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Chocolat amer

La culture du cacao fournit un revenu à environ un cinquième
de la population ivoirienne. Pour autant, plus de la moitié des producteurs vivent en deçà du seuil de pauvreté. © Joseph Jacobs/iStock
La culture du cacao fournit un revenu à environ un cinquième de la population ivoirienne. Pour autant, plus de la moitié des producteurs vivent en deçà du seuil de pauvreté. © Joseph Jacobs/iStock

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer.


Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première agricole. C’est à la Côte d’Ivoire que l’on doit 40 % des exportations mondiales de cacao. Mais les secteurs des matières premières sont particulièrement vulnérables aux pratiques illégales et aux flux financiers illicites. En Côte d’Ivoire, la fuite des capitaux est estimée, selon les méthodologies de calcul, entre 21,6 et 36,5 milliards de dollars depuis les années 1970. Parue en 2020, l’étude « Un chocolat au goût amer » explore comment ces milliards ont quitté et quittent encore le pays. Les planteurs ivoiriens de cacao, eux, n’en voient guère la couleur : sur le prix d’une plaquette de chocolat, à peine 2 % leur revient…

Quand on analyse l’histoire politique et économique de ce pays sur la durée, il est frappant de constater combien les noms que l’on a retrouvés autour de l’élection présidentielle ivoirienne, le 31 octobre 2020 (Amadou Gon Coulibaly, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara notamment), renvoient à l’époque de Félix Houphouët-Boigny, père de l’indépendance en 1960 et chef de l’État jusqu’à sa mort, en 1993. Et à des fortunes constituées, au moins pour partie, sur le dos des planteurs de cacao.

Au fond, l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire est celle d’une emprise. Au sommet de la pyramide économique, l’on trouve des collaborations inter-entreprises, des amitiés personnelles et des alliances de circonstance entre l’élite politique et économique ivoirienne et les institutions financières internationales. Non sans tensions, bien sûr, au sujet du pouvoir de marché et de la manière de se partager le butin mais, globalement, les différentes parties ont besoin les unes des autres, et le savent bien. Toute tentative de tirer au clair ces transactions et accords relève en revanche de l’acte de bravoure, ainsi qu’en témoigne la disparition du journaliste Guy-André Kieffer, en 2004.

Détournements de fonds publics grâce aux taxes ou aux profits d’entreprises d’État, attribution de marchés publics à des fins d’enrichissement personnel, falsification des prix ou des quantités exportées, contrebande ou encore délits d’initiés, les possibilités qu’offre le secteur du cacao en matière de profits illégaux sont multiples. Échappant aux bases fiscales imposables, les milliards envolés ne sont pas redistribués à leur juste valeur aux populations les plus pauvres qui, souvent, travaillent dans les plantations.

Le réseau transnational de « ceux qui prennent » comprend les dirigeants politiques ivoiriens, mais aussi les entreprises étrangères.

Le réseau transnational de « ceux qui prennent » comprend non seulement les dirigeants politiques ivoiriens, qui supervisent l’attribution des positions de rente, mais aussi les entreprises étrangères, les spéculateurs, et ceux que l’on pourrait appeler les « facilitateurs », à savoir les banques, les cabinets comptables et les avocats qui gèrent et facilitent les mouvements de capitaux. Et, ici, la nationalité importe peu. Les acteurs de ce réseau savent combien des changements dans la sphère politique risqueraient de mettre en péril leur capacité à accaparer des richesses, mais aussi à conserver le contrôle des avoirs accumulés. D’où la grande difficulté de la classe politique ivoirienne à se renouveler.


En savoir +

Le cacao, trésor de Côte d’Ivoire ?

En Côte d’Ivoire, un quart de la population environ vit (ou survit) grâce à la production du cacao. De nombreux enfants sont même contraints de travailler dans les plantations. Souvent, ils n’ont jamais goûté de chocolat de leur vie.

En 2015, le cacao représentait un chiffre d’affaires annuel de 5 milliards de dollars, entre 15 et 20 % du produit intérieur brut et 32 % des exportations. Les principaux exportateurs – Cargill, ADM, Olam ou encore Barry Callebaut – envoient le cacao semi-transformé chez Nestlé, Mars ou Mondeléz, qui le transforment et proposent les produits que tout le monde connaît. Dans un pays miné par la corruption, les inégalités et la faiblesse des acquis sociaux, le cacao est donc l’objet de toutes les convoitises, mais pas pour ses qualités gustatives…

Guerre civile

Le contrôle de l’appareil d’État est tellement stratégique, pour accéder aux sources d’enrichissement, que les affrontements pour le pouvoir sont souvent violents. Nul hasard si les personnages précités, avec l’ex-président Laurent Gbagbo et les siens, ont également coécrit une des sombres pages de l’histoire de la Côte d’Ivoire : celle de la guerre civile, abondamment et illicitement financée par le cacao, qui déchira le pays entre 2002 et 2011.

À l’issue de la partition du pays actée sous l’égide de la France, on retrouve : au sud, le gouvernement ivoirien, dirigé par Laurent Gbagbo ; au nord, les Forces nouvelles, le groupe de rebelles soutenu et financé par Alassane Ouattara – écarté de la présidentielle en 2000 pour n’être pas né en Côte d’Ivoire. L’argent drainé par le cacao s’est retrouvé au cœur de ce violent conflit (cristallisé autour de la question de « l’ivoirité »), celui-ci n’empêchant absolument pas la production ivoirienne de croître. Entre 2002 et 2007, les exportations ont augmenté de 39 %, apportant 1,1 milliard de dollars à l’économie du pays. Au Nord comme au Sud, on tire son épingle du jeu.

Le gouvernement Gbagbo se sert de cette manne pour muscler son appareil militaire, par le biais d’une lourde taxation. Mais les 500 millions de dollars par an qui affluent vers les caisses de l’État sont utilisés de manière bien opaque. Dès 2002, l’inspecteur d’État François Kouadio estimait qu’environ 65 millions de dollars avaient été détournés, un rapport qui lui a presque coûté la vie et a été rapidement enterré. Les audits réalisés à la demande des institutions de Bretton Woods ont mis en évidence la disparition d’environ 740 millions de dollars entre 2002 et 2008 dans les filières du café et du cacao.

Près d’un dixième de la production de cacao du pays se trouvait dans le Nord, ressource précieuse pour les Forces nouvelles. On estime qu’environ 60 % de la production a été détournée vers d’autres marchés internationaux. En mars 2004, les Forces nouvelles ont même mis en place une centrale pour collecter les taxes sur le territoire contrôlé – y compris, bien sûr, sur le cacao. Elles auraient obtenu, en moyenne, environ 30 millions de dollars par an de ce commerce parallèle. Les revenus du cacao ont particulièrement profité à certains commandants de zone. Plus de 5 millions de dollars auraient été perçus en 2009-2010 par le commandant des Forces nouvelles Issiaka Ouattara, dit « Wattao », selon les experts mandatés par l’ONU pour veiller au respect de ses résolutions. De toute évidence, tout cela n’a pas servi qu’à financer l’effort de guerre. Un documentaire de 2013 pour la télévision française montrait Wattao dans sa vaste résidence d’Abidjan, exhibant sa montre à 40 000 euros, son pistolet en or massif, sa Ferrari et sa Maserati, et affirmant que sa fortune provenait d’une entreprise d’import-export de voitures de luxe entre les États-Unis et la Côte d’Ivoire.

Deux entreprises françaises transportaient ce cacao de contrebande du nord du pays vers le Togo, pour des acheteurs néerlandais, polonais et français.

Dans son rapport « Chocolat chaud : comment le cacao a alimenté le conflit en Côte d’Ivoire » (2007), Global Witness souligne le rôle des sociétés internationales exportatrices de cacao dans cette guerre civile. Ainsi, deux entreprises françaises transportaient ce cacao de contrebande du nord du pays vers le port de Lomé (Togo), pour des acheteurs néerlandais, polonais et français. Les avertissements adressés à ces sociétés par l’ONU sur l’utilisation des fonds à des fins militaires n’ont eu aucun effet dissuasif. Au total, il est fort possible que nous ayons tous acheté du chocolat qui a alimenté le conflit ivoirien…

On déplore, lors de cette décennie, un grand nombre de victimes civiles. Les partisans de Gbagbo, dans le Sud, ont commis de nombreuses exactions. Au Nord, les différents « comzones » (commandants de zone) se sont violemment affrontés pour contrôler et exploiter la population.

Indélogeables politiques

Les élections de 2010 ont aussi été le théâtre d’affrontements et se sont soldées, à l’issue d’une intervention armée de la France, par l’arrestation du président sortant, Laurent Gbagbo (envoyé à la Cour pénale internationale de La Haye) et l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara. Dix ans après, malgré ses promesses de retrait et à l’issue d’un scrutin présidentiel verrouillé, ce dernier entame aujourd’hui un troisième mandat.

Le renouvellement de la classe politique ivoirienne n’est malheureusement pas à l’ordre du jour. Face aux tenants actuels du pouvoir et à leurs fortunes, en partie héritées du cacao, la jeune classe politique se trouve soit écartée et discréditée, soit dépourvue de ressources pour être entendue.

Pourtant, la prise de conscience est désormais partagée : la part de la valeur du chocolat qui revient aux pays producteurs, et singulièrement aux paysans, est scandaleusement insuffisante. Le commerce équitable, pionnier en la matière, se renforce. Il lui faut désormais devenir la règle et non plus un secteur de niche, afin d’imposer le principe d’un revenu décent à l’ensemble de la chaîne. En parallèle, un mouvement bienvenu s’esquisse entre Abidjan et Accra, la capitale du Ghana voisin, afin de garantir un prix minimal sur les marchés mondiaux du cacao. Mais une juste distribution de la valeur ne sera réellement possible qu’à condition d’obtenir une transparence des entreprises internationales sur leurs activités, leurs bénéfices et les impôts qu’elles versent. De même, les services de douane, les entreprises et les entrepôts de stockage de cacao doivent améliorer leurs statistiques pour ne plus laisser de place à « l’évaporation », dans les chiffres, des fèves exportées. Enfin, l’État ivoirien doit évidemment rendre des comptes à ses citoyens sur l’utilisation de l’argent public, mais aussi encourager une diversification de l’économie. Le cacao, comme le café et l’anacarde (la noix de cajou), est tourné vers l’export, au détriment des cultures vivrières. Et ils conduisent à la destruction accélérée des forêts du pays, même dans des parcs nationaux. Un capital naturel qui, comme le capital humain, mériterait d’être valorisé au moins autant que le capital financier issu de l’or brun.

Pour aller + loin

Une étude née au Ceras

Explorer les différentes facettes de la fuite des capitaux en Côte d’Ivoire pour clarifier les zones d’ombre, sur près de soixante-dix ans. C’est avec cette ambition qu’en 2015 une équipe de chercheurs américains a sollicité Jean Merckaert, alors rédacteur en chef de la Revue Projet, pour une enquête aux frontières de la recherche académique et du journalisme d’investigation. Avec l’aide de Matthieu Gonzalez, ont été examinées des dizaines de milliers de pages d’écrits universitaires, journalistiques, politiques et juridiques, de documents non publiés, de rapports d’audit. Plus de cinquante entretiens ont été menés avec des chercheurs, des hommes d’affaires, des avocats, des militants, des responsables politiques. L’étude «Un chocolat au goût amer » en est l’aboutissement.

Jean Merckaert, Bitter chocolate. Wealth extraction in Côte d’Ivoire, Political Economy Research Institute, University of Massachusetts Amherst, 115 p., 2020.

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