lieu de prendre en compte les besoins des populations, nos gouvernants attirent des investisseurs car notre pays possède de grandes richesses en ressources naturelles. Les femmes sont les premières touchées pour deux raisons : cultiver la terre est leur principale source de revenus – pour nourrir leur famille et fabriquer des paniers par exemple –, donc lorsqu’une parcelle est confisquée pour un projet minier, comme celui de Rio Tinto dans le Sud-Est, elles perdent leur seul moyen de subsistance. Ensuite, la société malgache est très patriarcale. Dans les zones rurales, les femmes sont dépendantes des hommes et n’ont pas le droit de participer aux décisions familiales, et encore moins aux décisions communautaires.
Comment l’organisation Farm les aide-t-elle à s’organiser ?
Notre mouvement de solidarité Farm (Femmes en action rurale de Madagascar) est né en 2018, grâce au soutien du Centre de recherches et d’appui pour les alternatives de développement – océan Indien (Craad-OI). Cela faisait suite aux mobilisations de la population contre le projet minier Base Toliara, géré par la compagnie australienne Base Resources. Les femmes faisaient partie du mouvement, mais avaient du mal à faire entendre leurs voix.
Nous les avons encouragées à se constituer en associations communautaires. Nous avons aussi organisé des formations sur les droits humains et le foncier, mais seuls les hommes prenaient la parole. Lorsque les femmes s’exprimaient, elles n’étaient pas prises au sérieux. Nous les avons alors poussées à se réunir pour échanger, et leur avons proposé des formations sur leurs droits en tant que femmes, y compris leurs droits fonciers et leurs droits en matière d’héritage.
Madagascar a signé toutes les conventions internationales, mais dans les faits, les femmes ne sont pas intégrées aux processus de décision.
Toutes ces petites associations ont été rassemblées sous l’association faîtière Farm, qui leur a permis d’obtenir des terrains qu’elles n’auraient jamais eus sans ce statut associatif. Grâce aux formations en techniques agricoles, elles ont également développé d’autres activités génératrices de revenus. Elles nous ont dit que, pour elles, ces formations étaient un trésor. Certaines voulaient même nous donner leurs zébus, leurs seuls biens, en échange !
Depuis, nous avons constaté des changements dans leurs communautés, mais aussi dans leurs ménages : elles sont par exemple moins victimes de violences, car elles osent s’exprimer et connaissent leurs droits.
Quelle forme prend le plaidoyer que vous menez auprès des autorités locales ?
La législation malgache n’accorde pas le droit au consentement aux populations locales sur des projets d’exploitation des terres par des entreprises étrangères. Toutefois, des dispositions permettent d’exiger des consultations publiques préalables pour lesquelles nous demandons systématiquement l’implication des femmes. Sur le papier, Madagascar a signé toutes les conventions internationales, mais dans les faits, les femmes ne sont pas intégrées dans les processus de consultation et de décision.
Au Craad-OI, nous portons ce plaidoyer auprès des autorités locales, mais aussi nationales, car c’est à ce niveau que se prennent les décisions concernant les projets miniers. Or, bien souvent, les autorités sont à la solde des multinationales. Notre cheval de bataille actuel concerne le projet d’exploitation de terres rares qui vient d’être racheté par la société australienne Harena Resources dans la péninsule d’Ampasindava, dans le nord-ouest du pays. Nous tentons d’arrêter ce projet en soutenant les communautés dont les plantations de vanille, de café et de cacao seront directement touchées, sans parler de la biodiversité terrestre et marine.
Cet article est tiré du magazine Échos du Monde, n° 317, avril 2021, édité par le CCFD-Terre solidaire.