Logo du site

Le logement n’est pas une marchandise

Wikimedia Commons
Wikimedia Commons

« Nada mejor que volver a casa », chante le Cubain Raúl Paz. « Rien de mieux que de rentrer chez soi. » Un « chez soi » digne de ce nom, c’est un point d’ancrage qui nous sécurise, un lieu de repli nécessaire à notre équilibre. C’est de cela que sont privées les 4 millions de personnes mal logées en France. Parmi elles, 900 000 n’ont pas même un logement à elles, un chiffre qui ne cesse d’augmenter1. Pour peu que l’on puisse rentrer chez soi, en mesure-t-on encore toute la valeur ?

À moins que nous en ayons une telle conscience que nous soyons prêts à consacrer au logement toute notre énergie, toute notre épargne, pour nous mettre à l’abri, disposer d’un refuge pour nos vieux jours, d’un patrimoine à transmettre ? C’est ce que suggèrent les chiffres : il faut aujourd’hui, pour se loger, dédier une part toujours plus grande de ses revenus. Longtemps, prix de l’immobilier et revenus ont progressé au même rythme. Mais depuis l’an 2000, les premiers ont augmenté 1,7 fois plus vite que les seconds. Une moyenne qui masque de grandes disparités : les logements vacants se multiplient dans les petites villes (on en compte 2,7 millions en France), tandis que les prix explosent dans les métropoles. À Paris, en particulier, où les prix ont triplé, le m² vaut désormais près de 10 000 euros !

Dans ces zones « tendues », le marché du logement fonctionne de plus en plus comme une centrifugeuse, avec en son cœur un gros noyau de propriétaires (58 % des Français le sont), tout heureux de voir les prix s’envoler et, aux marges, une dynamique implacable de relégation, sinon d’expulsion. La sanction est souvent immédiate pour les accidentés de la vie (chômage, divorce…), tandis que les nouveaux entrants (jeunes, migrants, travailleurs précaires…) trouvent face à eux des barrières infranchissables pour accéder à un logement décent.

Et voilà l’un des paradoxes de notre société. Elle vante l’accès de chacun à la propriété, mais le transforme en privilège : en quarante ans, la part de propriétaires chez les 25-44 ans est passée de 34 % à 16 % chez les plus modestes et de 43 à 66 % chez les plus aisés. Elle proclame le droit au logement opposable, mais empêche le parc social de jouer pleinement son rôle régulateur, tant la hausse des prix dissuade les locataires d’en sortir. Elle défend la nécessité de la mixité sociale, mais voit les plus riches s’isoler dans des îlots accessibles à eux seuls. Ouvriers et employés ne représentent plus que le quart de la population active qui réside à Paris, contre la moitié au début des années 1980 ; les cadres ont pris leur place2. Elle promeut l’ascension sociale par le mérite, mais fait de la rente foncière – le bénéfice lié à la localisation de son logement – le premier facteur d’enrichissement (+700 000 euros en moyenne entre 1998 et 2015 chez les 10 % les plus riches des propriétaires).

Avec le mal-logement et la ségrégation spatiale, nous (re)découvrons comment une somme de stratégies individuelles légitimes peut avoir des conséquences que, collectivement, nous récusons. Le marché se révèle incapable d’assurer le bien commun. Au moment d’étudier la loi Élan, le législateur ferait bien de s’en souvenir. Et de regarder de près les nouvelles façons d’habiter qui s’inventent, comme les politiques innovantes menées à Rennes ou à Lille. Chacune, à sa manière, remet la propriété privée à sa juste place : non un absolu, mais un droit sur lequel pèse une « hypothèque sociale », diront les chrétiens, un outil au service du plus grand nombre. Et pourquoi ne pas faire du logement un commun et en sacraliser le droit d’usage ? Socialiser l’enrichissement des propriétaires quand il n’est dû qu’à sa localisation ? De telles orientations provoqueront des résistances. Sauf à ce que le logement de chacun devienne véritablement notre affaire à tous. En 1988, l’association Solidarités Nouvelles pour le Logement est née de cette intuition. Trente ans après, elle n’a pas pris une ride.



