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Les approches pour dépasser le système patriarcal divergent et doivent en permanence se réinventer. Retour en quatre points saillants sur notre dossier.
Le pari était ambitieux : embrasser l’enjeu du patriarcat au prisme des ressources disponibles pour s’en défaire tient bel et bien de la gageure, tant l’entreprise soulève d’obstacles. Espérer démanteler une réalité multimillénaire aussi enracinée dans les consciences, y compris dans celles des femmes, ne va pas de soi.
Il y a plus. La dimension systémique du patriarcat s’explique justement par les multiples formes qu’il revêt jusqu’à nos jours selon les continents et les cultures. Combattre le patriarcat d’un seul tenant se compare à triompher de l’Hydre de Lerne, cette créature mythologique monstrueuse dont les têtes repoussent sitôt décapitées.
Nulle surprise, dès lors, si les luttes engagées pour promouvoir une humanité libérée de la domination masculine divergent. C’est pourtant à la lumière de ces recherches et de ces combats que se révèle ce bloc complexe du patriarcat.
Interroger la notion de patriarcat nécessite déjà un détour par le passé. Celui-ci fait apparaître qu’il n’existe pas – sauf exceptions très limitées – d’exemples de matriarcat, en tout cas de périodes où il se serait épanoui. On a cru parfois que les époques du Néolithique et du Mésolithique auraient pu connaître une égalité entre hommes et femmes, mais les études récentes démontrent que ce n’est pas le cas, comme l’explique l’archéologue Anne Augereau.
Le patriarcat est donc multimillénaire. Le décrypter n’est cependant pas toujours simple. L’histoire de l’Iran au XXe siècle, et particulièrement à partir de 1979, témoigne des voies multiples qu’il a pu emprunter, trompant celles et ceux qui ont cru un temps, comme l’explique l’écrivaine iranienne Chahla Chafiq, aux discours de l’ayatollah Khomeiny.
Afin d’appréhender ce concept, Sylvie Bukhari-de Pontual (p. 32) propose la définition adoptée par le CCFD-Terre solidaire, qu’elle préside : « Un système d’organisation qui reconnaît à l’homme tous les pouvoirs, dans tous les domaines, familial, politique, culturel, religieux. »
Le patriarcat traduit une réalité largement produite par d’autres systèmes de domination : économiques et sociaux.
Fondé sur la domination, le patriarcat induit « des principes d’inégalités, d’injustices, de compétition ». Il traduit donc une réalité à la fois complexe et systémique, largement produite par d’autres systèmes de domination : économiques et sociaux, comme le souligne l’entretien avec Volahery Andriamanantenasoa sur la condition des femmes malgaches, mais aussi culturels et religieux.
La théologienne Anne Soupa montre ainsi la prédominance de la règle du patriarcat et de l’invisibilisation des femmes dans la plupart des confessions religieuses. Elle s’attarde sur l’Église catholique, qui, par la figure sacralisée du clerc, fournit au patriarcat une assise particulièrement solide.
Dans sa multi-dimensionnalité, le système patriarcal revêt des formes différentes selon les contextes, notamment entre hémisphères nord et sud. Mais il a toujours des conséquences tragiques. Le rapport 2021-2027 du CCFD-Terre solidaire l’identifie d’ailleurs comme une cause structurelle de la faim.
Toutefois, le patriarcat demeure l’objet de positions diverses : les plus convaincus militent activement pour sa transformation, certains s’y engagent progressivement à partir de champs d’action connexes. D’autres, au contraire, restent très éloignés, voire hostiles à la problématique, par désintérêt, inconscience du sujet ou imbrication dans une culture patriarcale.
Les germes du changement émergent souvent de débats et d’échanges collectifs. Le CCFD-Terre solidaire a ouvert ce chantier en étant confronté dans ses partenariats à des questions de genre, sur la plupart des continents.
La dimension systémique du problème émerge dans les remontées du terrain : à Madagascar, l’accès des femmes à la terre et à des formations dispensées par la fondation Farm a fait baisser les violences conjugales. En Haïti, la conscience de la vulnérabilité des femmes a été le point de départ d’un festival féministe et artistique pour reconquérir l’espace public, ainsi qu’en témoigne Pascale Solages, fondatrice de l’association Négès Mawon.
Dans ces combats locaux se niche une volonté globale de changement, que le CCFD-Terre solidaire porte avec ses mouvements partenaires et ses bénévoles. Celle-ci donnera lieu à la publication d’un rapport sur le sujet en 2024.
