Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site
Dossier : Extrême droite : écouter, comprendre, agir

Pourquoi Marine Le Pen attire les jeunes

Meeting du Front national, 1er mai 2012 © Blandine Le Cain
Meeting du Front national, 1er mai 2012 © Blandine Le Cain
Un tiers des jeunes qui voteront pour la première fois en 2017 pourraient accorder leur suffrage à Marine Le Pen. Comment expliquer cet attrait ? Éléments d’analyse avec la sociologue Anne Muxel.

L’attraction d’une partie de la jeunesse pour le Front national n’est pas nouvelle. En 2002, 18 % des 18-24 ans avaient déjà donné leur voix à Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle, à l’instar de l’ensemble des votants1. Depuis une quinzaine d’années, ce parti connaît une forte dynamique électorale, qui ne laisse pas en reste les jeunes générations. Et contrairement à bien des idées reçues, ce ne sont pas les électeurs les plus âgés qui donnent leurs suffrages au Front national. Ceux-ci demeurent les plus en retrait de ce type de vote et ce sont toutes les autres classes d’âge, en dessous de 65 ans, qui entretiennent et favorisent la dynamique frontiste. Le vote jeune, lui, a perdu de sa spécificité. Avec, certes, quelques inflexions selon les circonstances de l’offre politique et les contextes électoraux, il suit globalement les réalignements qui opèrent dans l’ensemble du corps électoral. Ce constat invite à nuancer l’attractivité du Front national au sein de la jeunesse. Toutefois, on ne peut éviter de considérer la spécificité de cet attrait, dans le cadre singulier et hautement symbolique du premier vote et des premiers choix politiques.

Interrogés sur leurs intentions de vote lors de l’élection présidentielle de 2017, les « primo-votants » créditent Marine Le Pen de 30 % de leurs voix : un peu plus encore que dans l’ensemble de l’électorat (27 %)2. Ce choix s’enracine dans la capacité qu’a Marine Le Pen de servir d’exutoire à de multiples malaises et demandes de reconnaissance exprimés par la jeunesse (scolarisée ou non). Des attentes plus spécifiques sont visibles de la part de la population masculine (35 % des primo-votants hommes s’apprêteraient à donner leur voix à la candidate frontiste, contre 26 % des femmes), mais aussi des signes évidents de fractures sociales et politiques (37 % des jeunes issus du milieu ouvrier, contre 17 % des jeunes issus des catégories cadres et professions intellectuelles supérieures). L’impact du chômage des jeunes est majeur : 60 % des primo-votants chômeurs ou à la recherche d’un premier emploi sont disposés à voter pour la candidate frontiste (36 % des chômeurs dans le reste de la population). Pour autant, l’attrait électoral de Marine Le Pen touche aussi des segments de la jeunesse moins directement exposés par la crise sociale et économique et les difficultés d’insertion socioprofessionnelle : 27 % des « étudiants » sont aussi tentés par ce débouché politique.

Nombre de raisons ont été évoquées et analysées pour expliquer cette dynamique : crise de la représentation politique et du système partisan, rejet des élites et protestation antisystème, désenchantement et déception politiques, repli protectionniste, souverainisme et peur de la mondialisation, rejet de l’immigration et retour du nationalisme, montée des populismes. Les jeunes comme leurs aînés trouvent dans la situation politique, économique et sociale actuelle, les ferments d’une grogne et d’un mécontentement que le Front national instrumentalise et dont il se fait le porte-voix. Mais certaines raisons invoquées ont une incidence encore plus marquée dans le cas des jeunes générations. J’en pointerai six.

La défiance politique concerne toute la population mais revêt une signification particulière et plus problématique pour des jeunes qui découvrent la politique et y font leurs premiers choix.

La première est la défiance politique. Elle concerne toute la population mais revêt une signification particulière et plus problématique pour des jeunes qui découvrent la politique et y font leurs premiers choix. Dans une période de vif désenchantement, Marine Le Pen se présente comme une figure nouvelle, en rupture par rapport à une classe politique usée et dont on n’attend plus rien. La dénonciation des élites, renforcée par la culture de la dérision au travers de laquelle nombre de jeunes décryptent les informations, fait particulièrement recette. La deuxième raison relève d’un désir de reconnaissance, personnelle mais aussi sociale, plus intense qu’à d’autres âges de la vie : dans un contexte peu favorable à de bonnes conditions d’insertion professionnelle et économique, la candidate du Front national redouble les attentes et mêmes les invectives envers la responsabilité de la société. Elle est habile pour établir une forme d’empathie qui permet de surseoir aux éléments de programme concrets et vient combler les manques et les frustrations de tous ordres. La troisième raison relève de l’incarnation et de la personnalisation de la politique. Marine Le Pen, de par sa personnalité, tranche avec le reste de la classe politique. C’est une femme, ce qui n’est pas négligeable dans la perception positive que peuvent en avoir les jeunes, associée à des qualités telles que le courage, la volonté, l’autorité. Elle est aussi relativement jeune (48 ans) ainsi que nombre des leaders qui l’entourent (Marion Maréchal-Le Pen a 27 ans, Florian Philippot en a 35). La quatrième raison concerne une demande de repères et de repérage. Face à une offre politique décrédibilisée, parfois peu lisible et brouillée, le Front national met en avant des enjeux qui rabattent nombre de problèmes complexes sur une vision manichéenne et simplifiée des conflits qui traversent la société. La cinquième renvoie au changement et à la visée révolutionnaire que Marine Le Pen n’hésite pas à mobiliser, suscitant une espérance radicale de transformation de la société qui est souvent l’apanage de la jeunesse. Enfin, la sixième convoque la perspective d’une alternance politique en appui de cette forte demande de changement et de renouvellement. L’alternative du Front national est d’autant plus séduisante qu’elle redouble la demande d’une alternance politique, non plus entre le camp de la gauche et le camp de la droite, mais celle qui verrait l’arrivée d’une force politique non encore entachée par l’expérience du pouvoir.



J'achète Le numéro !
Extrême droite : écouter, comprendre, agir
Je m'abonne dès 3.90 € / mois
Abonnez vous pour avoir accès au numéro
Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Le clerc en sursis ?

La plupart des confessions religieuses excluent les femmes des charges sacerdotales. Pour combien de temps ? Patriarcale au superlatif, l’Église catholique voit son modèle vaciller. Le patriarcat demeure la règle dans le monde religieux. Dans des contextes très différents, les trois monothéismes le pratiquent. Tous invisibilisent les femmes, contrôlent leur corps et les tiennent éloignées de la sphère publique. Circonstance aggravante, ce bastion bien défendu l’est par...

Du même dossier

Note au Premier ministre

Mai 2017. Marine Le Pen est élue présidente de la République. Quelles conséquences pour les institutions ? Quelle résistance opposeront fonctionnaires, médias et société civile ? Dans une note fictive au chef du gouvernement, un haut fonctionnaire envisage froidement le scénario. Ou du moins, un scénario. Vous m’avez demandé de rédiger une note envisageant les conséquences de l’élection de Madame Marine Le Pen à la présidence de la République, le 7 mai 2017. La présente note aborde successivemen...

Les nuits sont enceintes…

Au cœur des ténèbres actuelles, l’encyclique du pape François, « Laudato si’ » est porteuse d’une espérance, résolument politique : celle d’un monde nouveau à faire naître ensemble. L’avenir est sombre, la nuit l’emporte de partout. La peur, la méfiance et le repli sont devenus la norme. Et si les ténèbres étaient cet espace mystérieux où germe le radicalement nouveau ? Comme dans le ventre d’une femme ou les entrailles de la terre, c’est dans l’obscurité que la semence prend forme. « Les nuits ...

Une laïcité avec les religions

Dans une commune de l’est francilien, chrétiens, musulmans, juifs et bouddhistes se rencontrent régulièrement, dans les moments de fête comme ceux de recueillement. Une manière fraternelle de dépasser ses préjugés. À Bussy-Saint-Georges, commune de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, le vote d’extrême droite était de 17  % aux dernières élections régionales, contre 25  % dans les communes alentour. Une des principales explications me semble liée aux religions. Depuis 2012, un dialogue interrel...

Du même auteur

L'électeur incertain

RésuméLes nouvelles générations d’électeurs, libérées des affiliations traditionnelles, opèrent leur choix de plus en plus tardivement. Elles revendiquent aussi le droit de ne pas voter. La légitimité acquise dans les urnes s’en trouve-t-elle affaiblie ? Non, selon Anne Muxel, qui voit le vote se réarticuler à d’autres formes d’expression politique. On ne vote plus aujourd’hui comme on votait hier. Selon les générations, la norme civique du devoir de voter s’est assez fortement relâchée : seuls ...

L'engagement politique dans la chaîne des générations

Dans un climat politique désenchanté, les jeunes s’engagent de façon intermittente, protestataire, pragmatique. A la question de savoir si les jeunes générations d’aujourd’hui sont plus ou moins politisées, plus ou moins engagées, que celles qui les ont précédées, on ne peut répondre de façon simple et univoque. Car toute génération nouvelle reprend en partie les usages de la citoyenneté et les modes de participation politique de celles qui l’ont précédée, mais elle les recompose et les réinvent...

Référendum : le vote des moins de 25 ans

Projet a posé trois questions à Anne Muxel, politologue, directrice de recherche au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po, Paris) Projet - Dans quelle mesure le référendum du 29 mai dernier a t-il représenté une chance de socialisation politique pour la génération qui « arrive aux urnes » ?Anne Muxel - Le référendum de mai a été l’occasion d’un grand débat, au sein des familles et entre les jeunes eux-mêmes, un moment fort de prise de conscience politique. Celle-ci s’est faite ...

1 Cevipof, enquête post-électorale, 2002. Voir Anne Muxel, « La participation politique des jeunes : soubresauts, fractures et ajustements », dans Revue française de science politique, n° 5-6, vol. 52, octobre-décembre 2002, pp. 521-544.

2 Anne Muxel, « L’entrée des primo-votants dans l’arène électorale de la présidentielle 2017 », note 19, vague 3 de « L’enquête électorale française : comprendre 2017 » (Sciences Po/Cevipof), <www.enef.fr/les-notes>, mai 2016.


Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules