Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Justice : la prison vaut-elle la peine ?

Une peine à la ferme, plutôt qu’une peine ferme


Perchée sur une butte de verdure encerclée de barres d’immeubles, la ferme pédagogique de la Butte Pinson se consacre à l’élevage et à l’agriculture de proximité. À la limite du Val-d’Oise et de la Seine-Saint-Denis, c’est une des exploitations des Fermiers de la francilienne. En 2017, plus de 16000 heures de travail d’intérêt général ont été effectuées dans leurs quatre fermes par des personnes condamnées. Témoignages de deux d’entre elles.

« J’ai été condamné pour violence familiale à deux ans de prison, dont six mois fermes. Ces six mois ont été convertis en cent vingt heures de Tig [travail d’intérêt général]. J’ai commencé en septembre 2017 et, aujourd’hui, c’est mon dernier jour ! La semaine, je travaille et le dimanche, je suis à la ferme pour mon Tig. Je ne vous cache pas qu’au début, c’était un peu dur. Le contact avec la nature, je ne connais pas trop. J’habite dans une ville et donc j’avais du mal. J’avais un peu peur des animaux. Parce que des fois, on peut être surpris, par exemple, par une oie qui s’agite ! Mais j’ai appris à m’habituer à leur comportement. En fait, c’est normal, c’est l’animal qui est comme ça. Faire la toilette des animaux, c’est aussi quelque chose que je n’avais jamais fait ! Et au début, face aux odeurs, on peut être dégoûté. Je me suis dit : « Qu’est-ce que je fous là, qu’est-ce que j’ai mérité pour faire ça ! » Après, on se rend compte que ce sont des êtres vivants, sensibles, que ce qu’on fait, c’est bien. Parce que sinon, qui va s’en occuper ? La sensibilité des animaux m’a permis d’être à l’écoute. À l’écoute des encadrants pour suivre leurs consignes. À l’écoute des animaux, pour être généreux avec eux. Et petit à petit, on s’adapte, surtout grâce à l’encadrement qui est sympathique. Comme on mange ensemble le midi, on apprend aussi quels aliments sont bons pour la santé. Moi qui ne mangeais pas beaucoup de fruits et de légumes, je peux dire que j’étais gâté ! On apprend à découvrir et à savourer certains légumes qu’on cultive et qu’on n’a ni à la maison ni dans les fast-food.

Ces cent vingt heures loin du milieu urbain, au contact de la nature, ça m’a calmé, ça m’a reposé. Mon énergie négative s’est transformée en énergie positive. Ça m’a fait réfléchir. Je pense que c’est une bonne chose par rapport à la prison, où on peut vite craquer, voire devenir fou si on est un peu fragile. Alors que là, on est entouré de personnes avec des valeurs humaines, au calme, au contact de la nature. » Mazigh, 25 ans

« À la ferme, on apprend le sens de l’humain : le partage et le travail collectif. Je trouve que faire son Tig pour une ferme ou une autre association, pour aider les réfugiés par exemple, c’est important, parce que ça sert à rien de rester enfermé dans une prison et d’en sortir pour faire plus de conneries. La case prison, je l’ai évitée, car la partie ferme de ma peine a été convertie en heures de Tig. Mais j’avais le choix entre ça ou le bracelet électronique. Et la personne qui me suit au Spip [service pénitentiaire d’insertion et de probation] a fait son possible pour me trouver quelque chose, et elle m’a trouvé une place ici. C’est difficile, je pense, de rester avec un bracelet électronique cloué chez soi à ne rien faire, à tourner en rond. Au moins, ici, vous êtes utile. C’est pas du loisir, c’est du vrai travail, on vous demande de faire quelque chose et vous le faites du début à la fin. Quand je rentre chez moi, j’ai des courbatures. C’est une peine qui a été convertie. Il faut se donner à fond. C’est important. Je pense que le Tig est une bonne solution et devrait être proposé largement.

Je suis ici trois jours par semaine, ce qui me permet de continuer à travailler pour gagner ma vie. Mais un jour ou l’autre, ce qu’il y a sur mon casier judiciaire va ressortir. Car dans un domaine où il faut la carte professionnelle, votre casier doit être vierge. Moi, je ne vais plus avoir de travail quand ma carte devra être renouvelée en 2020. Cette question doit être posée. Après la peine, est-ce que les gens ne pourraient pas avoir un deuxième casier, sur lequel il n’y aurait pas cette saleté-là ? Oui, on paye notre bêtise, mais quand tu trouves pas de travail après ça, qu’est-ce que tu vas faire ? Rester chez toi ? C’est pas le but. D’après la juge, on peut faire une demande pour que ça soit enlevé, mais ça prend du temps… » Bruno, 42 ans

Propos recueillis par Martin de Lalaubie.

Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Religion et conflits

Resumé Quand la religion est phagocytée par la menace et la peur, elle ne peut plus se mettre à distance de la violence souveraine. Existe-t-il des conflits à proprement parler religieux ? A priori, on serait tenté de répondre de manière affirmative au vu des incidents sanglants qui opposent des groupes et des communautés, se réclamant, de par le monde, de leurs croyances religieuses pour défendre et promouvoir des intérêts politiques. L’actualité internationale évoque avec constance ces guerres...

Du même dossier

À qui s’adresse la peine ? Qu’en attendent les victimes ?

La victime a peu à peu pris place dans la procédure pénale au cours du siècle dernier. Mais ce n’est pas en fonction d’elle que la peine est prononcée. À quoi sert donc la peine aujourd’hui ? Que peuvent en attendre les victimes ? À l’annonce du verdict, les médias se tournent souvent vers les familles des victimes. La politique et la procédure pénales sont-elles pensées pour les victimes ?Denis Salas - Non. Tout le malentendu vient de là. Il faut distinguer l’attitude de l’opinion et l’esprit d...

Punir ou pardonner ?

Si, dans la Bible, l’on entend des prisonniers, ce sont les déportés et les exilés par l’Assyrien ou par le Babylonien, dont les Psaumes relaient les plaintes et les cris. Car il n’y a quasiment pas de condamnation à une peine de prison dans les récits bibliques. Mettre quelqu’un en prison, c’est le tenir à l’écart en vue ou en attente d’un jugement : ce que nous appelons aujourd’hui la détention préventive. C’est le cas pour Joseph en Égypte ou pour Jérémie, jeté au fond de la citerne. La pein...

Prison : préparer la sortie

Réintégrer la société quand on a passé des mois, voire des années, derrière les barreaux n’est pas chose facile. Le Spip (Service pénitentiaire d'insertion et de probation) de Paris a tenté une expérience pour accompagner les détenus vers la liberté. À leur sortie de prison, les personnes détenues se heurtent à de multiples obstacles. Aussi bien, le Conseil de l’Europe a fait de la préparation à la sortie un enjeu majeur de la réinsertion1. En France, cette thématique a été abordée par la confér...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules