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Dans un climat politique désenchanté, les jeunes s’engagent de façon intermittente, protestataire, pragmatique. Dans un climat politique désenchanté les jeunes s'engagent de façon intermittente protestataire pragmatique A la question de savoir si les jeunes générations d'aujourd'hui sont plus ou moins politisées plus ou moins engagées q...

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Dossier : Difficiles solidarités entre générations

L'engagement politique dans la chaîne des générations


Dans un climat politique désenchanté, les jeunes s’engagent de façon intermittente, protestataire, pragmatique.

A la question de savoir si les jeunes générations d’aujourd’hui sont plus ou moins politisées, plus ou moins engagées, que celles qui les ont précédées, on ne peut répondre de façon simple et univoque. Car toute génération nouvelle reprend en partie les usages de la citoyenneté et les modes de participation politique de celles qui l’ont précédée, mais elle les recompose et les réinvente aussi. Continuités et ruptures s’ajustent en fonction des événements, des circonstances, ainsi que des évolutions des institutions et du système politique lui-même. L’engagement politique des jeunes se construit et prend forme à partir d’une double dynamique, celle l’héritage et celle de l’expérimentation. Il s’inscrit dans la négociation que toute génération nouvelle doit faire, d’une part, avec la culture politique dont elle hérite et, d’autre part, avec les conditions d’expérience propres à la conjoncture historique et politique dans laquelle elle prend place. C’est dans cette tension que la politisation des jeunes prend son essor et qu’elle doit être interprétée. Mais cela étant rappelé, les conditions de transmission d’une culture politique commune aux différentes générations méritent d’être examinées, alors que des transformations profondes du système politique comme des usages citoyens sont intervenues depuis trente ans. Les jeunes Français d’aujourd’hui entrent dans un contexte politique bien différent de celui de la jeunesse de leurs parents. Leurs premiers choix, leurs façons de se faire entendre et de s’exprimer portent ces changements.

Une transformation des usages

Nos démocraties se font de plus en plus expressives et elles sont aussi de plus en plus individualisées. Les allégeances politiques, les identifications partisanes se sont quelque peu relâchées, comme du reste les allégeances sociales. Les rouages de la représentation démocratique demeurent, mais une place de plus en plus décisive est reconnue à l’opinion et aux capacités de mobilisation de celle-ci. Le vote reste considéré comme un moyen d’expression privilégié, y compris au sein des jeunes générations, mais la norme civique qui lui est attachée s’est nettement affaiblie. Près de six Français sur dix (59 %) considèrent que le vote est le moyen le plus efficace pour influencer les décisions politiques. Mais cette priorité n’a pas la même intensité aux deux bouts de l’échelle des âges. Elle est d’autant plus forte que la population est âgée et, bien que toujours majoritaire, nettement plus restreinte parmi les plus jeunes. 70 % des 65 ans et plus citent le vote en premier, seulement 53 % des 18-24 ans 1. Les jeunes font l’usage d’une citoyenneté de plus en plus intermittente, marquée par un lien plus ténu à l’obligation de voter et par des allers-retours entre le vote et l’abstention. Leur participation électorale est moins systématique.

En 2007, lors de la séquence électorale constituée de la présidentielle et des législatives, une participation constante aux quatre tours de scrutins a été d’autant plus assurée que l’électorat était âgé. Les 50 ans et plus ont représenté plus de la moitié des votants constants (54 %), les moins de 35 ans seulement 21% 2. Les jeunes générations, bien que plus participationnistes que d’habitude, se sont surtout mobilisées pour l’élection présidentielle mais ont nettement moins voté aux législatives. Le vote fait partie d’une palette d’outils démocratiques plus large et plus diversifiée. Une part de plus en plus importante de la jeunesse privilégie des modes d’action non conventionnels et directs, souvent protestataires, et légitime la démocratie participative. Ce n’est pas la majorité, mais c’est une évolution qui, à terme, dans la dynamique générationnelle et dans le cours de la transmission des attitudes comme des comportements politiques adressée aux générations de demain, peut dessiner les contours d’un tout autre paysage démocratique.