Le champ de l’action face au patriarcat doit mobiliser largement pour obtenir des mesures économiques et juridiques.
L’article de la théologienne Anne Soupa souligne également un travail de fond sur les textes fondateurs de la Bible qui instaurent une égalité entre hommes et femmes et sur la nécessité d’une profonde évolution culturelle au sein de l’Église catholique.
Pourtant, que ce soit au sein des milieux associatifs des pays riches ou dans les mobilisations des pays pauvres, l’efficacité de la lutte passe par l’éducation citoyenne et la formation des femmes : elles ne pourront être entendues et participer à part entière que si elles apprennent la prise de parole, les techniques de plaidoyer, le positionnement clair face aux hommes, l’affirmation de leur identité et la confiance en elles.
Le champ de l’action est donc fondé sur les échanges et la pédagogie, mais doit mobiliser largement pour obtenir des mesures économiques et juridiques : elles seules permettront aux femmes l’accès aux ressources productives, au choix des modes de production, au partage équitable des revenus, ainsi qu’à la participation réelle aux processus de décision dans les instances économiques, financières, politiques ou religieuses. Insister sur ce point évitera également la critique, pointée par Virginie Martin, parfois adressée aux luttes en faveur des droits des femmes, d’occulter les combats contre les inégalités économiques et sociales.
Le combat contre le système patriarcal et ses effets est loin d’être gagné et le positionnement loin d’être consensuel. Travailler sur ces questions nécessite la prise en compte d’un certain nombre de contradictions. Violaine de Filippis et Arnaud Froger mettent en lumière les oppositions frontales des tenants du « on ne peut plus rien dire » et la « contre-offensive » qu’ils organisent contre la prise de parole des femmes et la contestation de la domination masculine.
La technique de l’inversion, consistant pour l’agresseur à nier l’agression et à s’ériger en victime de celle ou celui qui l’a dénoncée, renforce encore les préjugés sexistes et l’oppression existante.
Même parmi ceux qui prétendent en admettre le principe, on est souvent loin d’une reconnaissance réelle de l’égalité, qu’elle soit professionnelle, familiale ou conjugale. Cela peut se traduire par la promotion persistante, dans une logique sexiste, d’un idéal masculin de compétitivité, de force, de domination, voire d’agressivité, opposé à un féminin dont les fondements seraient « l’intuition, la coquetterie, la beauté ».
La mise en avant d’une nouvelle masculinité, parfois inscrite dans le développement de mouvements d’hommes « pro féministes », illustrée par une participation plus active aux tâches ménagères et éducatives, a été souvent un lieu de narcissisme masculin ou un alibi cachant le maintien d’une position sociale de domination des hommes. Il s’agit plus alors d’un changement de « style » que de « substance », selon l’analyse de Francis-Dupuis-Déri.
Le combat féministe lui-même connaît depuis plus d’un siècle des phases contrastées dans l’énoncé de ses objectifs comme dans les méthodes pour y parvenir. La question de la mixité ou non-mixité de la lutte a connu des allers-retours et des interprétations variées, parfois confuses. Le débat, rappelle Alban Jacquemart, porte désormais sur la formation d’espaces de définition et de suspension de rapports sociaux de domination.
Les oppositions de plus en plus virulentes aux mouvements féministes témoignent d’un ébranlement du système.
Aujourd’hui aussi, l’enjeu concerne le paradigme du croisement des dominations : l’intersectionnalité, concept américain à l’origine, se heurte à la conception républicaine française, qui n’admet pas les inégalités de droit et, partant, ignore un grand nombre d’inégalités de fait. Virginie Martin (p. 50) invite à travailler à une meilleure prise en compte de la complexité du réel, de l’aspect systémique des dominations et de ses différentes composantes en envisageant un socle universel minimal, ce qu’elle nomme un « universalisme des différences ».
L’hydre patriarcale voit donc les attaques contre elle se multiplier : les recherches pour la comprendre et la défaire s’affirment et les luttes locales essaiment dans le monde. La bataille culturelle semble gagnée en certains points de la planète. Les oppositions de plus en plus virulentes aux mouvements féministes témoignent d’un ébranlement du système patriarcal en question.
Néanmoins, l’anéantissement d’un monstre aussi tentaculaire nécessitera de la persévérance et une inventivité sans cesse renouvelée pour déjouer les repousses de ses multiples têtes. La diversité des espaces de rencontre féministes, mixtes ou non, sera le fer de lance de ce combat.