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Dossier : Extrême droite : écouter, comprendre, agir

Des pompiers séduits par la flamme frontiste

© Aandrij Bulba/Flickr
© Aandrij Bulba/Flickr
Dans la fonction publique aussi, le FN progresse. Enquête chez les pompiers d’Île-de-France, qui perçoivent dans la souffrance sociale dont ils sont témoins une véritable hypocrisie.

« Je ne veux connaître ni ta philosophie, ni ta religion, ni ta tendance politique, peu m’importe que tu sois jeune ou vieux, riche ou pauvre, français ou étranger. » La devise de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris semble mise à l’épreuve. La percée du vote Front national est inédite dans la fonction publique (51,5 % des votes en 2015, contre 30 % en 2012 chez les policiers et militaires ; 23,5 % des votes en 2015 contre 17 % en 2012 pour la fonction publique territoriale dont dépendent les sapeurs-pompiers). Le résultat s’explique notamment par « l’évolution de l’offre politique du FN qui défend désormais les services publics1 » et une défiance vis-à-vis des partis traditionnels qui ont successivement déçu.

Les sapeurs-pompiers seraient-ils devenus « racistes » ou « xénophobes » – adjectifs si facilement associés à l’électorat du FN ? La situation est plus complexe : les opérations de secours assurées incarnent autant la « main gauche » de l’État (secours à la personne) que sa « main droite » (lutte contre les incendies, sécurité routière). Cette dualité entre, d’une part, aide et assistance et, de l’autre, ordre et sécurité, crée une tension permanente, que j’ai connue en tant que sapeur-pompier volontaire dans le Val-d’Oise. Elle contribue à politiser ce milieu professionnel, largement en fonction du lieu d’exercice et des expériences acquises avec l’ancienneté. De plus, la précarisation du statut des professionnels accompagnant la « professionnalisation » des volontaires, dont on exige un engagement personnel fort et des compétences égales, rendent les sapeurs-pompiers attentifs aux discours touchant à la fonction publique.

L’engagement dans ce corps de métier est généralement dû à un désir d’aider son prochain, un sentiment fort d’altruisme, parfois une recherche de reconnaissance sociale souvent déniée sur des chemins scolaires difficiles. Pourtant, le passage dans des « grosses boutiques », comme les centres de secours d’Argenteuil ou de Villiers-le-Bel est un argument fréquemment entendu dans ce milieu pour justifier le vote à droite – et à droite de la droite. Ces zones « sensibles » sont pour eux l’incarnation des pires difficultés à tenir l’éthique du métier : sentiment d’insécurité latent en l’absence d’un soutien des forces de l’ordre, lassitude à traiter des interventions relevant des services sociaux et non de l’urgence, souvent auprès de la frange la plus pauvre de la société où violence domestique, alcoolisme, communautarisme sont très présents, pénibilité à devoir assumer de telles opérations de jour comme de nuit, etc. L’humiliation, la colère de se sentir « le larbin des assistés » dans des interventions perçues comme peu justifiables se sont développées ces dernières années, dans un milieu professionnel où le travail et l’effort sont des qualités très valorisées. Les cas dits de « carence » se multiplient. Les carences sont des motifs de départ pour des véhicules de secours sapeurs-pompiers lorsqu’il n’y a plus d’ambulance privée disponible à proximité. Les sapeurs-pompiers doivent ainsi fréquemment se substituer à des ambulances privées pour de simples motifs de transport sanitaire, bref, « faire le taxi pour les assistés », aux frais du contribuable. Face à cette réalité du terrain, le discours du FN séduit.

L’humiliation, la colère de se sentir « le larbin des assistés » dans des interventions perçues comme peu justifiables se sont développées, dans un milieu professionnel où le travail et l’effort sont des qualités très valorisées.

Le quotidien du sapeur-pompier le place aussi face à la société française dans toute sa diversité et ses inégalités – souvent perçues comme révélatrices d’une grande hypocrisie sociale. C’est l’expérience qui conduit un sapeur-pompier à apprendre à décrypter une personne par sa gestuelle, son discours, son apparence, afin de choisir l’attitude qui sera adoptée : une empathie, peut-être plus visible lorsqu’il est aisé de s’identifier à la victime, ou une froideur distante envers ceux qui « manquent de respect », parfois insidieusement, laissant un souvenir assez durable d’humiliation. J’ai particulièrement en mémoire une intervention réalisée en 2013 auprès d’une victime hispanophone, lors de laquelle le médecin du Smur (service mobile d’urgence et de réanimation) m’avait félicitée pour mon usage courant de l’espagnol avec un « Toi, au moins, t’es un peu plus qu’un pompier de base ! » audible par tous. Dans la majorité des cas, la position de sapeur-pompier reste l’occasion d’inverser les rapports sociaux : personnes souvent peu diplômées, leur avis n’en est pas moins écouté lors de l’exercice de leur profession. Mais cette reconnaissance est souvent peu présente dans leur vie personnelle, contribuant à accentuer l’attractivité d’un FN qui les « considère vraiment » et qui prétend dire « les choses comme elles sont » et « sans langue de bois ».

Ces quelques éléments d’analyse ne sont évidemment pas exhaustifs. Malgré une tendance de ce milieu professionnel à s’homogénéiser dans son vote, les divergences existent. Contraints par le devoir de réserve, les débats politiques en caserne restent généralement limités à ce qui touche au fonctionnement du service. La réalité du terrain et ses frustrations quotidiennes refont pourtant surface lors des discussions. Des sujets tels que l’immigration, les politiques sociales, l’insécurité, le statut des fonctionnaires deviennent très vite éminemment politiques et sources de tensions. La légendaire cohésion des sapeurs-pompiers est aujourd’hui malmenée par des clivages de plus en plus liés à la politique, sur fond de crise sociale et économique. Mais ces clivages sont révélateurs d’un mal-être présent dans la profession, quand les compétences requises se retrouvent de plus en plus dépassées lors des interventions quotidiennes. Le vote FN grandit car, face aux préoccupations des sapeurs-pompiers dans l’exercice de leur métier, ni la gauche – réputée laxiste – ni la droite – qui a « trahi » en voulant s’attaquer aux fonctionnaires « trop chers » et à leur retraite – ne trouvent grâce. « Marine », elle, a les mots qui comptent pour séduire un corps de métier en proie à des sentiments d’insécurité économique comme physique atteignant, à l’image des inégalités de notre pays, un niveau sans doute inédit.



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1 Luc Rouban, « Les fonctionnaires et le Front national », note 3, vague 1 de « L’enquête électorale française : comprendre 2017 » (Sciences Po/Cevipof), <www.enef.fr/les-notes>, décembre 2015.


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