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Dossier : L’imagination au pouvoir

Électrochoc pandémique

© Pierre-Paul Pariseau
© Pierre-Paul Pariseau

La première phase de la pandémie a donné lieu à une mobilisation inédite de la société civile pour aider les exclus. Un exemple d’imagination politique à retenir, selon Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre. 


Qu’entendez-vous par imagination politique depuis votre expérience d’acteur associatif ?

L’imagination, ne serait-ce pas simplement écouter ce qu’il se passe ? Cela a trait aux fondements même de la démocratie. Je suis toujours très surpris de voir le décalage entre ce qu’on peut observer à travers notre expertise de terrain, d’une part, et le débat public et médiatique, les orientations générales et les priorités de la politique publique, d’autre part.

Je vois un décalage très fort : la défiance envers le politique, le sentiment de ne pas être représenté. Comment se fait-il que l’action politique ne soit plus en phase avec les évolutions de la société et la réalité que vivent les gens au quotidien ? Le politique – les élus, les ministres que nous rencontrons dans un cadre national – est trop souvent guidé par des motivations qui les éloignent du terrain.

Comment expliquez-vous cette situation ?

Je prendrai un exemple récent. J’ai appelé « la parenthèse heureuse » ce que les associations ont vécu pendant la première phase de la pandémie de Covid-19. Pendant quelques semaines, de mi-mars à mi-mai 2020, face à une situation inédite, une action politique s’est appuyée sur les corps intermédiaires pour comprendre ce qu’il se passait. Par exemple, qui allait vraiment avoir faim si les épiceries sociales, les maraudes et les distributions alimentaires réduisaient la voilure ?

Bien souvent, des idées finissent par se perdre dans des processus de décision qui font oublier le sens initial de l’action.

Dans ce moment, cette « parenthèse heureuse », nous n’étions collectivement guidés que par la volonté d’essayer de comprendre ce qu’il se passait et de faire ce qu’il était possible de faire, avec des réunions toutes les semaines, des observatoires créés pour l’occasion, des remontées de terrain, des actions mises en œuvre rapidement pour y répondre…

Les pouvoirs publics sont venus nous chercher pour prendre le pouls de la situation sur le terrain et de ce qui devait être fait. Je pense aussi à la manière dont des ministres ont eu les mains libres, sans être bloqués par des processus de validation très complexes. Alors que bien souvent, de fil en aiguille, des besoins et des idées finissent par se perdre dans des processus de décision qui font oublier le sens initial de l’action. Il faut aussi souligner que pendant cette période, au niveau local, des préfets et des maires se sont fortement mobilisés.

Depuis des années, en France par exemple, on bataille pour l’accès à l’eau dans certains bidonvilles (un mode d’habitat précaire qui représente 19 000 personnes aujourd’hui). À Marseille, nous n’y arrivions pas pour de multiples raisons, et c’est finalement cette situation sanitaire et ce changement de priorité qui a permis d’obtenir l’installation de points d’eau. Par conséquent, nous étions en présence de réponses plus agiles qui donnent goût au politique. Après dix-sept ans à la Fondation Abbé Pierre, j’ai rarement vu autant d’efficacité et de changements intéressants.

L’innovation appelle une plus grande porosité de l’État et de la puissance publique avec la société civile. 

Cette courte période illustre les capacités de l’action publique et l’imagination en mouvement. La nouveauté n’était pas dans l’action même : ce n’était pas la mise en place d’un nouveau fonds de garantie ou la distribution de tickets-service. L’innovation consistait à répondre à des besoins non couverts et à trouver de nouvelles formes d’intervention collective. Observation, écoute, réactivité, complémentarité, agilité…

Un exemple qui illustre également une autre conception de l’État, plus en interaction avec la société civile…

Tout à fait. Cela appelle une plus grande porosité de l’État et de la puissance publique. Je pense notamment à l’engagement des maires. Il faut également davantage prendre en considération les capacités de mobilisation de certains acteurs économiques. Durant les premiers mois du confinement, des chefs cuisiniers se sont par exemple manifestés pour nous dire : « On veut faire quelque chose pour les personnes sans-abri. » Des entreprises se sont mobilisées pour financer des actions d’urgence ou ont appelé des organisations comme la Fondation, en nous demandant comment se rendre utiles.

Ce sont des signaux positifs, des manifestations de solidarité qu’il faudrait entretenir dans la durée. La rupture de la routine, le temps laissé à la réflexion sur soi, sur l’état de la société, sur ceux et celles qui ont été mis à l’écart, sont autant d’éléments favorables à une prise de conscience et à la nouveauté. Notre pouvoir d’imagination a sans doute aussi besoin d’un électrochoc pour que se mettent en place des actions qui pourraient fonctionner au quotidien (et pas seulement sous le coup de l’émotion liée à une crise majeure comme celle que nous connaissons) tant du côté de la puissance publique que de la citoyenneté, pour un monde plus juste, plus attentif et plus respectueux de la diversité. Il faut bien souligner que le processus de décision politique laisse peu de place à l’imagination.

Le revenu universel d’activité devait être le projet social du gouvernement.

Ce quinquennat très centralisé, et la rigidité de Bercy notamment, pose un problème et réduit les capacités de mobilisation des corps intermédiaires. Le revenu universel d’activité devait être le projet social du gouvernement en termes d’innovation et d’imagination. Si personne ne savait vers quoi on allait quand on a commencé à travailler sur le sujet, on connaissait les objectifs : simplification, automatisation de l’accès aux droits pour lutter contre le non-recours et ouverture aux catégories qui en sont exclues (notamment les jeunes de 18 à 25 ans).

Le chantier s’ouvre avec toute l’imagination possible. Une pluralité d’acteurs concernés s’implique : des associations, des chercheurs, des groupes de travail au ministère de la Solidarité et de la Santé… Le collectif Alerte1 présente des axes partagés par le secteur associatif de la lutte contre l’exclusion, le Pacte du pouvoir de vivre y contribue, des travaux d’analyse s’opèrent au niveau des territoires. Quel est le résultat aujourd’hui ? Le chantier est repoussé et on nous annonce la sortie prochaine de mesures pour une partie des jeunes en grande exclusion : un million de jeunes annoncés dans une réunion au ministère, mais finalement cinq cent mille dans la presse…

Qu’est-ce qui freine cet élan imaginatif ?

La complexité, la crainte et le retour à des carcans qui nous empêchent d’ouvrir les horizons : beaucoup d’inquiétudes budgétaires, mais pas que, des difficultés techniques aussi. Au fond, les limites budgétaires et organisationnelles relatives à la gouvernance et aux processus de décision nuisent à notre capacité d’écoute et à la mise en œuvre des bonnes idées qui émergent du terrain ou dans les campagnes électorales.

Le Pacte du pouvoir de vivre voit le jour à une période d’appauvrissement de la pensée collective.

Mais, plus fondamentalement, on constate un manque de colonne vertébrale sur ce que nous voulons vraiment, au sens de l’intention, des valeurs qui guident l’action publique, de ce vers quoi nous voulons aller. On assiste à un appauvrissement du réel, on en perd presque le Nord. La « parenthèse heureuse » dont je parlais il y a un instant n’a manifestement pas permis de réinterroger sérieusement à ce stade nos schémas de pensée ni de modifier nos structures organisationnelles de gouvernance. On revient à la normale, les habitudes reprennent leur cours, même si, au fond, des prises de conscience ont eu lieu et sont susceptibles à moyen et long termes de modifier les structures de pensée d’une partie de la population.

L’élection présidentielle est-elle la bonne échéance pour conduire le changement ?

À partir du moment où la possibilité de redonner le pouvoir à l’imagination passe par une modification des structures de pensée et par le débat public, « vers quoi nous voulons aller », le temps d’une élection ne suffit pas ! Néanmoins, c’est un moment pour commencer. Le Pacte du pouvoir de vivre n’en est qu’à ses balbutiements, il est encore peu connu, mais il ne faut pas minimiser ce qu’il représente du point de vue des acteurs qui le composent (soixante-cinq organisations, associations, syndicats, mutuelles… et trente-cinq groupes locaux).

Au-delà des sujets portés par chacun, une forme d’expertise collective est nécessaire autour de questions souvent complexes. Ce qui donne naissance au Pacte, ce sont aussi des valeurs communes qui nous unissent, une vision de la société, de la démocratie, de l’écologie, des modèles économiques à faire évoluer… Des sujets qui n’ont guère autant été pensés ensemble jusqu’alors. Je pense que le Pacte n’est pas né par hasard. Il voit le jour à une période où il y a un véritable appauvrissement de la pensée collective, où l’imagination n’est plus au pouvoir, où l’économie et la finance s’imposent comme un rouleau compresseur, où le politique se fait moins attentif aux corps intermédiaires.

La société civile présente des capacités beaucoup plus importantes que ce que donne à voir l’écume médiatique.

Si l’on sait ce qu’on veut, qu’on se met d’accord et que l’on porte ensemble un nouveau projet de société, on devrait arriver à faire avancer les choses. La société civile présente des capacités d’innovation et de mobilisation beaucoup plus importantes que ce que donne à voir l’écume médiatique. Il existe tout un pan de la société qui développe une autre vision plus sociale et écologique.

Le Pacte entend développer un modèle démocratique plus participatif. Comment procédez-vous à l’échelle de soixante-cinq organisations de taille et de nature différentes ?

Ce n’est pas facile, aussi a-t-on pris deux ans pour s’apprivoiser. On ne fondera rien d’un peu utile sans un socle de confiance, d’acculturation, d’écoute, qui nous conduise à extraire le meilleur de ce qui nous rassemble. Il faut du temps. Il ne s’agit pas de faire des coups politiques ou médiatiques, mais d’essayer d’asseoir quelque chose au niveau national et enraciné localement. On dispose à présent d’un socle suffisamment solide pour partir en campagne et faire vivre nos quatre-vingt-dix propositions élaborées collectivement pendant de longs mois.

Restent des interrogations : comment, à partir de ce que nous sommes, occuper un espace dans le débat public pour jouer notre partition dans un monde qui nous laisse peu de place et être entendu sans perdre notre âme ? Cela suppose d’user d’une partie des codes de ceux qui occupent l’espace, mais ce n’est pas notre culture. Je pense qu’on est davantage en capacité de gérer les rapports de force avec des responsables politiques que de gérer cette nécessité d’occuper de l’espace. Il nous faut donc réfléchir à cela.

L’imagination est souvent associée à une figure charismatique. Comment un collectif comme le Pacte peut-il fédérer plus largement ?

L’Abbé Pierre a eu un impact important sur notre imaginaire collectif, Coluche aussi à sa manière et Greta Thunberg à présent. Ceci dit, il y a aussi une question d’époque et d’évolution des enjeux. Chacune des organisations du Pacte présente sa spécificité, une posture plus ou moins combative, ses entrées juridiques, sociales et médiatiques. Chacune apporte sa pierre à l’édifice et contribue au débat au sein du Pacte.

Nos sociétés sont tellement perturbées par les évolutions du monde moderne que l’on est obligé de revenir aux fondamentaux, sans quoi on navigue à vue au gré des coups de communication et des alternances politiques. Les prises de conscience collectives récentes des interdépendances entre développement économique, dégâts écologiques, exclusions et renforcement des inégalités, forment un tout qu’il faut prendre à bras-le-corps.

Il faut impérativement accélérer la transformation de l’action publique.

Tout ne peut pas changer du jour au lendemain car les cadres de pensée et d’action sont bien ancrés. Cela se construit dans le temps, c’est ce que nous expérimentons au Pacte du pouvoir de vivre. Il s’agit bien, au fond, de renouveler le corpus idéologique pour provoquer des transformations, d’où l’importance de la recherche, de la pensée sociologique, philosophique, de l’université populaire et des débats à tous les niveaux de la société.

D’où l’importance aussi de se rassembler pour penser ensemble ces transformations. Le problème est qu’il y a urgence et que l’on ne peut plus attendre pour changer, par exemple, de modèle économique au regard des enjeux écologiques. Il faut donc impérativement accélérer la transformation de l’action publique en tenant compte de toutes ces dimensions et de leur complexité.

À l’approche de l’élection présidentielle, le Pacte va-t-il donner une consigne de vote ?

Le Pacte va reprendre les codes habituels des campagnes électorales pour mener la sienne. Pas pour porter un candidat, mais un « projet candidat ». Le Pacte ne dit pas : « Les politiques sont tous pourris. » Il dit : « Nous avons besoin de politiques engagés à l’échelle locale, nationale, internationale pour organiser une société plus juste, plus solidaire et plus respectueuse de la planète. » Il demande plus de politiques, mais des politiques différentes.

On s’inscrit donc dans la campagne présidentielle en portant nos quatre-vingt-dix propositions, avec la volonté de peser avec les armes habituelles des campagnes, en créant du débat autour de sujets qui nous semblent essentiels et en poussant les candidats à s’engager sur ces enjeux incontournables. Les engagements pris par les candidats pendant la campagne sont importants, parce qu’une fois élus, ils peuvent conduire à ce que des comptes soient demandés de la part de la population et de la société civile organisée.

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