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L’imaginaire est une prise de risque. Il suppose de lâcher prise, de laisser transparaître sa part d’intime. Est-ce compatible avec le monde de la realpolitik ? Le témoignage d’une plume.
Parfois, en politique, je rêve d’un monde d’exactitude. L’exactitude, cet exercice d’être au plus près du réel, de ne servir que lui. Dans ce monde où la rhétorique se veut un art autant qu’une arme, chaque mot est possiblement dangereux, corrosif, létal. Certains sont là pour bâtir des murs ou un piédestal. D’autres pour noyer le poisson, pour rassurer, pour « parler vrai ». Pour ne pas trop en dire ou pour en dire tant que l’on ne dit plus rien.
La politique n’est pas qu’affaire de définition, de cap. La politique du quotidien parle de ce qui a été fait, le plus souvent bien. De ce qui va être fait. De ce que les autres font, le plus souvent mal, ou de ce qu’ils ne font pas. Plus rarement, il est question de désir, de vision, d’aspirations.
La politique est un art oratoire, parfois superfétatoire. Les mots peuvent être un carcan rassurant. Ce sont les mots de l’intelligence, de la bienséance, les termes techniques, scientifiques. Ce sont des mots que l’on ne pourra pas reprocher, que l’on ne pourra pas moquer. Ce sont des mots sans risque.
L’imaginaire est une prise de risque, il laisse transparaître notre part d’intime, de secret.
Parfois, l’homme ou la femme politique puise dans notre imaginaire commun pour mieux murmurer à notre oreille. Les mots font vibrer des cordes sensibles. C’est l’imaginaire guerrier de la pandémie, c’est Macron, Jupiter et son coryphée.
Mais, très vite, le discours argumentaire sans imaginaire s’essore. Alors, qu’est-ce qu’un homme ou une femme politique qui imagine ? Celui ou celle qui imagine est une personne qui doute. L’imaginaire est une prise de risque. Il est oscillation, surprise, lâcher prise. Surtout, il laisse transparaître notre part d’intime, de secret. Mais quelle place pour le lâcher prise en politique ? Quelle place pour le vide vertueux et créatif quand ce pour quoi on est élu, ce sont des promesses et des certitudes ?
L’imaginaire vient autant bouleverser l’art de faire la politique, autant bouleverser l’homme ou la femme politique, que chacune et chacun d’entre nous. Car l’homme ou la femme politique qui doute déconstruit cette figure tutélaire : cette personne omnipotente.
L’imaginaire désacralise le pouvoir puisqu’il appartient à chacun. Il appelle une forme de vide fertile là où le politique, du moins dans ses appareils, en laisse bien peu. Il questionne, il insuffle, il trace des pistes. Et chacune, chacun, peut en disposer à sa façon.
Je pense aux mots de Jacques Rancière dans Le maître ignorant : « Qui enseigne sans émanciper abrutit. Et qui émancipe n’a pas à se préoccuper de ce que l’émancipé doit apprendre. » L’imaginaire est la première des libertés.
Le ministère des Imaginaires serait un ministère vulnérable.
À l’heure où l’on parle bataille des récits, changement de paradigme, radicalité, si l’on veut autre chose, sans doute faut-il imaginer autre chose. Y compris politiquement. Faudrait-il un ministère des Imaginaires, comme il existe des directions des futurs ou de la prospective ?
Alors, ce serait un ministère vulnérable. Un ministère des questions posées et des réponses non imposées. Un ministère subconscient et transversal à tous les autres ministères. Un ministère immersif. Il y aurait des espaces ouverts à toutes, à tous, où l’on peut marcher et se perdre. Ce serait un ministère du vide et du monde vu de très près. Pour apprendre à se confronter au réel, à le circonscrire le plus distinctement possible, à le parler avec exactitude. Pour ensuite voir plus loin et dessiner un horizon.
Ce serait un lieu d’apprentissage et d’émancipation citoyenne. Un lieu où imaginer ensemble et différemment. Un lieu d’égalité. Ce serait un ministère du tâtonnement. Car c’est peut-être lui, plus que tout autre chose, qui crée du commun. L’imaginaire qui ne cherche à répondre à rien ouvre des portes insoupçonnées. Mais il ne se décide pas, il ne se décrète pas. L’imaginaire totalitaire attise des braises qui nous ont trop souvent aveuglés. Il est celui qui appauvrit. Il réifie. Il tue.
Alors que la parole politique peut être un souffle vital, la possibilité de redessiner la carte des possibles. C’est Badinter, en 1981, devant l’Assemblée nationale, qui nomme ces hommes aux crimes atroces mais qu’il défend pourtant contre « une justice qui tue ». C’est Martin Luther King qui prend le temps de rêver, après avoir expliqué.
Sans les histoires, l’universalisme abstrait, les concepts, parlent dans le vide.
Parce que c’est aussi ça, la politique. Ce sont des mots qui ont un impact dans la vie des gens. C’est accepter de n’être pas partout, tout le temps. C’est choisir. Comme l’écrivain choisit un livre et renonce en même temps à d’autres livres. C’est dire « je » et se mettre en péril.
Les discours sans histoires sont des logorrhées muettes. Les histoires se nourrissent du réel. Elles l’incarnent, le densifient, au point de ne plus pouvoir lui échapper. Les histoires, c’est délaisser l’universalisme abstrait, les concepts, qui sans elles parlent dans le vide. C’est donner aux citoyennes et aux citoyens le souffle du changement, sans leur dicter le comment. C’est un acte de confiance, un partage de puissance.
Certains disent que le peuple n’existe que dans les discours. Si ce n’est dans les discours, peut-être existe-t-il dans les histoires ? Les mots peuvent nous séparer, mais ils sont ce que nous avons de plus commun. Ils contiennent une force extraordinaire. L’imaginaire, c’est David contre Goliath. C’est la faille qu’ouvre la pierre en butte contre le géant.