Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Justice : la prison vaut-elle la peine ?

Une si longue peine


André a passé trente-cinq années en prison, Louis dix-huit. À travers le spectacle « Une longue peine », ils font entendre la voix des détenus. Quel regard portent-ils sur leur parcours ? Qu’est-ce que la prison a changé pour eux ?

« Faire passer le message que la prison ne sert à rien. » Cette nécessité a convaincu Louis de monter sur scène. « La plupart des jeunes qui sont en prison viennent de milieux modestes et n’ont rien à y faire. On va aggraver leurs difficultés en les enfermant. » Louis a bientôt 70 ans, en paraît dix de moins. Il a passé dix-huit ans de sa vie derrière les barreaux. Il en est sorti la dernière fois fin 1994, juste avant Noël. Avec André et deux autres ex-détenus, qui sont comme lui des anciens « longues peines », et Annette, sa compagne, qui l’a accompagné au parloir pendant huit ans, ils racontent sur scène leur expérience carcérale. La pièce Une longue peine a été montée voici deux ans par Didier Ruiz à partir de leurs récits1.

André et Louis ont été incarcérés à plusieurs reprises pour des braquages et pour association de malfaiteurs. André est sorti de prison voici cinq ans. Il a 75 ans et a passé près de la moitié de sa vie en détention. « La colère », lâche Louis, petit-fils d’immigré italien. « J’ai été nourri avec ça. Mon père était syndicaliste. J’avais 20 ans en mai 68. Tout le monde ouvrier s’était engagé pour que ça change et puis tout est revenu dans l’ordre. Ça a été une grande désillusion. C’est là que j’ai commencé à braquer des banques. » « À 9 ans, explique André, j’ai été mis en maison de redressement pour des conneries de gamin. Qu’est-ce qu’on avait à fout’ là-dedans à prendre des claques à longueur de journée ? Ce qu’il aurait fallu, c’est qu’on me mette dans une famille normale. Qu’on s’occupe de moi. J’avais pas mal de possibilités, mais personne pour m’aider. Après la maison de redressement, ça a été les pensionnats, le centre d’apprentissage, l’armée. Puis prison, prison, prison. »

« Quand on sort, on est toujours décalé par rapport à la société. »

Pour Louis, ces années de prison sont « une parenthèse blanche ». « Quand on sort, on est toujours décalé par rapport à la société. » Aujourd’hui encore, il a du mal à utiliser un téléphone. Leur arrivée prochaine dans les cellules est pour lui une bonne nouvelle2. Les détenus pourront parler à leur famille, à leurs enfants, la coupure sera moins vive. Quand Louis est entré en prison la deuxième fois, sa fille avait six mois. « J’ai eu du mal à l’apprivoiser. » « À mon époque, explique André, il n’y avait pas de télé, pas de radio, pas de journaux. On passait notre temps à attendre. Attendre les parloirs, les courriers, les instructions… Vous vous voyez passer des mois, des années, dans une cellule, à rien faire ? » En détention, « beaucoup sont sous médicaments parce qu’ils ne supportent pas d’être enfermés, ajoute André. Ils ressortent, c’est des zombies. Les jeunes, on les gave de télévision. On ne leur propose rien. »

« La plupart des cas compliqués relèvent de la psychiatrie, poursuit Louis, ils n’ont rien à faire en prison. On ne les soigne pas, on les abrutit de neuroleptiques, ils deviennent des légumes. À une époque, on voyait moins de problèmes psychiatriques en prison. Si la personne n’était pas reconnue responsable de ses actes, elle était orientée vers un hôpital psychiatrique. Mais alors ces hôpitaux étaient fermés comme des prisons. Mais un criminel pouvait en sortir si on considérait qu’il avait changé. Mais ça, c’était inacceptable pour l’opinion publique. Ensuite, on a créé, à l’intérieur des prisons, les CMPR, les centres médico-psychologiques régionaux, dans l’idée que la peine et le fait d’être reconnu en partie responsable de ses actes allait être réparateur, même si la personne est très malade. Du coup, on maintient ces gens en prison. »

