Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site

Avoir un « chez soi », un problème ancien

« Eau et gaz à tous les étages », plaque émaillée sur la façade d'un immeuble parisien (6e arrondissement).
©Spiessens CC BY-SA 2.0
« Eau et gaz à tous les étages », plaque émaillée sur la façade d'un immeuble parisien (6e arrondissement). ©Spiessens CC BY-SA 2.0

Le problème du chez soi n’est pas nouveau en France. La plupart des questions posées ici auraient pu l’être à la fin du XIXe siècle. Les logements populaires d’alors étaient en effet insuffisants et indignes. L’offre ne répondait pas à la demande. Alors que la population urbaine augmentait lentement, mais sûrement, les investisseurs construisaient des « appartements » aux loyers rémunérateurs, avec des pièces distribuées depuis une entrée et un couloir et non des « logements » pour le peuple. Un logement, c’est directement sur le palier une chambre qui en commande parfois une autre. Les ouvriers ne pouvaient prétendre à mieux. Ils gagnaient autour de 1500 francs par an, avec de grandes différences selon les métiers et les lieux. Un loyer de 300 F par an était donc très lourd. La ville de Paris dégrevait d’impôts les logements loués moins de 300 et moins de 500 F par an. Sur un million de logements, 41 % coûtaient moins de 300 F et les trois-quarts moins de 500 F. Les pauvres ne pouvaient louer que des logements misérables. Voici en 1910 une couturière du XIIIe arrondissement qui gagne 2 F par jour et ne vivrait pas sans l’assistance de la mairie : pour 160 F par an, elle dispose d’une pièce d’environ 3,50 m2 et d’« une petite cuisine de 2 m 30 sur 1 m 30 avec les portes branlantes et les fenêtres disloquées1 », dans un immeuble avec W.-C. sur le palier et eau dans la cour, alors que souvent les W.-C. sont dans la cour et l’eau dans la rue, à la fontaine. Ces immeubles dits « de rapport » étaient mal entretenus, les propriétaires répugnant à faire des travaux. Il faudra des années pour raccorder les eaux usées aux égouts et amener l’eau à tous les étages – je ne dis pas dans tous les logements. Peu rentable, le logement populaire était sacrifié à la fois en nombre et en qualité.

Des logements misérables

Les villes de province n’étaient pas mieux loties. À la fin du XIXe siècle, les eaux ménagères courent toujours dans les rues de Rouen ou de Bordeaux. À Toulon, le tonneau roulant qui recueille les excréments à heure dite est un progrès. Le surpeuplement, défini par plus de deux personnes par pièce, y compris la cuisine, règne quand l’industrialisation a engendré une croissance rapide de la population. Il épargne des villes comme Bordeaux ou Nice, mais il frappe 14 % des habitants à Paris, le quart de la population à Lille, le tiers à Limoges, Saint-Étienne ou Dunkerque et presque la moitié à Brest (47,3 %). Par rapport aux quartiers sordides où s’entassent les pauvres, comme les courées de la rue des Hautes-Hayes à Roubaix, les cités des compagnies minières ou métallurgiques sont des havres de confort, même quand les maisons n’y ont que deux pièces.

La prise de conscience de cette situation conduit les réformateurs sociaux, des républicains modérés, à créer des logements à bas coût : diverses lois de 1894, 1906 et 1908 créent des sociétés pour construire des « habitations bon marché ». Mais l’investissement n’étant pas rentable, ces sociétés trouvent difficilement des capitaux. D’où la mise à contribution des départements et des communes, avec le soutien de l’État : ce sont les offices publics d’HBM (1913). Avant 1914, leurs résultats sont insignifiants. Entre les deux guerres, ils sont limités car le blocage des loyers anciens rend les logements HBM neufs peu compétitifs, sauf pour les familles nombreuses, les grands logements étant rares en dehors du parc social.

Même si ces logements sont misérables, les gens du peuple avaient envie d’un chez soi. Les innombrables cafés de l’époque – 480 000 pour 40 millions d’habitants – ne remplacent pas le chez soi. On les fréquente beaucoup, notamment pour manger chaud, car dans un logement sur cinq, on ne peut pas faire de feu. Certains ne peuvent même pas faire cuire des œufs sur un réchaud. Mais il y a dans le peuple un effort farouche pour « se mettre dans ses meubles ». Sans meubles, impossible en effet de louer un logement : les loyers se règlent par trimestre, à terme échu, et le propriétaire prend pour garantie les meubles qu’il vendra en cas d’impayé. Le jeune qui débute ou le paysan qui vient du village va habiter chez un parent ou un « pays ». À défaut, il loue un « garni » à la journée ou à la semaine, qu’il paye d’avance. Il n’est pas chez lui : quand il sort, il doit donner la clé au concierge.

Dès qu’il le peut, il cherche à s’installer et il achète des meubles d’occasion ou se rend chez Dufayel, les futures Galeries Barbès. Dufayel fait crédit et chaque semaine ses employés vont encaisser les quelques francs qui, au bout de plusieurs mois, le rembourseront. Même en bois blanc, ces modestes meubles résument une dignité populaire. Et quand on ne peut payer son loyer, on « sauve les meubles » : on déménage, aidé par quelques amis, de nuit, avec le lit, le matelas, la table sur une charrette, sans faire de bruit, « à la cloche de bois », pour ne pas alerter le concierge qui veille aux intérêts du propriétaire.

La découverte de l’intimité

Les choses changent après la guerre de 1939-1945 et la reconstruction. De nouvelles procédures (zone à urbaniser par priorité, dite « Zup », zone d’aménagement concerté ou « Zac », etc.) dégagent des terrains à bâtir, l’industrialisation abaisse les coûts, on invente un financement, le 1 % logement, qui permet aux entreprises de loger les ouvriers qu’elles attirent. C’est un succès : au début des années 1960, on construit 500 000 logements par an. Puis l’on passe de l’aide à la pierre à l’aide à la personne. Le constat reste pourtant le même : le chez soi des pauvres est structurellement misérable ou assisté. Mais il se dédouble.

« Le chez soi des pauvres est structurellement misérable ou assisté. »

À côté du chez soi de la famille se développe celui de l’individu dans la famille. Il y a un siècle, la promiscuité était inévitable. Quand le mineur rentrait chez lui, sa femme avait fait chauffer de grandes bassines d’eau et il se lavait dans un baquet, au milieu de la cuisine. Faute de tout à l’égout et de W.-C., on utilisait un seau dit « hygiénique » que son couvercle n’empêchait pas d’embaumer. Adultes et enfants couchaient souvent dans la même pièce, parfois, à la campagne comme en ville, dans le même lit, ainsi l’écrivain breton Pierre-Jakez Hélias (notamment connu pour son livre Le cheval d’orgueil, Plon, 1975)  dans celui de son grand-père. Aussi les soldats étaient-ils éblouis par la chambrée de la caserne : chacun son lit ! Paradoxalement, vivre sous le regard constant de l’autre entretenait une grande pudeur. Un employé de la ville de Paris trouve ainsi sur les marches d’un escalier des enfants « attendant qu’une chose importante se passant à l’intérieur se termine2 ».

Pour le peuple, la « privacy » date des années 1960. En 1954, 9 % seulement des logements disposaient à la fois d’une salle d’eau et de W.-C. intérieurs. Les grands ensembles généralisent ces équipements. Certains ont voulu y voir une imposition aux travailleurs des normes bourgeoises. L’hygiène et la propreté sont plutôt des valeurs que l’on a pris du temps à reconnaître au peuple… À l’époque, les bourgeois se demandaient ironiquement s’il était utile d’installer des baignoires dans les HLM, pour des locataires qui y mettraient du charbon ou des cages à lapin.

Le chez soi moderne ne sépare plus seulement la famille de la rue, sur laquelle elle débordait parfois, faute de place. En son sein, espaces communs et espaces privés se démultiplient : d’abord une chambre pour les parents et une pour les enfants, puis une pour les filles et une autre pour les garçons et, maintenant, chacun la sienne. Sauf pour les mal-logés, trop nombreux, qui se sont renouvelés et dorment où ils peuvent.

De quel « soi » le chez soi est-il l’enjeu ?

Cette brève histoire pose deux questions. La première porte sur le sens : qu’est-ce qui compte le plus ? Le chez soi de la famille ou la chambre personnelle ? Combien d’étudiants ont-ils une chambre, un studio ou un appartement dans la ville même où habitent leurs parents ? Combien de couples où chaque partenaire conserve son appartement ? Inversement, combien de grands enfants retournent vivre chez leurs parents ? Comment interpréter ces évolutions ? De quel « soi » le chez soi est-il l’enjeu ? La seconde question soulevée porte sur les causes de cette crise qui dure depuis plus d’un siècle. Ses raisons sont multiples : le coût du foncier, aggravé par la spéculation ; le risque, pour le loueur particulier, des impayés et des soucis créés par les locataires ; le taux d’effort insuffisant des ménages lié à la faiblesse des revenus, aux modes de vie et aux habitudes de pensée ; des normes de construction qui entraînent des coûts supplémentaires et que sais-je encore…

C’est triste à dire, mais la France a le génie des problèmes insolubles. Voici soixante ans qu’elle ne sait comment faire avec les mauvais élèves au collège : toutes les réformes ont été refusées ou abandonnées et dénoncer les pédagogues dispense de solution. Si nous vivons depuis cent trente ans avec une crise quantitative et qualitative du logement, c’est peut-être que nous n’avons pas voulu la résoudre. Pourquoi le voudrions-nous maintenant ?



Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Du même dossier

Comprendre la hausse des prix de l’immobilier

L’inflation immobilière est source d’inégalités sociales et d’inégalités entre générations. Contrairement à une idée répandue, offrir plus de logements ne suffira pas à résoudre le problème. Encore faut-il réguler les loyers, réviser la fiscalité et construire du logement social. Selon le site Meilleursagents.com, le prix du mètre carré moyen pour un appartement, en mars 2018, est de 924 euros à Saint-Étienne, 3800 euros à Lyon et 8900 euros à Paris. Les écarts sont considérables, en niveau comm...

[DIAPORAMA] Monsieur Z. "Sans toit, qui suis-je ?"

Après avoir passé dix ans dans la rue, « sur le bitume », Monsieur Z. a désormais un logement. Que représente un toit quand on en a été privé si longtemps ? Et comment apprivoise-t-on son nouveau chez soi ? Ce diaporama a été réalisé par la Revue Projet, en partenariat avec Solidarités Nouvelles pour le Logement et avec le soutien de l'Association Georges Hourdin.À lire sur notre site :Aurore Chaillou, « Sans toit, qui suis-je ? », Rev...

« Zones tendues » et accès au logement

Pour appréhender la géographie du mal-logement, les statistiques aident peu, car la précarité de l’habitat émerge dans un espace discontinu, en archipel ou en îlots. En 2013, le gouvernement repérait 28 agglomérations de plus de 50 000 habitants caractérisées par de fortes tensions entre offre et demande de logements : les « zones tendues ». Des zones à privilégier pour accélérer les projets de construction1. Une taxe sur les logements vacants et un encadrement de l’évolution des loyers (hors P...

Du même auteur

L’enseignement privé prisonnier de son héritage

Depuis sa création, l’enseignement secondaire public a toujours été concurrencé par le privé. Au XIXe siècle, ce dernier accueillait des fils de « bonnes familles », alors que le public était plus démocratique. L’enseignement privé semble aujourd’hui prisonnier de cet héritage, qui ne lui permet guère de contribuer à la réduction des inégalités scolaires. La question de l’égalité devant l’enseignement est relativement récente. Elle apparaît au tournant du XIXe et du XXe siècle, mais elle se posa...

1 René Michaud, J’avais vingt ans. Un jeune ouvrier au début du siècle, Éditions syndicalistes, 1967, p. 20.

2 Léon Frapié, La maternelle, Librairie universelle, 1904, p. 202.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules