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Dossier : Emploi : où est-ce qu'on va ?

L'insertion économique : quelles places pour les moins qualifiés ? 2nd cycle - webinaire #1 : Lutter contre la pauvreté

L’emploi précaire gagne du terrain en cette période de crise sanitaire. Paradoxalement, les politiques d’insertion peuvent aggraver la situation en pourvoyant les grandes enseignes en main-d’œuvre bon marché. Mais il existe peut-être des alternatives.


Comme pour les webinaires précédents, nous nous efforçons de fournir quelques éléments de synthèse des échanges pour inviter les lecteurs et les auditeurs à prolonger leur réflexion. Ces notes, rédigées par Olivier Legros (géographe, Université de Tours) restent évidemment personnelles et ne prétendent pas à l’exhaustivité.


Tout le monde admet qu’il ne suffit pas de « traverser la rue » pour trouver du travail. Dans un contexte déprimé et marqué par de fortes transformations, alors que sévit toujours la pandémie souvent destructrice d’emplois, le gouvernement entend maintenir le retour à l’activité parmi ses priorités. Malgré l’urgence, l’hypothèse ne va pas de soi, et les politiques d’insertion méritent que l’on s’interroge sur leurs débouchés.

En novembre 2020, le ministère du Travail chiffrait à 6,7 millions le nombre de chômeurs. L’estimation coïncidait avec l’augmentation exponentielle des aides alimentaires dans les grandes villes. Les personnes sans travail et peu qualifiées peuvent-elles espérer accéder à un emploi durable ? Ou doivent-elles se résoudre à occuper des emplois précaires ?

Le terme même de « peu ou pas qualifié » est à revoir à deux titres. D’une part, les personnes à qui s’appliquent cette notion peuvent avoir des compétences et des savoirs personnels, qui ne sont reconnus ni par un diplôme ni par une certification. D’autre part, la pandémie a révélé à tous l’utilité sociale des travailleurs opérant dans les secteurs unanimement reconnus comme essentiels. La santé et l’action médico-sociale, bien sûr, mais aussi tous les secteurs qui garantissent notre quotidien. Or, comme le souligne Bruno Palier, directeur de recherche CNRS en science politique à Sciences Po, les emplois en question sont précaires, c’est-à-dire à la fois pénibles, à temps partiel et mal rétribués. Et ce, estime le chercheur, parce que seuls les diplômes comptent dans l’économie de la connaissance qui prévaut aujourd’hui.

Il faudrait donc parvenir à faire bouger les lignes, afin que ces emplois aujourd’hui peu valorisés soient reconnus à la hauteur des services qu’ils rendent. Comment s’y prendre concrètement ? La validation des compétences est peut-être une piste intéressante. Elle ne doit cependant pas nous faire oublier que derrière la hiérarchie des qualifications et des rémunérations se dessine un ordre social et économique. En d’autres termes, la revalorisation des emplois précaires n’est pas qu’une question technique, c’est aussi une question politique.

Précarité, marché florissant

Si les diplômes ne suffisent pas, ils aident à accéder au marché de l’emploi. Toujours selon Bruno Palier, il y aurait un rapport de 1 à 4 dans l’accès à l’emploi entre les personnes qualifiées et celles sans qualifications. Pour ces dernières, le risque de connaître la précarité est donc plus élevé, d’autant plus que la crise sanitaire a détruit de nombreux emplois fragiles dans les secteurs de la culture et du tourisme. Alain Robin, directeur de la Maison de l’emploi et de la Mission locale du Bocage (79), rappelle toutefois que le marché de l’emploi précaire se porte moins mal qu’il n’y paraît, en tout cas dans certaines régions. En Vendée, le dynamisme économique explique que les taux de chômage y soient traditionnellement bas (de l’ordre de 6 % actuellement), y compris en période de crise.

Dans ce même département, « savoir lire et écrire » suffit pour décrocher un emploi précaire, notamment dans le secteur de l’agro-alimentaire. Pénible, mal payé, et sans possibilités d’évolution, donc, ce type de travail attire pourtant de nouveaux publics, après avoir longtemps mobilisé une population peu ou pas qualifiée en provenance des régions voisines et d’Outre-mer. Il s’agit souvent d’étudiants qui, en raison de difficultés économiques, préfèrent abandonner leurs études, revenir chez leurs parents et accepter ces emplois sans avenir.

Le rôle des politiques d’insertion est justement de fournir ces bataillons de précaires aux grands groupes.

Que ces nouveaux venus soient ou non diplômés importe peu au bout du compte, car l’économie actuelle, en quête perpétuelle de profits, a besoin de travailleurs précaires pour prospérer. Ceci vaut en agriculture, où les travailleurs d’Europe centrale ont remplacé les travailleurs maghrébins dans l’arboriculture dans le sud-ouest de la France, tout comme dans l’industrie et, de plus en plus, dans les services. Le rôle des politiques d’insertion est justement de fournir ces bataillons de précaires aux entrepreneurs, en particulier aux grands groupes, ainsi que le souligne Bruno Palier à propos du Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). Ce dispositif d’insertion financé par l’État leur permet en effet de profiter d’une main-d’œuvre (très) bon marché tout en bénéficiant d’allègements fiscaux ou de crédits d’impôt. D’autres solutions apparaissent pourtant envisageables.

En quête d’alternatives

Les personnes en situation précaire sont les premières à chercher des solutions à leur situation en cumulant ces activités à des emplois informels, c’est-à-dire non déclarés. Autant que ces initiatives personnelles, les expériences de professionnels de l’insertion économique et les pistes de réflexion des chercheurs méritent attention. Les dispositifs envisagés visent par exemple au renforcement des qualifications des personnes accompagnées afin de favoriser l’accès à des emplois stables avec des possibilités d’évolution. D’autres encouragent la création d’activités.

Au-delà de leur diversité, ces initiatives s’appuient sur des principes communs – qui les rapprochent d’ailleurs d’autres expérimentations, comme le revenu de transition écologique ou les Territoires zéro chômeur de longue durée. Parmi ces principes : partir des compétences des personnes plutôt que des besoins du marché pour construire des parcours d’insertion ; mutualiser les moyens de production (et les frais de gestion) avec la mise en place de structures conçues sur le modèle des coopératives ; enfin, sécuriser les revenus en fournissant des ressources complémentaires aux personnes, le temps que leur activité devienne rentable ou qu’elles accèdent à un emploi1.

Aussi intéressantes soient-elles, ces propositions portent parfois sur des créneaux déjà exploités par les personnes précaires : la coiffure, l’aide à domicile, la collecte et le recyclage des objets abandonnés... Ne risque-t-on pas alors d’exacerber la concurrence entre travailleurs précaires? Avec, d’un côté, celles et ceux qui bénéficient de projets d’insertion « innovants » et, de l’autre, celles et ceux qui se débrouillent par eux-mêmes, sans toujours déclarer leurs activités ?

Une autre piste de réflexion concerne les écosystèmes économiques locaux. C’est en leur sein que les personnes en situation précaire peuvent trouver des opportunités économiques et se construire des parcours d’insertion. Ces écosystèmes sont un gisement d’emplois de premier plan, à l’image des petites et moyennes entreprises et industries (PME-PMI) qui rassemblent autant d’emplois que les 750 principaux groupes économiques de l’Hexagone. Mais comment procéder pour les identifier et les développer, tout en favorisant l’insertion ?

Il y a sans doute là un champ de réflexion et d’action à investir par les professionnels de l’insertion, les acteurs associatifs et les chercheurs. L’intervention sur l’offre et la demande est une méthode à explorer et approfondir. Plus que la méthode, toutefois, ce sont les finances qui posent problème, d’autant que les expérimentations sont difficilement reproductibles au vu des spécificités locales. Soutenir ces écosystèmes et les ouvrir à tous supposerait donc de réorienter massivement l’argent public encore majoritairement affecté au financement du travail précaire au sein des grands groupes économiques. Cette inflexion appelle des arbitrages. Même sous son aspect économique, la lutte contre la pauvreté demeure, qu’on le veuille ou non, une affaire fondamentalement politique.


Sont intervenus pour ce débat :

  • Davina Hundert, directrice de Cités Coop, coopérative qui accompagne les porteurs de projet en situation de précarité vers la création de leur activité (75)
  • Bruno Palier, directeur de recherche CNRS en science politique au CEE, Sciences Po, spécialiste de la protection sociale et des politiques publiques
  • Alain Robin, directeur de la Maison de l’emploi et de la Mission locale du Bocage Bressuirais (79)
  • Chloé Simeha, directrice générale de Croix-Rouge insertion, une initiative de la Croix-Rouge française pour faire du développement de l’emploi dans les territoires un axe majeur de la lutte contre la précarité.
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1 Voir à ce sujet le dossier « Emploi, où est-ce qu’on va ? » de la Revue Projet, n°381, avril-mai 2021.


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