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Dossier : L’imagination au pouvoir

L’imagination au pouvoir Conclusion du dossier

© Pierre-Paul Pariseau
© Pierre-Paul Pariseau

Au même titre que le débat ou la représentation, l’imagination est une composante vitale au bon fonctionnement de la démocratie. Six points saillants se dégagent à la lecture de ce dossier.


Le mot d’ordre a longtemps régné : il n’y a pas d’alternative. Ni à notre économie fondée sur le marché autorégulateur et sur la compétition marchande, ni à des modes de décision limités aux rouages les plus institués de la démocratie représentative. Ce refus autoritaire est, de toute évidence, devenu caduc : la série de dossiers que la Revue Projet a consacrée aux nouvelles manières de faire de la politique, de prendre la parole, d’agir à l’échelle locale, de se laisser transformer par l’écologie ou de gouverner autrement, témoigne éloquemment du fait que, non seulement est à l’œuvre une imagination qui récuse toute fatalité, mais qu’elle est d’ores et déjà une source agissante de transformation des pratiques démocratiques.

Il importe hautement aujourd’hui de prendre toute la mesure de ce pouvoir de l’imagination en politique. D’une part pour desserrer les carcans qui nous enferment dans les formes les plus routinières de l’agir, et donc les moins ajustées aux défis de notre temps ; et d’autre part parce que, à la veille d’une élection présidentielle, on mesure à quel point des personnalités politiques n’hésitent pas à déployer un imaginaire nocif au service des programmes les plus excluants, avec une violence radicale pointant à l’horizon. L’imagination est bien candidate au pouvoir : mais quelle imagination, au service de quelle ambition ?

1 Les utopistes ne sont pas ceux qu’on croit

Avec l’hégémonie du néolibéralisme et de la pensée conservatrice, toute remise en cause tend à être disqualifiée et se voit taxée d’utopie. Or ceux-là mêmes qui s’insurgent au nom du réalisme fondent leurs paroles et leurs actions sur un monde dont la dimension imaginaire est à la fois évidente et bien dissimulée. Laisser à penser que nous disposerions d’une Terre qui pourrait continuer à supporter croissance industrielle et accumulation, ou qu’une prouesse technologique aura un jour raison de la crise environnementale, voilà des positions qui ne sont recevables que dans un monde imaginaire. Au regard des seuils écologiques que notre humanité est en train de franchir, les « utopistes » ne sont-ils pas les défenseurs du business as usual ?

Ce qui est né un jour de l’imagination de quelques-uns peut être défait par un autre imaginaire au service du commun.

Les positions de puissance et les structures de domination (économiques, sociales, environnementales, sexuelles) se reproduisent précisément par une captation des imaginations, un « ensorcellement » des esprits selon l’expression de Pignarre et Stengers (La sorcellerie capitaliste, La Découverte, 2007). Or ce qui est né un jour de l’imagination de quelques-uns (le caractère « naturel » des hiérarchies, l’inépuisabilité des ressources, la « main invisible » du marché comme optimum de la justice distributive), peut être défait par un autre imaginaire, qui soit cette fois au service du commun.

2 Une compétence politique fondamentale

Ce dossier doit être l’occasion d’affirmer que l’imagination est une faculté humaine essentielle, qu’aucune structure politique ne doit empêcher ou amoindrir. Ricœur (voir l’article de Sébastien Roman) nous le rappelle : l’imagination est un corollaire indispensable de la démocratie. Ce n’est pas au réalisme que s’oppose l’imagination, mais à l’idéologie, c’est-à-dire à la répétition de ce qui est. L’utopie elle-même joue un rôle primordial en politique, comme contre-pouvoir et contre-discours, source d’une conflictualité essentielle à la vie démocratique. C’est pourquoi il importe d’identifier tout ce qui peut faire obstacle à l’exercice de cette faculté fondamentale, ce à quoi se sont employés les contributeurs et contributrices à ce dossier.

C’est souvent la politique institutionnelle qui pèse de tout son poids contre les tentatives de sortir des chemins tracés : le droit administratif, la concurrence électorale, les réflexes partisans, ou tout simplement la déconnexion du personnel politique avec le monde de la littérature, de la culture ou même des idées, constituent de puissants blocages à toute innovation imaginative.
Les citoyens eux-mêmes, comme le rappelle Charles Stépanoff, ne sont pas toujours incités à déployer leur créativité.

L’imaginaire, partagé mondialement via les blockbusters ou les séries télévisées, ne laisse plus de place à l’imagination exploratoire ou à la rêverie.

Pourtant, notre imagination est constamment stimulée à travers une offre abondante de romans, de films ou de jeux vidéo. Mais cet imaginaire, parfois partagé mondialement via les blockbusters ou les séries télévisées, dès lors qu’il est présenté sous forme de « fiction » semble d’emblée dépossédé de tout effet sur le réel. Il s’agit, de plus, d’un imaginaire « guidé » : en occupant tous les temps vides, il ne laisse plus de place à l’imagination exploratoire ou à la rêverie. Il y a urgence à libérer l’imagination humaine !

3 Une bataille stratégique

L’imagination politique permet de construire une perspective pour la société, mais non sans luttes ancrées dans la réalité. Nombre d’acquis sociaux, à commencer par la sécurité sociale, comme nous le rappelle Michel Étiévent, revêtaient bien un caractère d’utopie avant de trouver les circonstances qui permettent leur réalisation. L’exercice de l’imagination n’exclut en rien la réflexion stratégique !

Sortir l’utopie du discrédit et assumer l’imagination comme une faculté politique à revendiquer ne revient donc pas à nier la conflictualité, mais au contraire à s’y inscrire. Plutôt que d’inoffensifs doux rêveurs, le philosophe de l’utopie Miguel Abensour préférait invoquer la figure des « maîtres rêveurs ». Il qualifiait ainsi les grands réformateurs sociaux du XIXe siècle, en butte à des procès de tous ordres.

Chacun doit pouvoir faire jouer son imagination pour se vivre comme acteur de la grande reconfiguration dont nous avons besoin.

Une autre leçon de Ricœur : l’utopie doit être traversée par une tension entre l’absolu souhaitable et l’optimum réalisable. Une utopie qui ne viserait pas le réalisable ne serait pas une « bonne » utopie, elle se priverait de toute possibilité d’opérer une transformation. L’imagination n’est pas déconnectée, elle doit s’articuler avec le réel. Daniel Kaplan propose dans ce sens de distinguer l’imagination socialement et politiquement productive du « grand récit » unificateur, imposé d’en haut et qui se révèle finalement très inhibant.

Chacun doit pouvoir développer sa capacité et son goût de faire jouer son imagination pour se vivre comme acteur de la grande reconfiguration dont nous avons besoin. Les plus pauvres nous le disent : il faut savoir « rêver logique » (Vivian Labrie). Cela implique de savoir dire non aux politiques qui nous endorment par des propositions qui semblent faire rêver, mais ne nous mènent nulle part.

4 Perspectives et terreau commun

Si l’imagination nous place au cœur du combat politique en secouant les immobilismes et tout ce qui est tenu comme allant de soi, comment armer concrètement cette capacité ? Une première réponse tient à l’existant. On n’imagine pas à partir de rien. Notre société est déjà ancrée dans un cadre imaginaire dont on ne peut faire abstraction si nous voulons, à notre tour, imaginer son avenir. Autrement dit, si l’imagination ouvre sur un futur qui ne se contente pas de répéter, elle est aussi un ancrage.

Il n’existe pas de collectif qui fasse fi de l’imagination partagée. Les sociétés ont besoin d’une image d’elles-mêmes pour tenir. 

Benoît Ferré nous rappelle utilement que l’imaginaire social est un élément essentiel de ce qui nous relie les uns aux autres, tout autant, et peut-être même plus, que les règles partagées ou les « valeurs » (de moins en moins communes). Il n’existe pas de collectif qui fasse fi de l’imagination partagée. Les sociétés ont besoin d’une image d’elles-mêmes pour tenir et cette image doit être cultivée (par des commémorations par exemple). Placer l’imagination dans une perspective longue et ancrée, c’est prendre le contre-pied de l’idéologie de la start up nation, qui entend faire table rase de ce qui l’a précédée et pense pouvoir bâtir une société nouvelle à partir d’une feuille vierge.

5 Un exercice collectif

Armer l’imagination politique, c’est la faire fonctionner collectivement. La part du génie individuel est certes essentielle, comme le rappelle Marcel Rémon avec l’exemple de la pensée « hors cadre » des mathématiciens. Cette puissance imaginative suppose d’ailleurs bien souvent de savoir s’extraire du groupe pour oser remettre en cause les fondements mêmes des théories les mieux établies et de leurs axiomes. Mais il reste difficile d’apprendre par soi-même à être créatif et imaginatif, à penser hors cadre sans être approximatif. Nous avons besoin d’une éducation au service de cet apprentissage et de cadres qui permettent de la stimuler.

Les ressources sont nombreuses : les trésors de la poésie, qui par son décalage avec la réalité, peut se révéler un moteur du politique (Bodinier) ; les traditions spirituelles, qui peuvent indiquer des horizons à cette construction du commun et dont les fondateurs ont donné l’exemple de ruptures fécondes (Baziou) ; Frédérique Aït-Touati nous montre comment le théâtre constitue un dispositif particulièrement judicieux en permettant de « voir » les utopies en acte, de les faire vivre par les corps et par les voix. Expériences et exemples abondent dans ce dossier.

Dans de nombreuses démocraties aujourd’hui, la conquête du pouvoir repose sur une exploitation des peurs. 

Le Pacte du pouvoir de vivre illustre de façon exemplaire les effets d’une imagination élaborée collectivement. La pluralité des acteurs (ONG, associations environnementales, confédérations syndicales, fondations, centres de recherche, etc.) a produit quatre-vingt-dix propositions (Verger) pour redéfinir radicalement nos priorités pour demain, sans jamais ignorer la question des moyens effectifs d’y parvenir.

6 Contre la peur, un futur désirable

Dans de nombreuses démocraties aujourd’hui, la conquête du pouvoir repose sur une exploitation des peurs. Des candidats fondent l’entièreté de leur projet sur le récit d’un passé mythique, où une communauté nationale aurait un jour existé dans le bonheur tranquille de l’entre-soi. Cette mythologisation leur permet de susciter l’angoisse que ce monde « idéal » soit définitivement effacé par les Autres menaçants.

On mesure d’autant mieux, dans ces contextes électoraux, la nécessité d’une imagination politique qui propose, à l’inverse, un futur désirable, qui mette en question les cadres existants, mais au service du bien commun, sans refuser d’affronter le réel et sans crainte d’entrer dans la conflictualité démocratique.

Il n’y a pas si longtemps, on pouvait mener une campagne présidentielle sur le thème « Changer la vie ». Un bel appel à l’imagination !

Accueillir dignement les exilés et les migrants, mettre en place une banque du temps, garantir à tous l’accès à la culture, permettre à chacun la possibilité de vivre dans un logement confortable et économe en énergie, rendre effectivement accessibles tous les services publics du quotidien, placer systématiquement l’environnement au cœur des décisions publiques, construire une finance au service de tous, multiplier les dispositifs participatifs et délibératifs réellement inclusifs : autant de propositions qui stimulent l’imagination et insufflent l’énergie nécessaire à leur mise en œuvre.

Il n’y a pas si longtemps, on pouvait mener une campagne présidentielle sur le thème « Changer la vie ». Un bel appel à l’imagination ! « Il ne faut pas perdre de vue qu’on fait de la politique pour transformer la société » nous rappelle Corinne Morel Darleux. À écouter sondages et médias, l’élection à venir semble jouée d’avance. Mais refaire de cette échéance un moment privilégié pour l’imagination, c’est peut-être savoir déceler les pensées hors cadre et le courage politique de celles et ceux qui pensent l’alternative plutôt que la répétition. Puisse ce dossier y contribuer.

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