Démocratie participative, démocratie d’opinion et protestation, définissent donc le contexte dans lequel les jeunes d’aujourd’hui entrent en politique et peuvent s’y impliquer. Un malaise à l’égard de la représentation politique s’est assez largement diffusé. La confiance dans les institutions politiques et dans les gouvernants est au plus bas. En France aujourd’hui, les deux tiers des Français (67 %), quel que soit leur âge, et dans tous les milieux, ne font confiance ni à la gauche ni à la droite pour gouverner 3. Le doute s’est emparé des urnes et l’abstention ne cesse de se rappeler d’élection en élection. Lors des élections régionales de 2010, c’est à peine un petit tiers des plus jeunes électeurs qui se sera rendu aux urnes. Mais leurs aînés n’ont guère mieux rempli leurs obligations civiques : à peine un Français sur deux seulement est allé voter. La classe politique et les partis font l’objet d’un rejet. Les syndicats ne comptent plus guère d’adhérents. Scepticisme et cynisme entament quelque peu le pacte démocratique. Les jeunes ne sont pas dépolitisés, mais ils sont politisés autrement. Ils sont moins dans le discours, moins dans l’idéologie, moins dans l’organisation. Ils sont sans doute davantage dans l’expressivité et dans l’émotion. Ils entrent en politique dans une disposition dans l’ensemble assez critique à l’égard de la classe politique, même si leurs attentes sont fortes.

Certes, leurs aînés sont aussi concernés par ce triptyque – défiance, intermittence du vote, protestation –, mais ce changement des formes de politisation n’a pas la même portée pour les jeunes générations. Il s’inscrit dans le processus de leur socialisation politique et façonne des habitudes et des comportements qui orienteront durablement leurs trajectoires politiques, leurs choix comme leurs pratiques 4. C’est dans le climat d’une « politique désenchantée » qu’ils font leurs premiers pas en politique. C’est aussi dans un contexte social et économique taraudé par une crise endémique qu’ils se préparent à l’avenir. Les plus grandes difficultés d’insertion sociale et professionnelle touchent toutes les catégories de la jeunesse. Un sentiment de fragilisation, une peur du déclassement atteignent même les couches jusqu’alors les plus protégées. Et aujourd’hui, les trois quarts des Français, quels que soient les milieux sociaux, considèrent que leurs enfants réussiront moins bien qu’eux. Toutefois, les fractures sociales en fonction du niveau de diplôme restent décisives. Elles ne sont pas sans répercussion sur les fractures politiques observées dans les dispositions comme dans les réponses des jeunes. Les formes de politisation ne sont pas les mêmes selon les catégories de la jeunesse.

Les nouvelles générations les plus instruites, bien que critiques à l’égard de la politique, restent fondamentalement attachées à la démocratie représentative. L’intériorisation des valeurs universalistes, au travers desquelles ils construisent des enjeux de nature politique, vient compenser leur défiance et garantit un attachement durable au système représentatif. La jeunesse scolarisée est la plus politisée. Porteuse dans sa large majorité d’une culture politique de gauche, elle utilise une palette élargie d’expressions politiques : le vote, même si les jeunes restent dans l’ensemble plus abstentionnistes que leurs aînés, mais aussi la protestation et la manifestation.

Du côté des jeunes peu diplômés, si les valeurs universalistes apparaissent plus enracinées que parmi leurs aînés de même niveau de diplôme, elles restent néanmoins moins affirmées, et ne jouent pas le même rôle de compensation du déni de la politique. Leur confiance dans la démocratie représentative apparaît plus ébranlée, et l’on observe non seulement un déficit de leur lien au politique, mais aussi des risques de relâchement de leur lien démocratique. Ils sont plus en retrait de toute forme de participation citoyenne, qu’il s’agisse du vote mais aussi de la manifestation, et sont plus favorables à des régimes politiques autoritaires, basés sur un leadership personnel et sur une réduction des pouvoirs issus de la décision électorale comme de ceux du Parlement. C’est de leur côté que se manifeste et que peut se creuser un déficit démocratique. Si plus des trois-quarts des plus diplômés (79 %) se déclarent hostiles à ce type de régime, ils ne sont plus qu’une petite moitié parmi ceux qui ne disposent pas du bac (49 %) 5. C’est aussi de leur côté que peut s’exprimer un soutien électoral pour le Front national qui résiste au fil du temps, car profondément animé par une protestation diffuse à l’encontre des élites gouvernantes jugées impuissantes. En 2007, au premier tour de l’élection présidentielle, 22 % des 18-30 ans non diplômés ont voté pour Jean-Marie Le Pen, seulement 3 % des étudiants. C’est de leur côté aussi que peut se manifester de façon plus violente, comme lors des révoltes urbaines de l’automne 2005, une contestation radicale de la société et un rejet du système politique dans son ensemble. Si l’on peut observer un approfondissement du lien démocratique garanti par les valeurs de tolérance et d’ouverture dans les nouvelles générations les plus instruites, certains risques de remise en cause des principes de la représentation démocratique par les nouvelles générations moins diplômées apparaissent aussi.

Protestation, universalisme et pragmatisme

Les mutations des formes même du rapport à la politique reconfigurent les engagements d’aujourd’hui. Et les jeunes sont en première ligne des nouvelles demandes démocratiques et des nouvelles expressions politiques. S’ils ont en partage avec leurs aînés bien des traits d’attitudes et de comportements, certes en les amplifiant, en revanche certaines modalités de leurs actions politiques leur sont plus spécifiques.

Le modèle militant s’est profondément transformé. Par certains côtés il s’est même dilué dans une tout autre conception de l’engagement politique, individuel ou collectif. Les militants d’aujourd’hui forment une population restreinte. Les jeunes y sont faiblement représentés. Cela a toujours été le cas et il faut bien se garder de réifier le mythe d’un âge d’or de l’engagement qui aurait caractérisé la génération de leurs parents dans les années 60 et 70. Mais sans doute les engagements militants se sont-ils encore raréfiés. Les organisations traditionnelles, partis politiques et syndicats, n’attirent guère les jeunes et suscitent plutôt de la méfiance. On ne compte qu’environ 1 % de la population jeune à avoir adhéré à un parti politique (mais guère plus dans l’ensemble de la population, 2-3 %). Seuls 4 % des jeunes actifs et salariés sont membres d’un syndicat (seulement 8 % dans l’ensemble de la population). Certains événements ou certaines situations politiques peuvent ramener des jeunes dans les rangs des organisations. A la suite du séisme électoral de 2002, plaçant au second tour de la présidentielle le candidat du Front national, bien des jeunes ont poussé la porte des partis politiques, au motif d’une défense de la démocratie et de la nécessité de refonder les dispositifs de médiation politique. Mais ils en sont vite ressortis, ne trouvant au sein de ces structures ni réponse à leurs attentes ni véritable place. Relativement affranchi des tutelles institutionnelles et organisationnelles, leur lien à la politique est à la fois plus individualisé et plus réactif collectivement.

Dans ce contexte, marqué par un affaiblissement des normes et par un renforcement de l’individualisation des pratiques politiques, quels sont les attributs constitutifs de leurs engagements d’aujourd’hui?

Mobilisés

Le premier attribut, incontestablement, est le potentiel protestataire relativement élevé et la disponibilité des jeunes pour la mobilisation collective. Certes la reconnaissance de la légitimité de la protestation politique s’est assez largement diffusée dans la population, mais elle s’affirme d’autant plus que l’on est jeune. Un jeune sur deux (51 %) qui considère le vote comme un élément fondamental du bon fonctionnement de la démocratie juge également l’usage de la manifestation « extrêmement » ou « très important ». Les plus de 50 ans ne sont plus qu’un tiers (34 %) à partager le même avis 6. Aujourd’hui, près des deux tiers des 18-30 ans se déclarent prêts à manifester pour défendre leurs idées. Les plus jeunes, soit les 18-24 ans, et les jeunes hommes tout particulièrement, se montrent encore plus disposés à battre le pavé 7. Et de fait, sur la scène de la mobilisation collective, les jeunes sont bien présents. Depuis une bonne vingtaine d’années, ils sont sur le terrain des manifestations contre toute tentative de réforme du système d’éducation et de formation. Ces mobilisations sont porteuses de revendications sur le terrain de l’égalité des chances, devenu emblématique d’un modèle social à défendre. Tous les jeunes ne participent pas aux manifestations. Mais beaucoup partagent une inquiétude et se montrent méfiants à l’égard des réformes. Le choix de participer ou pas à une manifestation est devenu pour un jeune lycéen une étape quasi obligée de son parcours comme de son expérience politique. Environ un sur deux aura l’occasion de battre le pavé.

Les jeunes se mobilisent aussi dès lors que des causes humanitaires ou engageant les valeurs humanistes et universalistes telles que la paix, l’antiracisme, la reconnaissance des sans papiers, le droit des immigrés, et d’une façon générale lorsqu’une atteinte aux droits des personnes, ainsi qu’à la reconnaissance de leur existence sociale, est perçue et dénoncée. La diversité des sujets de mobilisation collective montre que, loin d’être indifférents ou centrés sur des problèmes qui leur seraient spécifiques, les jeunes sont concernés par de nombreux problèmes touchant au fonctionnement et à l’organisation de la société. Ils y dénoncent les contradictions et les impasses d’une société menacée d’implosion si elle n’arrive pas à mieux réguler les conditions de l’intégration sociale des individus. Leurs mobilisations se font au nom de la défense d’un certain nombre de valeurs signifiant leur attachement au pacte démocratique, et à son approfondissement au travers du respect des différences, de l’ouverture à l’autre ainsi que d’une conception égalitaire et redistributive de la vie en société. Entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2002, c’est un quart de la jeunesse scolarisée qui est descendue dans la rue pour protester contre la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour (25 % contre 9 % de l’ensemble de la population) 8. Courant de l’hiver 2003, les jeunes, et souvent les plus jeunes parmi les lycéens, se sont mobilisés contre la guerre en Iraq. Les mobilisations contre le Cpe en 2006 les ont aussi ralliés en nombre important, soutenus par une opinion publique assez largement acquise à leur opposition à la réforme.

Un autre trait caractéristique de l’engagement des jeunes concerne la temporalité même de celui-ci. Le temps social s’est accéléré et la politique a dû s’adapter à ce rythme, obéissant notamment aux contraintes du temps médiatique. Le temps de l‘engagement politique est celui de l’urgence et de l’efficacité. Les nouvelles mobilisations s’appuient sur des actions devant déboucher sur des mesures concrètes : avoir une activité à la hauteur de ses qualifications (Génération précaire), avoir un toit (Les Enfants de Don Quichotte), disposer d’un logement (Jeudi noir), bénéficier d’une assurance chômage satisfaisante (le KO social). Ces mouvements peuvent avoir une durée de vie très courte. Mais durer n’est pas leur but. Seul « l’agir » et leurs capacités de mobilisation de l’opinion, au travers de démonstrations pouvant être relayées par les médias, comptent. Alors que le militant d’hier pouvait s’engager pour des idéologies et à partir d’un horizon d’attente nettement plus éloigné, et en cela plus abstrait, aujourd’hui, l’action politique concerne des enjeux ciblés et a un devoir de résultats immédiats. Bien que le climat politique soit peu porté à l’espérance, on peut repérer dans l’inventivité et dans l’imagination de ces nouveaux engagements, et même dans le caractère subversif de certaines mobilisations collectives actuelles, des traces de la culture et de l’effervescence créative des années 60. Mais les discours ont changé. Ils se sont désidéologisés et se sont aussi  déportés des valeurs individualistes qui s’affirmaient à l’époque vers des revendications qui engagent aujourd’hui l’être ensemble et la collectivité. La question sociale est devenue omniprésente. La rappeler, la dire, suppose une tout autre façon de s’adresser à la classe politique. S’y revendique un droit élémentaire et commun à tous : le droit d’exister socialement. Cet impératif oblige à une réactivité des gouvernants dont la temporalité est elle aussi plus courte. L’obligation de résultat à court terme n’a sans doute jamais autant pesé.

Nouveaux terrains, nouveaux outils

Il faut souligner la propension des jeunes à choisir le terrain associatif plus que les organisations traditionnelles, partis ou syndicats. Les associations ont gagné leur confiance, même s’ils restent peu nombreux à y adhérer durablement (mais ni plus ni moins qu’au sein de la population adulte, entre 4 % et 5 %). L’engagement associatif correspond à leur demande d’actions concrètes et directes. Il répond à une conception de l’engagement plus libre, sans embrigadement, sans tutelle hiérarchique, et pouvant s’exprimer de façon ponctuelle. Les jeunes peuvent rallier certaines mobilisations impulsées par des associations, se reconnaître dans les causes défendues, sans pour autant franchir le pas d’une adhésion ferme et durable. Ils veulent conserver leur libre arbitre. Dès lors que les associations calquent leur mode de fonctionnement sur celui des organisations politiques, dès lors qu’elles offrent un cadre d’action trop enfermant, trop directif ou trop hiérarchisé, leur capital de confiance se trouve de fait amenuisé.

Enfin, dernier trait de la panoplie de l’engagement des jeunes générations, celui qui renvoie à ses outils et moyens d’expression. Familiers des techniques de communication et des nouvelles technologies, les jeunes savent mieux que leurs aînés instrumentaliser l’action collective et son indispensable médiatisation. Instrument de connaissance et d’échange, Internet est un outil de dénonciation et de médiatisation sans nul autre pareil. Il favorise des mobilisations spontanées, presque en temps réel. Le cybermonde préfigure peut être d’autres façons de faire de la politique, d’autres territoires d’action, d’autres espaces d’implication. Il favorise la démocratie participative, consacre l’expressivité de chacun et donc de tous. Certes, pour l’instant, seuls les jeunes les plus politisés utilisent ces nouveaux outils. Mais on ne peut éviter de considérer qu’à terme, la prépondérance de l’image sur le discours comme l’instantanéité de l’information changent profondément la politisation des individus comme les façons de faire des professionnels de la politique. Lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis, quatre jeunes Américains sur dix ont suivi la campagne en ligne. Les deux tiers des internautes de moins de 30 ans ont utilisé les sites en réseau pour se tenir au courant et échanger des informations et des commentaires (contre seulement 20 % des plus de 30 ans). Les sites You Tube ou Daily Motion sont particulièrement prisés par les plus jeunes. En France, 28 % des 18-24 ans les consultent régulièrement. Le règne de l’image fixe une obligation de transparence et d’authenticité qui renforce l’exigence démocratique contemporaine, modifiant profondément le système d’attentes des citoyens. Mais il peut aussi démultiplier les tentations de manipulation de l’opinion. L’instantanéité de l’information quant à elle change la temporalité même du rapport à la politique. Elle peut à la longue brouiller les messages et entraver l’énoncé même d’un projet politique sur la durée. Ces nouveaux paramètres peuvent conduire au meilleur comme au pire. Les jeunes en sont les premiers expérimentateurs, tout à la fois utilisateurs et récepteurs. Les formes d’engagement de demain ne seront pas sans compter avec ces nouveaux moyens et, au-delà, avec les nouveaux types de représentations et de discours que ceux-ci produiront nécessairement.

Au travers de la protestation, l’activisme politique des jeunes est donc réel. Loin d’être indifférents, ils sont concernés par de nombreux problèmes touchant au fonctionnement et à l’organisation de la société. Voulant réconcilier plusieurs conceptions de l’intervention politique, les jeunes ne croient plus en la possibilité d’une transformation radicale de la société. Ils ne se posent plus la question de la révolution en tant que tactique politique. En cela, ils ont hérité du désenchantement de leurs parents mais aussi de la faillite des utopies mises à mal par l’expérience historique. Mais ils ne sont pas non plus désenchantés, repliés sur un individualisme démobilisateur et déconnecté de toute préoccupation de la collectivité. Ils développent leurs actions politiques de façon plus expérimentale que leurs aînés qui, bien qu’eux aussi de plus en plus affranchis des modes traditionnels d’engagement, peuvent néanmoins se référer à une mémoire des usages passés. Leur politisation prend forme entre héritage et expérimentation, ce qui n’exclut ni la détermination d’améliorer la société ni non plus certaines formes de radicalité. Ils ouvrent de nouvelles voies, cherchent des repères et des modalités d’action. Mais ils laissent derrière eux pour l’instant les « modèles ».


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