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Dictature verte, la tentation

Face à l’urgence écologique, certains avancent l’idée d’un régime autoritaire, plus qualifié pour mener à bien la transition dans les temps impartis. Un grave contresens. En 2007, la Chine est devenue le premier émetteur de gaz à effet de serre. La même année, elle proclamait devant les caméras du monde entier qu’elle entrait dans une « civilisation écologique » et se positionnait comme leader international d’une politique environnement...

Ce que l’écologie fait à la politique

Un demi-siècle après les premières alertes scientifiques, l’écologie a bel et bien trouvé un débouché politique : de nouvelles instances, de nouveaux partis sont régulièrement mis sur pied. Mais pour faire advenir des changements politiques à la hauteur des enjeux, c’est notre cadre de pensée qu’il nous faut révolutionner. 1 « Écologisation » du politiqueLes enjeux écologiques sont désorm...

Du même dossier

Pourquoi la loi Dalo ne tient pas ses promesses ?

L’existence du droit au logement opposable, dit « Dalo », contraint les décideurs à faire face à une situation que certains préféreraient ignorer. Mais l’offre prévue par les textes n’est que partiellement mobilisée. « La possibilité pour toute personne de disposer d’un logement décent est un objectif à valeur constitutionnelle », a reconnu le Conseil constitutionnel dans un avis du 19 janvier 1995. Les lois successives sur le logement n’avaient cessé d’en renforcer le principe : la loi Quilliot...

Pour un habitat désirable et durable pour tous

Un urbanisme écologique serait inacceptable s’il privilégiait le cadre de vie des « bobos » à celui des quartiers délaissés. Une perspective sociale-écologique exige de repenser la ville pour loger tout le monde, contrer l’étalement urbain, favoriser des mobilités douces et densifier raisonnablement la ville tout en y amenant la nature. Un sacré défi ! Si une majorité de Français s’estiment bien logés, le logement reste une source d’insatisfaction majeure pour nombre d’entre eux, spécialement da...

Comprendre la hausse des prix de l’immobilier

L’inflation immobilière est source d’inégalités sociales et d’inégalités entre générations. Contrairement à une idée répandue, offrir plus de logements ne suffira pas à résoudre le problème. Encore faut-il réguler les loyers, réviser la fiscalité et construire du logement social. Selon le site Meilleursagents.com, le prix du mètre carré moyen pour un appartement, en mars 2018, est de 924 euros à Saint-Étienne, 3800 euros à Lyon et 8900 euros à Paris. Les écarts sont considérables, en niveau comm...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

1 Personnes sans domicile, vivant dans des habitats de fortune ou chez un tiers. Cf. Fondation Abbé Pierre, « L’état du mal-logement en France 2018 », rapport annuel, n°23, 2018.

2 Jérôme Fourquet, « 1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession », Étude de la Fondation Jean Jaurès, 21/02/2018.


Vous devez être connecté pour commenter cet article

2 réactions pour « Le logement n’est pas une marchandise »

Julien MAIA
07 July 2018

Le logement n'est pas une marchandise... et pourtant le Grand Paris va créer une forte pression sur les prix : https://investir.lesechos.fr/placements/immobilier/dossiers/les-villes-du-grand-paris-ou-il-faut-investir/les-villes-du-grand-paris-ou-il-faut-investir-1627870.php

Plus de logements, plus de réseaux = plus d'espoir de plus-value !

Il est temps d'envisager des réponses sous forme coopérative afin de concurrencer et de capter cette valeur et la mettre au service des personnes logés !

Gabriel CHEL
23 June 2018

Bonjour

Une idée simpliste (à améliorer...):
- Par une loi obliger les communes à construire un grand nombre de logements locatifs bon marché.
Si le nombre de logement nécessaire pour loger tout le monde est de 300 000 logements (j'avance un chiffre bidon), par cette loi faire en sorte que si les communes jouent le jeu on aboutisse aux 300 000 logements souhaités.
- Taxer très lourdement les communes qui ne jouent pas le jeu et avec cet argent réquisitionner des terrains et construire les logements attendus.

Amicalement

* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules