Logo du site
Dossier : Monde cherche citoyens

Citoyens empêchés ?

©Anthony / Flickr
©Anthony / Flickr

Dès la naissance, je m’inscris dans l’humanité entière : une humanité diverse, mais une. Le droit, produit de l’histoire, a beau me rattacher à une communauté délimitée, c’est là mon attachement le plus fort. Interdire aux associations, comme la maire de Calais en ce 2 mars 2017, de nourrir certaines personnes, parce qu’elles n’entrent pas (encore) dans la case « autorisé sur le territoire français », est un déni de cette commune humanité. Ce lien, comme celui qui m’unit aux couturières du Bangladesh, aux enfants du Congo, aux retraités grecs, m’oblige au-delà des institutions, des frontières, des catégories créées par les hommes. « Qui refuse d’assumer cette responsabilité du monde ne devrait ni avoir d’enfant, ni avoir le droit de prendre part à leur éducation » (H. Arendt).

Cette conscience d’une commune appartenance, cette responsabilité pour le monde ou, diront les chrétiens, cet amour du prochain, celui dont je me rends proche – même s’il est loin – ne sont pas nouveaux. Ils ont fondé – avec une certaine culpabilité postcoloniale – l’engagement de toute une génération derrière la cause des « pays du Sud » (autrefois, on disait Tiers-monde). Mais à l’ère de la mondialisation, le citoyen engagé semble pris de vertiges. L’idée même de développement s’est éventée. Les urgences sociales sont à sa porte, reléguant les problèmes du monde un peu plus loin dans le regard de ses proches. Les interdépendances sont telles, avec le reste du monde et même avec les générations à venir, que le champ de sa responsabilité politique est aujourd’hui infini, jusque dans son assiette dont il devrait savoir comment et par qui elle est remplie (cf. R. Brauman et G. Truc).

Surtout, le voilà gagné par le sentiment qu’il lui est impossible d’assumer même une part de cette immense responsabilité. La citoyenneté est née d’un ancrage territorial (cf. A. Baudart). En l’absence de citoyenneté mondiale (cf. L. Lourme), ce n’est pas à l’échelon européen mais national que se déclinent les passions politiques, se mènent les débats, s’octroient ou se détricotent les droits et les devoirs. Mais les canaux classiques de la décision politique paraissent obstrués, sinon vidés de leur capacité à infléchir une réalité qui les dépasse (cf. Y Sintomer). Même une émission comme Cash Investigation sur France 2, salutaire pour la démocratie, risque d’alimenter le défaitisme quand elle se contente de mettre en scène des journalistes-justiciers sans rendre compte de l’engagement tenace, souvent efficace, de simples citoyens mobilisés pour faire bouger les lignes. Le « travailleur empêché » (Yves Clot), privé de la fierté du travail accompli par le morcellement des tâches et l’accumulation des normes, aurait-il trouvé son pendant : le « citoyen empêché » ? D’où le repli sur des sphères d’accomplissement plus proches, la désertion du champ politique ou la vengeance par des votes transgressifs…

Les citoyens qui ont choisi le monde pour Cité doivent pourtant tenir bon. À la « mondialisation de l’indifférence » dénoncée par le pape François, ils opposent une commune humanité qui peut être source d’inspiration pour notre époque. Jamais les défis ne s’étaient posés avec une telle évidence à l’échelle du monde, et forcément à celle-là (cf. B. Perret). Face à de légitimes inquiétudes, il leur faut proposer une pédagogie du monde, revendiquer la solidarité internationale comme l’option politique qui permet de dépasser les antagonismes (cf. B. Salamand). Une pédagogie du politique aussi : on se trompe quand on juge l’état de notre démocratie à la crédibilité de ses dirigeants. L’essentiel se joue, non pas à l’étage supérieur du pouvoir, mais à l’étage central : celui de la société civile (cf. F.-X. Verschave). Une société civile qui résiste, propose, invente et peut faire plier les puissances d’argent à force de persévérance (cf. J. Merckaert). Qui désobéit aux lois quand des impératifs supérieurs – comme l’obligation de transmettre une planète habitable – sont violés (cf. C. Dubois). Une société civile aux marges de laquelle s’invente aussi une vie désirable, loin des modèles factices que l’on nous vend (cf. M. de Larrard). Mais la tâche est aussi de permettre à chacun.e d’accéder à cet étage central du politique, quand tant de nos concitoyens sont coincés au rez-de-chaussée ou à la cave. D’où l’importance des lieux de rencontre, de parole (cf. Under Construction), de formation (cf. K. Mahmoud-Vintam), pour tisser ou retisser autour de l’individu un maillage relationnel (cf. S. Paugam) qui l’autorise à se penser, non pas en spectateur désabusé, mais en acteur de la Cité.


À lire dans la question en débat « Monde cherche citoyens »


Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

« Les religions diffèrent, mais les questions sont universelles »

Pour l’anthropologue Maurice Godelier, l’idée que les religions puissent disparaître de nos sociétés n’est pas crédible. Elles occupent une place unique, sans concurrencer directement le politique. Qu’est-ce qui est « au fondement des sociétés humaines », si ce n’est la parenté ?Maurice Godelier – La parenté est fondamentale pour le développement de chaque être humain : on naît dans une famille, on ne peut pas survivre sans des adultes qui s’occupent de nous et nous transmettent quelque chose, c...

Du même dossier

Démocratie : on joue mieux avec un ballon gonflé

Inspiré de l’historien Fernand Braudel, François-Xavier Verschave dépeint la société politique en trois étages. La démocratie ne respire qu’à l’étage intermédiaire. Celui de la société civile. Un texte de 1999 qui n’a pas pris une ride. [1] Certains voudraient encore subordonner aux « lois de l’économie » des débats politiques aussi cruciaux que ceux de la démocratie et de l’État. Une prétention peu soutenable. Comment oublier que l’économie est un sous-ensemble de l’anthropologie et de l’écolog...

Monde vs nation : de quelle cité est-on aujourd’hui citoyen ?

Nous n'avons jamais eu autant conscience du monde. Ni autant besoin d'agir au niveau mondial. Mais nous sommes citoyens d'un État. Quelles institutions imaginer pour donner corps à une citoyenneté mondiale ? Depuis la fin du XIXe siècle, des associations humanitaires, religieuses, sportives, culturelles, etc. ont permis de rendre effectif un engagement à l’échelle de la planète. Leur nombre n’a cessé de croître tout au long du XXe siècle et en particulier après la seconde guerre mondiale, jusqu’...

« Pas de politique sans passion »

Entretien - Confrontés directement à la mondialisation, les citoyens se sentent parfois dépossédés de toute prise sur le réel. Démocratie directe, délibérations, tirage au sort... Comment renouveler les pratiques politiques dans un tel contexte ? Le sociologue Jean Viard parle de « l’individu monde1 » pour décrire « un affrontement direct et terrible entre chacun de nous et la mondialisation (…) [qui] met en crise profonde la nation républicaine (…) voire l’idée de politique ». Quelle est votre ...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules