Logo du site
Question en débat : La culture, c’est pas du luxe !

En Palestine, le cirque libérateur

Cécile Leclerc-Laurent
Journaliste

La Palestinian Circus School (PCS), partenaire du Secours Catholique, parcourt la Cisjordanie avec ses spectacles de cirque à la rencontre des populations les plus vulnérables. Des spectacles qui adoucissent les souffrances de l’occupation militaire. La Palestinian Circus School PCS partenaire du Secours Catholique parcourt la C...

Mythes et limites de la politique culturelle

Guy Saez
Chercheur

La politique culturelle participe souvent, sans le vouloir, à la reproduction des inégalités sociales. Une véritable démocratisation culturelle implique de repenser la place faite à chacun dans la société. La politique culturelle participe souvent sans le vouloir à la reproduction des inégal...

« C’est la première fois que j’entre dans un musée »

Jacques Duffaut
Journaliste

Parmi les sorties culturelles proposées aux personnes accueillies par le Centre d’entraide pour les demandeurs d’asile et les réfugiés (Cedre), antenne du Secours Catholique-Caritas France, il en est une qui impressionne et émeut : celle qui conduit au jardin du musée Rodin. Parmi les sorties ...

« Ce qui m’intéresse, c’est de créer avec les gens »

Marjorie Nakache
Acteur de terrain

Entretien - Pour la metteuse en scène Marjorie Nakache, le théâtre est éminemment politique. Au Studio théâtre de Stains, elle souhaite préparer des citoyens et des citoyennes à affronter avec conviction le monde qui les entoure. Entretien Pour la metteuse en scène Marjorie Nakache le théâtre...

Un bien fou

Aurore Chaillou
L'équipe de rédaction

Souhaite t on vraiment la participation de toutes et de tous à la vie culturelle Celle ci en un sens recèle un véritable pouvoir de subversion Joseph Wresinski fondateur du mouvement ATD Quart Monde en 1957 en était convaincu Ce n'est pas avec des colis alimentaires qu'il se rendait dans le camp d'hébergement d'urgence de Noisy le Grand mais ...

Révéler la culture partout où elle se trouve

Alain Cugno
Question de sens

La culture est ce qui se joue, fondamentalement, dans le langage. Elle est ce qui donne sens au vécu. En cela, elle ne se limite pas aux œuvres dignes des musées. Elle est vitale pour tous. Les personnes ayant l’expérience de la précarité y ont ainsi déjà accès, à condition ...

La culture, bien essentiel, lien essentiel

Jean Tonglet
Acteur de terrain

Lecture, peinture, musique, poésie… Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, a fait de l’expression de soi un outil d’émancipation des plus pauvres. Il a élevé, par ses actes comme par ses discours, la culture au rang de nécessité vitale. Lecture peinture musique poésie ...

Quand je peins, j’existe !

Aurore Chaillou
L'équipe de rédaction

Peindre pour s’exprimer, pour partager, pour conjurer un passé douloureux, pour cultiver sa joie de vivre… Tous les mercredis, Dominique, Ginette et Pauline se retrouvent dans les locaux du Secours Catholique-Caritas France, à Rosny-sous-Bois. Au printemps prochain, elles exposeront leurs oeuvres. Peindre pour s'exprimer ...

Question en débat : La culture, c’est pas du luxe !
Le père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde.
Le père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde.

La culture, bien essentiel, lien essentiel


Lecture, peinture, musique, poésie… Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, a fait de l’expression de soi un outil d’émancipation des plus pauvres. Il a élevé, par ses actes comme par ses discours, la culture au rang de nécessité vitale.


Tout homme porte en lui une valeur fondamentale inaliénable qui fait sa dignité d’homme.1 » Tel est le principe de base du mouvement ATD Quart Monde. Intrinsèque, la dignité n’est jamais perdue. Il ne s’agit donc pas de « rendre leur dignité » aux plus pauvres – comme si elle leur avait été retirée – mais de faire en sorte qu’elle puisse se manifester. Et c’est là, sans doute, qu’intervient ce que nous appelons la culture.

Le père Joseph Wresinski disait, évoquant sa rencontre avec les familles du camp d’hébergement d’urgence de Noisy-le-Grand, dans les années 1950 : « J’ai bien compris que tout ce que je pourrais faire ne servirait à rien s’il n’y avait pas un mouvement qui se donnerait comme objectif fondamental la destruction de la misère. (…) Il ne s’agissait pas de faire une action de charité, une action de distribution de biens, étant donné que c’était ce dont j’avais le plus souffert pendant mon enfance. Ce que je sentais profondément en moi-même et que je croyais absolument nécessaire, c’était de donner aux hommes les possibilités de leur libération par le savoir, par la connaissance. Et du fait que je parlais savoir, je parlais bibliothèque, je parlais jardin d’enfants…2 » Et s’adressant à des éducateurs et des travailleurs sociaux : « Notre démarche serait peut-être différente et plus authentique si, au lieu de partir de certains grands besoins, elle s’inspirait de certains droits fondamentaux, tel celui de tout homme à participer à la culture de la société qui l’entoure.3 »

La beauté pour insuffler la confiance

À une esthéticienne venue au camp de Noisy-le-Grand, Joseph Wresinski a demandé d’y créer un salon de beauté. Pourquoi s’occuper de son visage, de ses cheveux, alors qu’il y a tant d’autres urgences ? Parce que « la reprise de confiance et de dignité, l’estime et la fierté peuvent régénérer un milieu et l’ouvrir au monde, aux valeurs de la société globale ; peuvent l’aider à se recréer sur des bases nouvelles4 ». Et intervenant, en 1965, devant le Congrès national d’esthétique appliquée, il insistait : « Je voudrais, avec vous qui traitez de la beauté de l’être humain, parler du mal qui, parmi tant de maux, s’acharne contre cette beauté et la détruit. Je voudrais vous parler de la misère. (…) Si l’esthétique traite du beau et du sentiment qu’il fait naître en nous, si l’esthéticien est celui qui soigne la beauté humaine et renforce, par là, tout ce que cette beauté peut susciter de beau dans le cœur et l’esprit de l’homme, l’esthétique et l’esthéticien ne rentreront dans leurs dimensions réelles que là où tout se réunit pour détruire la beauté. » Quelle provocation !

À une esthéticienne venue au camp de Noisy-le-Grand, Joseph Wresinski a demandé d’y créer un salon de beauté.

L’ambition du fondateur d’ATD Quart Monde s’enracine, comme souvent, dans son expérience personnelle. En dédicaçant un de ses livres, il écrivait un jour : « Je suis jaloux de ceux qui, dès leur enfance, apprirent à aimer la musique et la danse, l’art et la poésie. Je n’eus pas cette chance et toute ma vie, j’en ai souffert. Pouvoir l’offrir aux plus pauvres a été mon combat.5 » De même, lors d’une conférence prononcée devant des étudiants, il déclarait : « Il n’y a aucune raison de penser que certains seraient capables d’entrer dans le monde des relations et de la créativité, alors que d’autres en seraient bannis. Des hommes ont besoin de notre foi, de nos idéaux, de nos compétences, de nos arts, de nos techniques. Pour eux, nous devons être des artistes, parce que toute vie, si pauvre soit-elle, est foncièrement belle, et que nous devons faire de toute vie une œuvre d’art.6 »

Faire de la poésie une nécessité

De même, l’accès à la musique et à la poésie représentait pour Wresinski non pas un luxe, mais une nécessité. « C’est inacceptable que, dans le monde de la misère, on n’amène aux gens que des idées de combats, des idéologies, alors que ces hommes ont besoin de poésie, parce que la poésie, c’est une expression de l’amour. Ils ont besoin de chant, ils ont besoin d’entendre des airs [de musique] parce que les airs sont une communion avec la nature et avec le ciel. (…) Et je répète maintenant que c’est un acte de transformation d’un milieu, un acte révolutionnaire, qui est dans la grande lignée de tous ceux qui ont changé le monde.7 »

« Ces hommes ont besoin de poésie, parce que la poésie, c’est une expression de l’amour. »

À travers ces quelques citations, on comprend comment le combat pour la culture a d’emblée été une dimension centrale de l’action de Joseph Wresinski et du mouvement ATD Quart Monde. Elle reste un levier et un moteur fondamental, suscitant les initiatives les plus variées : bibliothèques de rue, mais aussi chorales, ateliers de peinture, de sculpture ou encore d’écriture. Selon les continents et les pays, ces actions prennent différentes formes : là où, à New York, la bibliothèque de rue aura pour cadre les cages d’escalier d’un hébergement social, elle se tiendra sur la décharge de la ville à Ciudad de Guatemala, sous les lampadaires de Ouagadougou, au Burkina Faso, ou encore dans les mornes haïtiennes, les collines, sous la forme des « bibliothèques aux champs ».

Les populations concernées adhèrent-elles à cette approche ? N’est-il pas provoquant – et à la limite de l’insulte – de venir avec des livres là où manquent le pain, l’eau, le bois pour se chauffer, le toit, le travail ? À Noisy-le-Grand, il a fallu – et il faut encore aujourd’hui, sous toutes les latitudes – une grande foi dans la dignité de tout être humain et une bonne dose de persévérance pour « oser la culture » et résister à une première réaction de rejet, qui s’est parfois manifestée par la destruction des livres, voire l’incendie d’une bibliothèque. Me revient en mémoire le récit d’un volontaire de l’équipe du Guatemala. Le voyant occupé à lire avec les enfants au milieu des ordures de la décharge municipale, un père de famille l’abordait avec une certaine violence, l’invitant à s’en aller. « Tu ne vois pas que ce n’est pas de tes livres dont on a besoin ici ? » Quelques mois plus tard, le même père de famille s’approchait à nouveau de lui pour lui remettre quelques pièces de monnaie en lui disant : « Avec cela, tu pourras acheter quelques livres. C’est important ce que vous faites pour nos enfants. »

« Je n’existe plus si je ne peins pas »

Nelly Schenker, militante d’ATD Quart Monde en Suisse, souligne l’importance de la culture dans sa propre vie. Placée dès son enfance en foyer fermé et en asile psychiatrique (sans pour autant souffrir d’une maladie mentale), elle a connu l’errance, vécu sous la tente, déménagé à de multiples reprises. Sa rencontre avec le mouvement ATD Quart Monde a été un tournant. Pour la première fois, quelqu’un l’écoutait. Évoquant sa rencontre avec le père Joseph, elle dira : « Je me suis souvent demandé : “Comment se fait-il qu’il connaisse notre histoire, celle de ma mère et moi, sans nous connaître ?” Il a été le premier à me dire : “Vous avez le droit d’exister sur cette Terre”.8 » Avec le mouvement, elle découvre un besoin irrépressible de s’exprimer. « Je ne savais même pas alors ce qu’était un pinceau. Aujourd’hui, je n’existe plus si je ne peins pas. (…) Avec les images, on se sent vraiment libre et chacun peut comprendre un tableau. Ça fait du bien de créer quelque chose qui est à soi et de le donner plus loin. (…) On est dans une langue universelle. Ça m’a permis de connaître ce monde-ci. Parce que nous, les pauvres, on a une tout autre manière de s’exprimer. On vient d’un autre monde.9 »

« Parce que nous, les pauvres, on a une tout autre manière de s’exprimer. On vient d’un autre monde. »

Pour Nelly, « la culture montre qu’on a le droit de connaître, de participer. Ça donne tout un regard sur soi et sur le monde. Ça donne un nom, le sens d’être quelqu’un et pas un numéro. (…) Quand tu peux parler et écrire sans gêne, sans retenue, sans honte, alors la confiance mûrit en toi.10 »

Ces mots rejoignent ainsi ceux du père Joseph Wresinski : « Savoir, c’est d’abord avoir la conscience d’être quelqu’un, pouvoir donner une signification à ce que l’on vit, à ce que l’on fait, pouvoir s’exprimer. Savoir, c’est avoir une place dans le monde, connaître ses racines, se reconnaître d’une famille. (…) Savoir, c’est comprendre ce que l’on est, ce que l’on vit, pour pouvoir le partager avec d’autres, c’est faire des expériences dont on ne sorte pas humilié, mais fier. Un tel savoir est la condition fondamentale (…) de toute vie humaine digne d’être vécue. (…) La vraie équité, c’est vouloir que l’autre ait la même puissance intellectuelle que nous.11 »

Ainsi, contrairement à ce qu’ont tenté de nous faire croire les tenants de la pyramide de Maslow12, la culture est un bien essentiel, mais, surtout, un lien essentiel. Aux relations muettes et froides (celles des administrations, de la bureaucratie ou de la justice) auxquelles les plus pauvres sont confinés, la culture oppose des relations chaudes et résonnantes, qui leur permettent d’entendre le monde parler et de pouvoir, eux aussi, parler au monde13.

1 Première phrase des « options de base du mouvement ATD Quart Monde », adoptées en 1966.

2 Joseph Wresinski, commentaire enregistré en 1984 pour le documentaire réalisé par Caroline Glorion, Bruno Tardieu et Jean Vénard, Je témoigne de vous, ATD Quart Monde, 1988.

3 Joseph Wresinski, « Vers une promotion culturelle du monde sous-prolétaire », intervention lors d’une rencontre d’éducateurs et de travailleurs sociaux, Paris, 1966.

4 Joseph Wresinski, « Esthétique et misère », Revue Quart Monde, n° 211, 2009.

5 Joseph Wresinski, interview télévisée donnée à Claudine Faure, 1987.

6 Joseph Wresinski, « Libérer le quart monde ou réunir les antipodes dans un monde d’amour », conférence à l’Université de Louvain (Belgique), fonds ATD-CJW 0778/40 (inédit), 22/11/1972.

7 Joseph Wresinski, intervention à une session musique à Pierrelaye, fonds ATD-CJW 019S/07 (inédit), 13/10/1979.

8 Nelly Schenker, Une longue, longe attente. Mes souvenirs, Éditions Quart Monde, 2018.

9 Cf. Valérie Bory, « Vitale et émancipatrice », Choisir, juillet-août 2004, pp. 30-31.

10 ATD Quart Monde, « Écrire pour tenir tête à la pauvreté », 1 001 histoires. Des histoires qui montrent que la misère n’est pas une fatalité, 07/03/2017.

11 Joseph Wresinski, « L’enfant du quart monde en quête de savoir », éditorial de la revue Igloos, n° 105-106, 1979 pp. 7-10.

12 La pyramide de Maslow propose une hiérarchisation des besoins humains. À la base, les besoins physiologiques (dormir, manger…), puis le besoin de sécurité suivi de celui d’appartenance, et tout en haut, le besoin d’estime de la part des autres et d’accomplissement de soi. Selon cette théorie, il est vain de répondre à un besoin si celui qui le précède n’a pas été comblé [NDLR].

13 Hartmut Rosa, Résonance. Une sociologie de la relation au monde, La Découverte, 2018 [2016, trad. de l’allemand par Sacha Zilberfarb et Sarah Raquillet].


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules