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Dossier : L’imagination au pouvoir

Justice sociale et poétique

© Pierre-Paul Pariseau
© Pierre-Paul Pariseau

Chez Aequitaz, la poésie forge le pouvoir d’agir de personnes en précarité. Cette association expérimente des actions politiques et poétiques, pour penser nos liens différemment.


Au commencement, il y a la rencontre de Vivian Labrie. Chercheuse autonome au Québec et porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté entre 1998 et 2004 (cf. p. 23), Vivian Labrie animait à l’époque des « carrefours de savoirs » où se croisaient savoirs savants et savoirs des gens sur des questions précises, comme les finances publiques ou les besoins essentiels. Dans ses animations et ses réflexions, Vivian Labrie mêle des contes de tradition orale, des métaphores et des concepts issus des sciences sociales avec une écoute fine de personnes en situation de marge.

Cette pratique nous a fascinés. Elle permettait de se donner du temps pour se dégager des revendications classiques et des catégories structurant les politiques publiques. On pouvait ainsi passer du « Produit intérieur brut » – trop brutal – au « Produit intérieur doux » pour considérer la richesse humaine et environnementale que cet agrégat comptable ne prenait pas en compte.

À la fondation d’Aequitaz, cette pratique fut l’une de nos sources d’inspiration. Nous avons repris certains contes comme la soupe au caillou ou l’oiseau de vérité. Ces histoires ont alimenté notre imaginaire et nous ont aidés à nommer le monde qui nous entoure, à nous positionner, à définir notre projet associatif, à enrichir notre pratique réflexive. Au fur et à mesure, nous avons rencontré d’autres textes et d’autres métaphores qui ont pris place : le forgeron de Rimbaud, les éléphants des Upanishads et de Romain Gary, les murs évoqués par Camus dans son discours de Suède, les oiseaux d’Emily Dickinson et les lucioles de Pier Paolo Pasolini1

Autrui n’est ni un danger ni une victime, qu’il soit en haut ou en bas de l’échelle sociale

Nous avons peuplé nos actions de ces rencontres. Tous les « Parlements libres de jeunes » – des expériences de démocratie directe pour les 18-30 ans – commencent par un temps poétique. Les groupes « Boussole », rassemblant des chômeuses et des chômeurs, naviguent avec l’histoire du « Bateau qui va sur terre et sur mer ». Le collectif de défense des droits des personnes au RSA s’est donné comme nom « la Huppe », en référence à l’animal qui prêta son nom au « jeu de dupe » (originellement, le « jeu de la huppe ») sous prétexte que cet oiseau magnifique aurait l’air idiot.

Aimé Césaire a titré un de ses poèmes « La justice écoute aux portes de la beauté ». Nous nous y sommes attachés sans forcer. Un ancien Grec nous a appris que le poétique « purgeait la crainte et la pitié » et « faisait advenir un sentiment commun d’humanité » (Aristote, Poétique). Ces mots nomment notre pratique où autrui n’est ni un danger ni une victime, qu’il soit en haut ou en bas de l’échelle sociale, où la considération habite nos relations comme les histoires offertes par le temps.

Poésie face au politique

Comment s’articulent poétique et politique ? Commençons par nous défaire des idées reçues : citer des vers de René Char dans un discours est une pratique politique banale ; écrire de la poésie engagée, bonne ou mauvaise, reste un acte poétique ; lutter pour faire reconnaître des femmes poètes est d’abord politique, tandis que les poèmes de Sappho ou de Forough Farrokhzad sont d’abord poétiques.

Le poétique n’est pas un contre-pouvoir, mais une puissance créatrice.

Le politique et le poétique sont des pratiques sociales dont le sens est donné en situation par les personnes qui les portent et les reçoivent. Un même acte peut avoir deux versants, collés mais opposés l’un à l’autre. Ce sont deux puissances : l’une tournée vers l’organisation de nos relations au sein d’une communauté, l’autre vers l’expression métaphorique d’une sensibilité.

À Aequitaz, le poétique n’est donc pas un contre-pouvoir, mais une puissance créatrice. Elle nous donne des repères, nous guide, mais n’est pas le voyage lui-même. Elle nous permet, en nommant précisément les choses, de penser nos liens différemment. Il en est ainsi des institutions qui se fondent sur des métaphores.

Dans les politiques sociales, le mot « insertion » est désormais partout. Il définit des plans départementaux, des comités, des entreprises, des délégations, des lois, des profils de postes. Mais l’insertion, conçue comme passage vers une norme (le plus souvent au sein du marché du travail), a-t-elle encore un sens quand le précariat est si répandu ? Sait-on encore imaginer des politiques sociales sans ce mot ?

Nos espaces politiques sont structurés par nos imaginaires poétiques.

Peut-on imaginer que les personnes effectuent plutôt des « traversées » que des « parcours d’insertion » ? Dans les collectifs de chômeurs que nous animons, nous naviguons grâce à la métaphore maritime. Les équipages conservent leur autonomie et leur choix de destination. Aux membres de décider où ils et elles vont, quelle activité trouver, quels obstacles rencontrer, s’ils et elles ont besoin d’avancer, de revenir à bon port ou de se reposer.

Bien entendu, les institutions ont aussi leur mot à dire. Nous invitons le conseil départemental ou Pôle Emploi à discuter lors d’une « capitainerie » – un lieu de décision pour affréter les bateaux, discuter de leur approvisionnement, de leurs besoins, de leur sécurité. Le terme « capitainerie » est plus précis que celui de « comité de pilotage », dont on ne sait pas toujours ce qu’il pilote. La zone de pouvoir n’est pas la même que sur le bateau lui-même, où les membres des groupes « Boussole » restent maîtres à bord. Nos espaces politiques sont structurés par nos imaginaires poétiques.

Le poétique n’est pas un socle solide. Il ressemble à l’argile au fond d’une rivière. Si on va le chercher, l’eau s’obscurcit et on ne voit bientôt plus ses pieds. On perd ses repères. En ramassant l’argile, on peut sculpter un nouvel objet qui peut devenir rigide dans la durée. La boue en suspension se dépose et on retrouve l’eau claire qui nous permet d’avancer. Nous avons besoin de métaphores vives, selon les mots de Paul Ricœur. Nous sommes en recherche permanente, cahin-caha, en liant les enjeux de la justice sociale et les mots qui nous aident à discerner un chemin. C’est parfois décevant, mais, le plus souvent, enthousiasmant.

Deux écueils

Pour ne pas chavirer, nous tentons d’éviter deux écueils lors de nos navigations poétiques. D’une part, le poétique n’est pas une pédagogie. Il ne s’agit pas de faire passer un message prédéterminé, mais de déposer une intention à discuter. Il ne s’agit pas d’agiter une morale comme les derniers vers d’une fable, mais de regarder nos vies au miroir d’une création sensible. Le poétique n’est pas un supplément d’âme, un outil rhétorique, une illustration habile.

Dans notre pratique, il est plutôt comme un invité que l’on écoute sans le comprendre totalement, sans l’épuiser. On ajoute une chaise, on pose une assiette, on partage un repas. Parfois, la discussion se passe bien et on s’enrichit mutuellement. Parfois, on s’embrouille, on se dispute et on ne se comprend pas. Il arrive que l’on ne se rencontre plus. Inviter la beauté et le tragique à sa table n’est pas de tout repos. Cela peut être déstabilisant. Mais cela n’a surtout rien à voir avec le fait de donner des leçons au moyen de vieilles idées dans des habits neufs.

L’autre écueil, c’est le systématisme idéologique. On applique les recettes et on passe à autre chose. La poésie devient un « outil » pour la réflexion. On fait des collectifs de contes, de poèmes, de jeux, de métaphores… On pourrait former, diffuser, « marketer », apposer le sceau de l’innovation sociale, de l’utilitarisme confortable. La poésie même serait vidée de sa puissance poétique. On a du mal à transmettre cette pratique qui creuse plutôt qu’elle ne garnit, qui dépouille et laisse de la place au vide, à ce qui n’est pas encore advenu. Il nous arrive fréquemment de faire des réunions sans poésie. Ce qui lui permet de rester d’abord un surgissement.

Nous cherchons à créer un artisanat de justice sociale qui réponde à la galère de notre temps.

Au fond, ces deux écueils se ressemblent. Ils nous parlent de notre envie de solidité, de trouver le socle permettant de s’assurer dans des pratiques qui seraient professionnelles, responsables, rationnelles, reconnues. Nous n’avons que notre confiance nue pour répondre à ces exigences. Le plus souvent, nous n’avons pas les réponses, nous inventons au fur et à mesure, avec les personnes rencontrées, nos rêves et nos colères partagées.

Aequitaz fait donc partie de ce mouvement plus vaste qui cherche à revitaliser la démocratie, à changer les rapports de pouvoirs et les rapports de sens, le politique et le poétique. Tantôt « poètes sociaux » (pape François, Fratelli tutti), tantôt « daltoniens de l’âme » (Anne Sylvestre, « Les gens qui doutent »), nous cherchons à créer un artisanat de justice sociale qui réponde à la galère de notre temps avec ses injustices et ses émerveillements, avec ses orages et ses aurores.

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1 Les histoires évoquées dans cet article sont à retrouver sur aequitaz.org.


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