Si Louis considère que « la réinsertion par la prison n’existe pas », jamais pourtant il ne se résigne. Il tient grâce à l’écriture. Des lettres, beaucoup de lettres. Échangées, notamment, avec Annette. « Tant que ça tenait dehors, je tenais dedans. » Il sort de prison, mais est vite mêlé à une affaire de braquage. En liberté provisoire pendant dix-huit mois dans l’attente du procès, Louis essaie de tourner la page de la révolte. Il a un boulot, une famille. « Le juge n’a pas tenu compte de ce qu’on avait construit. Il y avait un climat délétère, la police avait fait courir une rumeur comme quoi j’allais me mettre en cavale. On voulait absolument me remettre en prison. » « On a tout fait pour lui enfoncer la tête sous l’eau. Il a pris douze ans, conclut Annette. Notre fils avait 4 ans. » Le père de Louis meurt quand il est en prison. Il n’obtient pas l’autorisation pour lui faire ses adieux.

Entré en tôle avec pour tout diplôme un certificat d’études primaires, il se met en tête d’étudier la philosophie et la psychologie. Malgré les refus successifs, les autorisations pour faire venir un professeur qui s’égarent, Louis persévère. « Pendant des années, j’ai travaillé tout seul avec des livres. Après, il y a eu les cours par correspondance d’Auxilia où j’ai reçu le soutien d’une professeure de philosophie. Puis, la fac de psycho. J’ai vraiment été épaulé par le doyen de la fac, qui m’a orienté vers l’enseignement, sans imaginer les difficultés que j’allais rencontrer. J’étais trop connu : en prison d’abord, puis une fois dehors, je militais pour améliorer les conditions de détention. Et puis il y avait mes bouquins3. Ça a déplu à la police. Je passais des entretiens d’embauche, tout se déroulait très bien, et au dernier moment, on était mystérieusement averti de mon passé… J’aurais pu travailler sur un chantier, mais pour moi, c’était inacceptable. Ça me remettait sur les rails de mon père. » Il obtient finalement une maîtrise en psychologie sociale et sciences de la communication. L’espoir d’une autre vie.

« J’ai été condamné à cinquante ans de prison. C’est pas proportionné à ce que j’ai fait. »

Quel sens les deux hommes donnent-ils à leurs peines ? « Il n’y a pas de sens », tranche Louis, avant de suggérer : « Punir et mettre à l’écart. Mais pas réinsérer. » « En tout, poursuit André, j’ai été condamné à cinquante ans de prison. C’est pas proportionné à ce que j’ai fait. » Ne peut-on donc pas faire autrement ? « Déjà, propose Louis, ils pourraient réduire les durées de détention provisoire. Une fois, on est restés en préventive pendant six ans ! Notre avocat a demandé notre libération provisoire dans le seul but de faire avancer notre dossier et d’être enfin jugés. »

La récidive ? « Quand vous rentrez chez vous après quelques mois de prison, votre femme s’en va, explique André, « trois fois marié, trois fois divorcé ». « Vous êtes fauché. Après, vous perdez votre appartement. Vous n’avez pas de meuble, pas de voiture. Et avec un casier judiciaire, difficile de trouver du boulot… Alors si vous avez pas d’ami pour vous aider, vous êtes pas près d’arrêter. Après des années en prison, qui voulez-vous rencontrer en sortant ? On rencontre les collègues sortis entre-temps... et on redémarre. » « Dans les prisons modernes, dit Louis, ils ont apporté l’hygiène, le confort, mais ils ont complètement déshumanisé, avec les caméras, les cartes numériques. Il n’y a plus de contact. » « Si on prenait trois jeunes avec un bracelet électronique, avec un éducateur qui puisse les suivre à l’extérieur, pour les aider à chercher du boulot, ce serait peut-être mieux », propose André.

Aujourd’hui, pour vivre libres, Annette et Louis se sont installés dans un petit village où l’on ne connaît pas leur histoire. « Les gens se font une idée de vous à partir d’un échange, d’une rencontre, et pas de votre passé. Je n’ai pas le droit de voter, j’ai perdu mes droits civiques. Je me suis pas bagarré pour les récupérer, sinon, on serait venu enquêter auprès du maire et du voisinage et ça aurait tout foutu en l’air. » Louis évoque en riant ce jour où un candidat aux municipales a voulu l’inscrire sur sa liste. « J’ai décliné. »

[Article modifié le 07 septembre 2018]


Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Religion et conflits

Resumé Quand la religion est phagocytée par la menace et la peur, elle ne peut plus se mettre à distance de la violence souveraine. Existe-t-il des conflits à proprement parler religieux ? A priori, on serait tenté de répondre de manière affirmative au vu des incidents sanglants qui opposent des groupes et des communautés, se réclamant, de par le monde, de leurs croyances religieuses pour défendre et promouvoir des intérêts politiques. L’actualité internationale évoque avec constance ces guerres...

Du même dossier

À qui s’adresse la peine ? Qu’en attendent les victimes ?

La victime a peu à peu pris place dans la procédure pénale au cours du siècle dernier. Mais ce n’est pas en fonction d’elle que la peine est prononcée. À quoi sert donc la peine aujourd’hui ? Que peuvent en attendre les victimes ? À l’annonce du verdict, les médias se tournent souvent vers les familles des victimes. La politique et la procédure pénales sont-elles pensées pour les victimes ?Denis Salas - Non. Tout le malentendu vient de là. Il faut distinguer l’attitude de l’opinion et l’esprit d...

Justice : rendre visible la probation

En mars 2018, le président de la République a annoncé une réforme pénale pour limiter le recours aux courtes peines de prison. Pourtant, les précédentes tentatives n’ont permis ni de limiter l’inflation carcérale ni de rendre visible la probation. Pourquoi ? Comment se sont développées les peines en milieu ouvert, notamment la contrainte pénale, ces dernières années ? « Nous devons, en profondeur, convertir notre regard sur la peine et notre pratique pénale (…) La loi répète de façon incantatoir...

Quand nos voisins vident leurs prisons

Limiter le nombre de détenus devrait permettre de leur assurer une meilleure prise en charge. L’Allemagne et les Pays-Bas, où le pourcentage de détenus est faible, peuvent-ils nous servir de modèles ? La France emprisonne beaucoup. Et de plus en plus, malgré bien des tentatives politiques pour inverser la tendance. L’inflation carcérale a été particulièrement forte en 2016 et 2017, dans un contexte sécuritaire dont il serait intéressant de déterminer l’impact. Si le problème est indéniable, cert...

Du même auteur

Jeunes pour le climat. Les liens de demain

Youth for Climate est né de la crise écologique. Les jeunes de ce mouvement entendent s’organiser là où les adultes ont échoué dans la préservation du vivant. Ils tâtonnent, se forment, pour créer une organisation à l’image de leur « monde d’après » et tisser les liens qui leur permettront d’affronter demain. Reportage. Un lundi de juillet, une douzaine de jeunes de 14 à 18 ans échange...

La dérégulation, un défi pour les territoires ?

Alors que les multinationales dictent de plus en plus les règles du jeu à l’échelle internationale, les États semblent avoir renoncé à soutenir leurs citoyens les plus fragiles et le développement de leurs territoires. Des leviers existent pourtant, pour les collectivités comme pour les individus. Entretien avec les économistes Mathilde Dupré et Pierre Veltz. Deux termes reviennent souvent depuis le confinement : territo...

Des ressources insoupçonnées

Pour domestiquer un éléphant, on lui apprend l’impuissance : petit, la corde qui le retient est plus forte que lui. Devenu adulte, il n’essaie même plus de s’en libérer, alors qu’il en aurait les capacités. L’éléphant domestiqué a des ressources qu’il ne soupçonne plus. L’ampleur des crises que nous traversons – sanitaire, économique et environnementale – a de quoi susciter la sidération, fragiliser les individus et bousculer le sens du collectif. Mais, comme les éléphants, nous avons des resso...

1 Le livre Une longue peine (La passe du vent, 2018) reprend les textes de la pièce.

2 Le ministère de la Justice a lancé un appel d’offres pour installer le téléphone dans 50 000 cellules des établissements pénitentiaires français. Ils permettront d’appeler les numéros autorisés par l’administration ou un juge. Aujourd’hui, les détenus utilisent un point-phone pour téléphoner. Ce dispositif est notamment destiné à lutter contre le trafic de portables en prison [NDLR].

3 Louis Perego, Retour à la case prison, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2018 [1990] ; Vigilances, lettres par-dessus les murs, Aléas éditeur, 1993 ; Le coup de grâce, éd. de l’Atelier, 1995 [NDLR].


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules