Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Justice : la prison vaut-elle la peine ?

Libérons-nous de la prison !

CCO domaine public
CCO domaine public

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénitentiaire s’étend, plus on incarcère ! Or la prison brise des vies : bien souvent l’employeur, la famille, les amis se détournent d’un détenu. La précarité affective et économique qui en résulte est propice à la commission de nouvelles infractions. Quand 61 % des sortants de prison récidivent, peut-on encore considérer que la prison protège la société ? Le recours massif à l’incarcération, incomparablement plus coûteux que toutes les peines alternatives, a quelque chose d’absurde. Se libérer de la prison devrait être un cap que se donne toute société civilisée.

Le plus sûr moyen de vider les prisons, c’est de ne pas les remplir ! Le gouvernement actuel semble partager ce constat, en supprimant les courtes peines et en développant les alternatives. Encore faut-il s’en donner les moyens. Des moyens humains et financiers, pour que les magistrats disposent, dès le prononcé du verdict, d’un éventail de peines qui puissent être exécutées sans délai. Pourquoi ne pas donner aux services pénitentiaires d’insertion et de probation, par exemple, les moyens d’assurer une permanence à la sortie des tribunaux et un suivi réellement individualisé ?

Se libérer de la prison, c’est aussi se libérer de l’idée que l’on se fait de la prison. L’Espagne et les pays nordiques disposent de toute une panoplie d’établissements pénitentiaires, plus ou moins sécurisés, plus ou moins ouverts sur l’extérieur, selon le profil des détenus. Certains d’entre eux peuvent même poursuivre une vie professionnelle : la prison peut alors ne pas rimer avec désocialisation. De l’Allemagne aussi, la France pourrait s’inspirer, en cessant de faire porter à la prison la prise en charge de personnes atteintes de troubles psychiatriques.

Libérer notre justice pénale du tout carcéral suppose une véritable refonte de notre Code pénal. Pourquoi ne pas repenser l’éventail et la gradation des peines selon la nature des infractions ? Or la prison reste aujourd’hui la peine par excellence, l’étalon à l’aune duquel nos lois évaluent la gravité des infractions, la solution de facilité du politique pour feindre de répondre aux inquiétudes du corps social. Même « dans les transports, la fraude répétée, c’est maintenant jusqu’à six mois de prison », affichait récemment une campagne de la RATP et de la SNCF ! On se moque éperdument du sens de la peine, qui n’est là, comme le relevait déjà Durkheim, que pour attester la réprobation que suscite le délit.

Tout le défi, dès lors, est de libérer nos imaginaires de la réponse carcérale. Pour y parvenir, il faudra rendre les peines alternatives plus visibles, plus aisément compréhensibles : qui sait que, aujourd’hui déjà, l’administration pénitentiaire suit deux fois plus de personnes hors les murs qu’en prison ? Mais il faudra aussi une certaine constance, un certain consensus dans le discours politique, loin de toute surenchère répressive, pour que notre société prenne conscience de sa capacité à manifester sa réprobation sans exclure. Pour l’aider à sortir de l’illusion qu’il suffirait d’exfiltrer le mal pour s’en préserver ou pour ressouder le corps social (on pense à la mécanique décrite par René Girard). Il lui faudra reconnaître, au contraire, que les pulsions de vie et de mort traversent chacun d’entre nous. Partant, l’appareil judiciaire et pénitentiaire pourrait contribuer à une mission tout autre : celle de renouer les fils déchirés de notre tissu social.

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Aux origines du patriarcat

On entend parfois que le patriarcat serait né au Néolithique, près de 5 000 ans avant notre ère. Avant cela, les femmes auraient été libres et puissantes. Les données archéologiques mettent en doute cette théorie. De très nombreux auteurs, de ce siècle comme des précédents, attribuent la domination des hommes sur les femmes à l’essor de l’agriculture, lors du Néolithique. Cette idée est largement reprise dans les médias, qui p...

Du même dossier

Une peine à la ferme, plutôt qu’une peine ferme

Perchée sur une butte de verdure encerclée de barres d’immeubles, la ferme pédagogique de la Butte Pinson se consacre à l’élevage et à l’agriculture de proximité. À la limite du Val-d’Oise et de la Seine-Saint-Denis, c’est une des exploitations des Fermiers de la francilienne. En 2017, plus de 16000 heures de travail d’intérêt général ont été effectuées dans leurs quatre fermes par des personnes condamnées. Témoignages de deux d’entre elles. « J’ai été condamné pour violence familiale à deux ans...

Les chemins de traverse de Christophe

Marcher près de 2000 km pour s’en sortir. C’est ce que propose l’association Seuil à des jeunes en difficulté. Christophe a voulu relever le défi. « Marcher trois mois avec un éduc que je connais pas ? Sans téléphone et sans musique ? » La proposition a d’abord déstabilisé Christophe. Mais c’était ça ou six mois dans un centre éducatif renforcé. Ces centres, gérés par la Protection judiciaire pour la jeunesse (la « PJJ »), sont destinés aux mineurs délinquants. C’était en 2013. Christophe avait ...

Bénévoles en prison : accompagner sans juger

Issu de l’aumônerie des prisonniers de guerre, le Secours Catholique a toujours été attentif aux questions de justice. Il fonde son analyse sur la pratique de l’accompagnement des personnes privées de liberté et sur l’ouverture manifestée par le Christ dans les Évangiles. Que nous disent les personnes détenues ? « On ne se réinsère pas entre quatre murs ! » La finalité de la peine devrait de moins en moins être de neutraliser une personne entre quatre murs en la faisant souffrir. Ce qui importe...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

À qui s’adresse la peine ? Qu’en attendent les victimes ?

La victime a peu à peu pris place dans la procédure pénale au cours du siècle dernier. Mais ce n’est pas en fonction d’elle que la peine est prononcée. À quoi sert donc la peine aujourd’hui ? Que peuvent en attendre les victimes ? À l’annonce du verdict, les médias se tournent souvent vers les familles des victimes. La politique et la procédure pénales sont-elles pensées pour les victimes ?Denis Salas - Non. Tout le malentendu vient de là. Il faut distinguer l’attitude de l’opinion et l’esprit d...

Vous devez être connecté pour commenter cet article

1 réactions pour « Libérons-nous de la prison ! »

stéphane Lesaffre
23 August 2018

merci pour cet article Je souhaiterais que beaucoup de français puissent le lire ...Y aurait il un relais possible par les médias TV ,
S.L. ancien aumônier général des prisons

* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules