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Dossier : Emploi : où est-ce qu'on va ?

Crise du travail ou crise de sens ?

Crédits : LewisTsePuiLung / iStock
Crédits : LewisTsePuiLung / iStock

La pandémie a remis l’accent sur la question du sens du travail, notamment chez les cadres. En témoignent de récentes études consacrées à cette problématique


Avant la crise sanitaire, près des deux tiers des cadres en poste envisageaient un changement professionnel dans les trois ans : 42 % espéraient une évolution interne, 39 % tablaient sur un changement d’employeur et 12 % souhaitaient créer une entreprise1. Les intentions étaient avant tout motivées par une meilleure rémunération ou par l’accroissement de la dimension de leur poste. Pour 11 % seulement, cette envie d’évolution répondait au besoin d’apporter plus de sens à leur travail. Qualifiés d’« éprouvés persévérants » par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec)2, 70 % de ces cadres étaient en quête d’une meilleure ambiance de travail, de moins de stress et d’un gain d’autonomie.

La crise sanitaire a modifié le panorama et les perspectives. Il est encore trop tôt pour avoir des chiffres précis, mais les études réalisées après le premier confinement montrent que 55 % des Français ont réfléchi au sens de leur travail depuis le début de la pandémie, selon une étude YouGov pour le site monster.fr. Un quart des répondants déclaraient leur volonté de « faire quelque chose pour changer [leur] quotidien », comme chercher de nouvelles responsabilités, concrétiser des projets extra-professionnels, voire se reconvertir. Un sondage3 réalisé à la même période soulignait que 22 % des actifs avaient déjà franchi le pas. Ce chiffre, dans la moyenne observée les années précédentes, a toutefois une signification bien particulière : la crise a été un déclencheur pour 26 % d’entre eux. Les centres de bilan de compétences et les organismes de formation enregistrent d’ailleurs une hausse des demandes4. En plus d’être sanitaire et économique, cette crise serait-elle aussi une crise du sens du travail ?

Une histoire de valeurs

Rappelons en préambule que le sens, au travail, est un sentiment en lien avec les valeurs individuelles et collectives. Un individu trouve du sens au travail lorsque ses valeurs sont en correspondance avec celles portées par son emploi, et ce dans différentes composantes : sentiment d’utilité et de réalisation, autonomie, relations humaines, justice sociale… Sachant que le système de valeurs d’un individu évolue tout au long de sa vie en fonction des situations qu’il vit, il ne paraît pas étonnant qu’une situation de travail se trouve tout à coup dénuée de sens après un évènement particulier. Nombre de salariés de la finance ont par exemple durement reçu l’onde de choc causée par la crise financière de 2008, s’apercevant que leurs valeurs morales et de déontologie sociale n’étaient plus respectées dans leur domaine d’activité.

Par contraste, ceux qui n’exercent pas une activité « essentielle » en sont venus à se poser la question de leur utilité.

D’une manière globale, la mise sur le devant de la scène des métiers hier encore peu valorisés – personnel soignant, caissiers, éboueurs, agriculteurs, etc. – a créé un électrochoc. Parce que leur travail a une incidence sur la continuité du quotidien, ils sont considérés comme étant plus que jamais porteurs de sens pour celles et ceux qui les exercent, mais aussi pour la société dans son ensemble. Par contraste, ceux qui n’exercent pas une activité « essentielle » en sont venus à se poser la question de leur utilité. Certains ont même le sentiment de participer à l’aggravation du changement climatique, la prochaine crise qui nous guette. L’envie de contribuer au bien-être collectif et de laisser une trace positive prend alors le dessus.

Une recherche qualitative exploratoire que j’ai conduite en avril 2020 a confirmé la teneur de ces éléments5. Menée auprès de dix actifs ayant en commun le fait d’avoir déjà connu un épisode de questionnement sur le sens de leur travail avant la crise sanitaire, elle a permis de distinguer les interrogations liées à leur situation propre de travail et celles qui se sont ajoutées avec la crise. Certains des répondants à l’enquête, qui avaient déjà changé de carrière avant la crise sanitaire et qui pensaient avoir résolu la question du sens du travail en choisissant un métier plus près de leurs valeurs, avouent connaître aussi une remise en question liée au sentiment d’impuissance face à la crise. Xavier a longtemps travaillé pour l’État et ne s’est pas départi de cet intérêt pour le service public. Il témoigne : « En ce moment, est-ce que ce n’est pas plus important de faire des récoltes ou de ramasser les poubelles ? Tu te poses la question du retour direct sur ce que tu fais dans la société. [...] Il y a un temps pour gagner sa vie et un temps pour participer à l’effort collectif. »

Prises de conscience

Pour des personnes ayant la chance d’avoir une situation de travail qu’elles considèrent comme porteuse de sens, la crise amène tout de même des prises de conscience inattendues. Le confinement en famille et le travail à distance, sans temps de trajet, ont souligné une cadence parfois effrénée et fait valoir qu’un changement de rythme de vie était possible, et même souhaitable. Frédéric, fonctionnaire de police, en fait le constat : « On prend la mesure du temps passé avec sa famille et ses enfants. C’est le retour à l’essentiel. » Frédéric envisage maintenant de changer de poste pour se rapprocher de son domicile et de prendre ses congés en fonction des besoins éducatifs de ses enfants.

Apec, « 5 enjeux pour l’emploi cadre en 2020 », 2020. © Apec
© Apec

Camille est assistante de direction dans une entreprise de négoce et d’exportation de vin, un poste qu’elle estimait porteur de sens. La crise a réinterrogé son rythme de travail, mais aussi la finalité de celui-ci : « À quoi ça sert, tout ça ? Il y a une course au toujours plus qui n’a plus de sens. [...] Pourquoi vouloir toujours faire plus ? Est-ce qu’on ne peut pas juste faire les choses correctement et à notre échelle ? [...] J’espère que cette crise nous fera penser le fonctionnement de l’entreprise autrement. » Cette prise de conscience la conduit à réfléchir à une nouvelle activité professionnelle, qui lui éviterait de participer à l’épuisement des ressources de notre planète.

Ce que nous vivons a changé nos priorités de vie et nos manières de travailler. 

Le confinement a aussi stimulé les réflexions de celles et ceux qui, avant la crise, doutaient déjà. « Quel sens donner à ma vie, quelle trace est-ce que je veux laisser ? Quand je serai vieux et que je me retournerai sur mon parcours professionnel, qu’est-ce que j’aurai envie d’y voir ? », s’inquiète ainsi Valérian, chef d’atelier. Même si le contexte économique de l’après-crise s’annonce plus que morose, c’est la finalité de son travail et la trace qu’il laissera qui est aujourd’hui au cœur de ses préoccupations.

Ceux qui ont vu le travail à distance dégrader leur quotidien ont pris de plein fouet ce sentiment de perte de sens : détérioration des relations humaines, moindre autonomie et parfois hyper-contrôle de la part de managers n’ayant pas su s’adapter… Déjà présentes, les insatisfactions de Juliette, formatrice, quant au mode de management de sa direction, se sont accentuées durant la crise : « Le télétravail ne met pas cela entre parenthèses. Quand il y a des tensions avant, ce n’est pas facile de gérer la distance. La direction ne fait pas descendre l’information. »

Un modèle dépassé

En parallèle de la crise sanitaire et économique, la pandémie a également déclenché une crise du sens du travail. Ce que nous vivons a changé nos priorités de vie et nos manières de travailler. Comment faire comme si de rien n’était ? Il semble que le décalage entre le sens recherché par les travailleurs et travailleuses et celui qu’offrent les organisations s’est creusé encore davantage. Pour générer de nouveau du sens chez les salariés, les entreprises n’ont d’autre solution que de se renouveler dans leur organisation du travail pour offrir un meilleur équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Mais il paraît aussi incontournable de repenser la valorisation des métiers en fonction de leur caractère indispensable au quotidien et à la continuité des activités, et non plus en fonction d’un statut social sans grande signification.

Enfin, beaucoup ont compris que cette crise n’était que le début d’une longue série et qu’il était maintenant vital de changer nos modes de vie et de consommation. Si les entreprises répondent à ce besoin (dans leur mode d’organisation comme dans leur finalité commerciale), alors elles seront capables de générer du sens chez leurs salariés. Cette crise est donc l’occasion de repenser la place du travail et de sortir du mode d’organisation dominant : un modèle cherchant avant tout la rentabilité, quels qu’en soit les coûts humains, dans lequel on laisse peu d’autonomie aux salariés, où le travail est calculé au temps de présence, et non au résultat. Ce modèle, qui est une évolution du taylorisme d’après-guerre, n’a plus de sens dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et les nombreuses reconversions vers des activités de travailleur indépendant nous le prouvent. Il est maintenant à espérer que les entreprises sauront saisir l’opportunité d’inventer le travail de demain, celui du « monde d’après ».

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1 Apec, "Panorama des mobilités professionnelles des cadres", 2018.

2 Apec, "Rapport au travail et mobilité professionnelle", 2019.

3 Sondage BVA réalisé pour l’organisme de formation Visiplus Academy, juin 2020.

4 Sondage BVA réalisé pour les organismes Lingueo et Unow, novembre 2020.

5 Les premiers résultats de cette étude ont été publiés sur The Conversation, le 25 mai 2020.


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