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Dossier : Patriarcat. Comment s’en défaire ?

Intersectionnalité Au croisement des oppressions

Paris, 8 mars 2021 © Serge d’Ignazio
Paris, 8 mars 2021 © Serge d’Ignazio

Théorisée aux États-Unis dans les années 1980, l’approche intersectionnelle a renouvelé l’analyse des dominations. La mise en concurrence des oppressions constitue néanmoins un risque.


« Avant d’être violée, je ne faisais pas grand cas d’être une femme, j’étais trop occupée à être noire et pauvre », lance Michaela Coel, créatrice de la série I May Destroy You. En une phrase est résumée la question de l’intersectionnalité, tant décriée en France.

L’intersectionnalité constitue un paradigme développé et popularisé dans les années 1980 par Kimberlé Crenshaw. L’universitaire féministe afro-américaine a besoin d’un concept pour évoquer des processus de dominations divers et pouvant se cumuler. Il est important pour elle de penser l’intersection, le croisement d’oppressions multiples. Elle n’est pas qu’une femme, elle est une femme noire. Or les femmes noires ne sont pas que noires, elles sont aussi souvent pauvres. L’enjeu intersectionnel mêle donc d’emblée « le combat féministe, racial et social ».

D’autres autrices évoquent cette question comme Angela Y. Davis en 1983 avec un texte au titre évocateur – Women, Race and Class – ou encore Elizabeth V. Spelman, en 1990, avec Inessential Woman. Avant cela encore, John Dewey (1859-1952), bien qu’étant « un homme blanc, hétérosexuel, cisgenre, aisé, éduqué, valide1 » s’est largement penché au tournant des XIXe et XXe siècles sur ces questions de classe, de sexe et de race. Parfois un peu aveugle quant à ses propres privilèges, le philosophe de l’éducation aura néanmoins exploré ces trois catégories.

Dewey n’aura toutefois marqué qu’un premier pas dans cette réflexion intersectionnelle qui exige véritablement de croiser et d’enchevêtrer les dominations. Il prépare certainement un terrain, sans tout à fait développer une pensée ad hoc. Celle-ci ne surgira véritablement qu’avec Kimberlé Crenshaw et dans le sillage de cette dernière.

Le paradigme intersectionnel a permis d’élargir le combat féministe à des femmes qui, trop souvent, n’avaient pas la possibilité de s’y inclure.

Peu à peu, le paradigme de l’intersectionnalité s’affine et acquiert toute sa pertinence pour désigner ces diverses oppressions imbriquées, tant du point de vue de l’expérience vécue que du point de vue systémique et institutionnel. À cet égard, ce paradigme a certainement permis d’élargir le combat féministe à des femmes qui, trop souvent, n’avaient pas la possibilité de s’y inclure.

Dans cette approche, pas question de cloisonner les variables sociologiques ni de les hiérarchiser, car elles peuvent avoir des impacts mutuels. La grille de lecture intersectionnelle essaye donc d’embrasser ensemble des variables telles que la classe sociale, le sexe (ou genre), la « race », l’ethnicité, mais aussi l’âge ou le handicap. L’apport essentiel de cette approche consiste à lutter contre toutes les formes d’aveuglements. Il s’agit de visibiliser ce qu’être handicapé, femme ou issu d’un milieu modeste peut engendrer comme discriminations structurelles.

Le paradigme intersectionnel postule donc l’interaction de tous ces éléments dans la production et la reproduction des inégalités sociales. C’est dans cette dynamique interactionnelle que les choses doivent être comprises. Or une telle approche n’est pas reçue de manière identique selon les pays.

Aux États-Unis, elle demeure très influencée par la pensée féministe noire avec une forte présence de la tradition néo-marxiste. En Europe du Nord, elle s’inscrit davantage dans une dynamique post-moderne dans laquelle les identités se fragmentent. L’Europe du Sud se montre bien plus réticente envers ce paradigme en tant qu’il essentialiserait et réifierait les catégories (genre, race et classe).

Crispation hexagonale

En France, en particulier, d’aucuns regardent d’un mauvais œil cette approche catégorielle qui peut donner l’impression que l’individu universel disparaît au profit de sa mise en catégorie-type de personne opprimée. Aujourd’hui, l’intersectionnalité est même vertement décriée, voire déconsidérée dans l’Hexagone.

Elle est notamment présentée par ses détracteurs comme un acte militant qui n’aurait aucun fondement universitaire. Dans une entreprise de démolition, elle est associée aux diables que seraient la cancel culture, la woke culture, le Black Lives Matter, le mouvement #MeToo ou encore l’écriture inclusive.

On peut profondément regretter que, pour des raisons politiciennes, des personnalités publiques ne voient pas l’apport des travaux scientifiques sur l’intersectionnalité. Du point de vue universitaire, cette approche présente une véritable avancée. Mais elle se heurte à des réactions qui s’inscrivent dans un match plus global, qui se joue peut-être entre la France et le reste du monde.

Expliquons-nous. Notre pays a comme fondement politique d’être une république, une et indivisible. Autrement dit, la République française ne se préoccupe pas du fait que nous soyons homme ou femme, que notre couleur de peau soit noire, blanche ou autre, ou que nous soyons de telle ou telle confession : elle ne considère que des citoyens (le terme doit ici être entendu comme « neutre » au regard du genre).

En France, les partisans d’une république qui invisibilise les différences revendiquent une posture universaliste.

Dans la grande tradition de 1789, cette approche républicaine entend créer une égalité en droit, et le reste est supposé suivre. Grâce à l’État ou à de grandes institutions comme l’école, elle offre un cadre à cette égalité des droits.

Cette philosophie politique ne reçoit pas la même adhésion aux États-Unis, où l’on se fait fort de prendre en compte le genre, la couleur de peau, l’appartenance communautaire ou la religion afin de favoriser ceux et celles qui seraient laissés pour compte au regard de caractéristiques particulières. Une approche démocratique veut une égalité réelle, une égalité des conditions. C’est ici que se joue le rapport de force entre république et démocratie.

En France, les partisans d’une république qui invisibilise les différences revendiquent une posture universaliste. Outre-Atlantique, à la suite de Tocqueville, la société civile, les contre-pouvoirs, les intérêts privés et même les confessions religieuses sont autant de vecteurs déterminants. L’égalité de droits n’y est pas posée une fois pour toutes. On estime que les parcours de vie comptent et que l’égalité doit être réelle, donc parfois corrigée au regard des obstacles que tel ou telle peut trouver sur sa route.

L’individu peut et doit donc se battre pour faire reconnaître ses obstacles dans son parcours, car le pays ne lui offrira pas d’État protecteur. C’est pourquoi des féministes américaines historiques comme la philosophe Judith Butler parlent volontiers d’agency et d’empowerment, deux concepts renvoyant à la capacité d’agir : aux États-Unis, il importe de se mettre en position de pouvoir afin de se faire entendre, et d’être l’agent ou l’agente de sa propre existence.

Universalisme des différences

La France républicaine offre, à l’inverse, un cadre a priori, un État Providence, et ne s’intéresse par principe que marginalement aux questions de genre ou de couleur de peau, hormis dans certains rares cas, à l’image de quotas pour l’accès des femmes aux conseils d’administration.

Pourrait-on dès lors envisager un « universalisme des différences »2, un socle qui n’effacerait pas les diversités ? La notion pourrait sans doute constituer un premier pas vers une synthèse intéressante entre les deux approches mentionnées : un socle universel minimal, combiné à une acceptation des diversités et des différentes identités. Ne serait-ce pas là une synthèse correspondant à la fois à la philosophie « à la française » et à la réalité complexe d’un pays qui doit faire de la place aux femmes, aux gens d’origine étrangère, aux communautés queer ?

Cet universalisme des différences semble essentiel, car le risque est grand – et les prises de position affolées des politiques et de certains intellectuels français en témoignent – que chacun et chacune tire la couverture dans le sens de sa propre oppression. La convergence des luttes n’est plus, mais leur concurrence potentielle s’accroît.

La dérive est bien réelle, si chacun et chacune devait défendre « sa » discrimination aux dépens de celle des autres.

Si l’intersectionnalité déplaît de la droite extrême à la plus modérée, elle embarrasse également une certaine gauche pour qui les questions de genre ou de « race » vont finir par invisibiliser les enjeux socio-économiques. La classe et les inégalités sociales doivent, aux yeux d’une certaine gauche (classiquement marxiste), rester le pivot de la lutte politique. Nous pourrions rétorquer que cette dernière approche a elle-même éludé les questions de genre.

Pour cette raison, il est fondamental de prendre en compte l’approche intersectionnelle qui permet d’enrichir la réflexion autour des dominations systémiques, tout en s’abstenant de s’enfermer dans de nouveaux silos ou de nouvelles hiérarchies. La dérive est pourtant bien réelle, comme si chacun et chacune devait défendre « sa » discrimination aux dépens de celle des autres. Ce moment de bascule amène à perdre de vue l’universalité des enjeux de domination.

L’objectif doit rester de faire commun, de refaire de la politique et pas du marchandage, encore moins du trading de dominations plus ou moins cotées sur le marché des oppressions. Ni totalement universaliste ni intégralement différentialiste, la politique doit appréhender la complexité du réel. De même, les réels doivent se faire entendre, mais sans invisibiliser l’universel et le commun possible. C’est cet universalisme des différences que nous appelons ici de nos vœux.

Pour aller + loin

Rémi Bachand (dir.), « L’intersectionnalité. Dominations, exploitations, résistances et émancipations », Politique et sociétés, vol. 33, 2014.

Eric Fassin, « D’un langage à l’autre. L’intersectionnalité comme traduction », Raisons politiques, 2015.

Fabien Granjon, « Intersectionnalité, consubstantialité, dialectique », La Pensée, n° 413, 2023.

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1 Christophe Point, « Classe, race et genre : est-il utile de lire John Dewey aujourd’hui pour lutter contre ces dominations ? », Revue Phares, n° 19, 2019.

2 Virginie Martin, Ce monde qui nous échappe. Pour un universalisme des différences, éditions de l’Aube, 2015.


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