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Dossier : L’imagination au pouvoir

Mutations militantes Une brève histoire de l’engagement

© Pierre-Paul Pariseau
© Pierre-Paul Pariseau

Depuis les années 1950, l’engagement citoyen évolue. De plus en plus, il témoigne d’une volonté de se saisir localement d’enjeux globaux et s’organise en réseaux. Une manière discrète, mais efficace, de s’emparer du réel.


La politique n’est pas – plus – forcément là où on l’attend. Des collectifs citoyens émergent un peu partout pour défendre une cause et porter un projet, répondant à un fort désir des individus d’agir collectivement et concrètement pour une société plus juste.

Il importe de prendre en compte l’échelle territoriale (et pas uniquement nationale) pour analyser l’action de ces collectifs. En effet, des enjeux très globaux s’articulent désormais à des actions très locales, où se décline concrètement le pouvoir d’agir. Cette articulation du global et du local provoque une évolution des formes d’engagement, qui peut bouleverser les fonctionnements institutionnels.

Donner une place à ces collectifs dans notre fonctionnement démocratique nécessite d’être imaginatif pour créer de nouvelles manières de fonctionner et répondre à ces désirs de participation. Si, contrairement à de nombreuses idées reçues, l’engagement n’est pas en crise, la façon dont il se manifeste et les aspirations qu’il recouvre ont évolué ces dernières décennies. De façon assez schématique, nous pouvons identifier trois phases, trois ères de l’engagement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Les engagements actuels sont réversibles, pragmatiques, caractérisés par le refus de la délégation de parole. 

En 1997, le sociologue Jacques Ion identifie une évolution dans les formes d’engagement et théorise le passage d’un engagement dit « timbre » à un engagement dit « post-it ». À rebours de l’idée d’une crise du militantisme et plus généralement de l’engagement, il défend la thèse d’une mutation des formes d’engagement due à l’individualisation de la société. L’engagement timbre est caractérisé par l’adhésion, la métaphore du timbre faisant écho à la carte d’adhésion à une structure pour laquelle ses militants seraient prêts à sacrifier leur individualité au profit du collectif, pour faire masse.

Dans ce type d’engagement, qualifié par l’auteur de « total », particulièrement intense au service d’une cause, l’individu accepte de déléguer sa parole et de laisser la structure définir ses identités. Calqué sur la figure du militant communiste des années 1950, le militant total est décrit comme prêt à tout sacrifier pour le parti, ses identités personnelles et militantes étant particulièrement imbriquées.

Changements d’ampleur

En accordant une place décisive à l’individu contemporain, le tournant de la modernité1 rebat les cartes de l’engagement au point que ce dernier soit considéré comme en crise par la sociologie des mouvements sociaux2. Jacques Ion remet en cause l’idée d’une crise de l’engagement en montrant que, si le nombre d’adhérents dans les partis politiques et les syndicats diminue, le nombre de bénévoles associatifs augmente. Il démontre que l’individualisation de la société expliquerait une évolution des formes d’engagement, qu’il qualifie de « post-it » ou de « distancié ». Ces engagements sont réversibles, pragmatiques, caractérisés par le refus de la délégation de parole et par la volonté des individus de contribuer à construire l’identité de la structure.

Les petits pas ne suffisent plus : les plus jeunes veulent voir le monde changer significativement. 

Si la grille de lecture offerte par Jacques Ion met en exergue les conséquences du tournant de l’individu sur les formes d’engagement, elle ne semble plus tout à fait adaptée aux pratiques d’aujourd’hui. En effet, une troisième ère de l’engagement semble prendre le pas sur la précédente, notamment chez les plus jeunes. Elle est caractérisée, comme la précédente, par un besoin de résultats concrets, mais aussi par une volonté de voir s’opérer des changements d’ampleur. Les petits pas ne suffisent plus : les plus jeunes veulent voir le monde changer significativement, dès maintenant, comme l’attestent les mouvements pour le climat, contre les violences faites aux femmes ou en faveur de l’accueil des réfugiés.

Cette troisième ère de l’engagement hybride une partie des deux précédentes. La place de l’individu reste forte, celles et ceux qui s’engagent revendiquent une volonté de s’épanouir et ont besoin de vivre intensément leur vie ; mais ils savent que, pour y parvenir, un changement d’ampleur doit être mené, et que ce n’est possible qu’avec un collectif fort. Cette urgence de l’engagement, cette quête de résultats concrets d’ampleur et rapides montrent qu’il n’est plus suffisant d’imaginer ou d’espérer : il est absolument nécessaire, urgent, voire vital, de donner corps à ces aspirations.

Les institutions ne sont plus le levier avec lequel créer un rapport de force pour obtenir des résultats rapides. 

Cela se traduit par un nouveau rapport aux institutions vis-à-vis desquelles cette génération d’engagés, contrairement aux précédentes, ne manifeste pas de la défiance mais une certaine forme d’indifférence. Jugées souvent trop lentes, déconnectées, les institutions ne sont plus le levier sur lequel jouer ou avec lequel créer un rapport de force pour obtenir des résultats rapides. Faire sans elles permet d’aller plus vite.

Engagement recomposé

Cette recomposition des formes d’engagement n’est pas sans conséquence sur le monde associatif et sur sa structuration. En effet, si l’association est par nature horizontale, les acteurs associatifs ont parfois intégré une forme de verticalité qui peut être réinterrogée au profit d’un fonctionnement en réseau.

Les initiatives et collectifs citoyens se multiplient, sans pour autant se formaliser juridiquement, ce qui permet une plus grande agilité, mais accentue un certain éclatement de la société civile. Pour une structure comme le Mouvement associatif (voir ci-après), l’une des priorités est de réenchanter le collectif et l’agir ensemble ; c’est d’ailleurs l’une de ses orientations stratégiques.

Concrètement, cela implique de se nourrir de cette nouvelle vitalité citoyenne au sein d’un mouvement plus grand, de prendre en compte ses spécificités et de réajuster certains de nos schémas. Ces nouvelles formes d’engagement, moins institutionnalisées, sont fréquentes lorsqu’il s’agit par exemple de défendre la cause environnementale. Des collectifs de citoyens se forment pour militer, porter un projet, défendre une cause, et font preuve d’inventivité aussi bien dans les réponses proposées que dans leur organisation.

Repères

Le Mouvement associatif œuvre à la mise en réseau d’associations pour favoriser le développement d’une politique de vie associative et tendre vers une société plus juste, plus durable et plus humaine. Rassemblant plus de la moitié des associations de France, le Mouvement associatif couvre différents champs d’activité (sport, culture, jeunesse, éducation populaire, solidarité internationale, sanitaire, social, environnement…) et est présent dans treize régions françaises.


Ces initiatives répondent aux caractéristiques de la troisième ère de l’engagement évoquée ici : les ambitions et les changements attendus sont si importants que les espaces de mobilisation traditionnels paraissent éloignés des aspirations portées, dans une temporalité trop lointaine, ou à une échelle territoriale qui n’est pas la bonne. Le collectif reste néanmoins absolument indispensable car les changements ne peuvent être d’ampleur que s’ils sont portés collectivement.

Mettre en lien des collectifs, donner à voir des initiatives, travailler sur ce qui est commun, toujours en dynamique, est l’une des missions que s’est données le Mouvement associatif. Les projets portés, qu’il s’agisse d’associations loi 1901 ou d’associations de fait, ont chacun leurs spécificités et leur singularité, mais contribuent tous à un projet de société dans lequel l’intérêt général prime, la durabilité est revendiquée, les individualités sont respectées, les plus belles innovations ne se font pas aux dépens des autres.

Puissance associative

Ce projet de société embarque des centaines de milliers, voire des millions de personnes. Elles n’ont souvent pas conscience de faire partie d’un mouvement si puissant, elles n’ont pas nécessairement théorisé les changements qu’elles appellent de leurs vœux, mais les expérimentent quotidiennement, discrètement : elles font de la politique autrement.

Par exemple, lorsque des étudiants décident de monter une association pour lutter contre les inégalités face à l’emploi, ils agissent concrètement contre le chômage des personnes les plus socialement en difficulté. Lorsque des collectifs se créent pour lutter contre les violences faites aux femmes en mettant en place des numéros d’urgence ou en mettant en lumière ce sujet que les médias, jusqu’à tout récemment, ne traitaient guère, ce sont là encore des actions très concrètes pour un changement de société. Lorsque des citoyens s’organisent pour venir en aide aux migrants, ils répondent concrètement à un sentiment d’indignation. Ces exemples, nombreux, montrent que puissance et pouvoir ne se confondent pas systématiquement. Ces engagements protéiformes reflètent une certaine puissance, un vrai pouvoir d’agir en vue d’une société plus juste et inclusive.

La France compte 1,5 million d’associations, qui couvrent tous le territoire et tous les champs d’activité.

La société civile a un rôle clé dans la recomposition des imaginaires. Le monde associatif est très dense : la France compte 1,5 million d’associations, qui sont dans chaque village et couvrent tous les champs d’activité. Plus de 20 millions de Français s’engagent dans des associations. Cette nébuleuse associative est complexe et ce qu’elle recouvre échappe souvent aux médias, au politique, voire au grand public ; mais cela n’enlève rien à sa puissance, à son rôle décisif dans notre société. Pour parvenir à être imaginatif, il faut être en prise avec le réel. C’est là aussi la force du Pacte du pouvoir de vivre, dont le Mouvement associatif est l’un des membres fondateurs : donner à voir la société civile comme une réponse à des défis et enjeux qui semblent parfois contradictoires, mais qui exigent de l’imagination pour être pensés ensemble et pour que l’un ne progresse pas au détriment de l’autre.

Pour aller + loin

Jacques Ion, La fin des militants ?, éditions de l’Atelier, 1997.

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1 Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Aubier, 2001.

2 Olivier Fillieule, « Désengagement » in Dictionnaire des mouvements sociaux, Presses de Sciences Po, 2009.


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