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Dossier : La culture, c’est pas du luxe !

Un bien fou

Photo credit : Antilop59 on Visualhunt.com / CC BY-NC
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Souhaite-t-on vraiment la participation de toutes et de tous à la vie culturelle ? Celle-ci, en un sens, recèle un véritable pouvoir de subversion. Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde en 1957, en était convaincu. Ce n’est pas avec des colis alimentaires qu’il se rendait dans le camp d’hébergement d’urgence de Noisy-le-Grand, mais avec des livres et des appareils photos. Des livres, parce qu’ils permettent, notamment, de s’évader, de s’essayer à d’autres vies que la sienne et d’y découvrir en soi un écho. Des appareils photos, afin que les habitants du bidonville de Noisy puissent prouver qu’ils existaient bel et bien. La culture est ce bien fou qui permet d’exister aux yeux des autres et de les faire exister en nous. Lire Molière ou participer à un atelier d’écriture, apprivoiser la langue, c’est aussi se doter d’outils pour mieux organiser sa pensée, pour comprendre le monde dans lequel on vit, pour défendre ses idées et ses droits.

La culture est ce bien fou qui permet d’exister aux yeux des autres.

La culture, c’est sûr, n’est pas un bien comme un autre. De cette « exception culturelle » découlent les axes de la politique culturelle française : préserver le patrimoine, soutenir la création, démocratiser la culture. Déjà souhaité par les révolutionnaires de 1789, réaffirmé en 1959 par André Malraux lors de la création du ministère des Affaires culturelles, l’accès de toutes et de tous à la culture tarde toutefois à devenir réalité.

Mais la définition de ce que l’on entend par « culture » est loin de faire consensus. Quand, pour certains, elle désigne avant tout un corpus d’œuvres qui suppose une initiation, elle recouvre, pour d’autres, dans une acception large, nos modes de vie et nos expériences : la manière de parler aussi bien que les arts, la cuisine que le sport, le style vestimentaire que l’habitat, l’expérience du beau aussi bien que celle de la pauvreté…

Mais la définition de ce que l’on entend par « culture » est loin de faire consensus.

La politique culturelle menée depuis Malraux privilégie la première définition, pérennisant la frontière symbolique entre la « vraie » culture et le reste. Pourtant, la reconnaissance de chacune et de chacun comme acteur ou actrice de culture est capitale pour se sentir digne d’exister : les personnes qui connaissent la précarité en témoignent. Admirer un chef-d’œuvre, assister à un spectacle, mais aussi peindre, chanter, danser, peuvent faire un bien fou. La culture permet de plonger en soi et d’ouvrir un chemin à double sens vers les autres. Reconnaître chacune et chacun, c’est aussi reconnaître son identité, dans toutes ses diversités et ses richesses. L’histoire de sa famille, la ou les langues qui lui ont été transmise(s), les us et coutumes avec lesquels elle ou il a grandi. Leur négation constitue une violence considérable. Une forme de négation de soi-même.

Ce qui se joue à travers les droits culturels, c’est le droit de chacune et de chacun de prendre place comme acteur de la cité.

Dès lors, les « droits culturels » seraient la pierre d’angle de l’ensemble des droits humains. Des associations, des collectifs, militent pour leur reconnaissance effective. Ce qui se joue à travers les droits culturels, c’est le droit de chacune et de chacun de prendre place, individuellement et collectivement, comme acteur de la cité. Le droit d’être pleinement reconnu et de s’entendre dire, selon les trois niveaux de la reconnaissance définis par Axel Honneth : « Tu comptes pour moi », « tu comptes comme moi », mais aussi : « Je compte sur toi », c’est-à-dire, « j’ai besoin de ta capacité de ressentir et de dire ». Les droits culturels ont été inscrits en droit français en 2015, mais il faut encore se battre pour qu’ils soient reconnus dans les faits.

Contrairement à d’autres ressources, c’est en étant partagée que la culture s’accroît. En permettant à chacun de s’émanciper, elle nous rend plus libre. Comme le rappelle J.-B. Jobard dans ce dossier, citant M. Bakounine : « Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde et plus large devient ma liberté. » La culture est ainsi ce lien fou qui nous délie. Et délie, même les plus fragiles, du mutisme auquel ils sont trop souvent condamnés.

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