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Dossier : Extrême droite : écouter, comprendre, agir

Dans le monde catholique, la relative banalisation du vote FN

Rosaire ©Myriams Fotos/CC
Rosaire ©Myriams Fotos/CC

La hiérarchie catholique, clairement opposée au Front national, fut longtemps suivie par les pratiquants. Depuis les élections régionales de 2015, ce n’est plus le cas. Éléments d’explication.


Depuis ses premiers succès électoraux dans les années 1980, le Front national est régulièrement dénoncé par les évêques français. Cette opposition atteindra son acmé symbolique en novembre 1998, dans le diocèse de Poitiers, quand Mgr Albert Rouet décide de différer le baptême d’un catéchumène en raison de son engagement en faveur du Front national. Hormis une minorité de catholiques (souvent) traditionalistes proches de Bernard Antony et du quotidien Présent, les catholiques pratiquants suivent cette ligne de résistance. Jusqu’à ces dernières années, ils constituaient un électorat ayant une très faible propension au vote FN. Au premier tour de la présidentielle de 2012, ils ne sont ainsi que 4 % à faire le choix de Marine Le Pen contre 16 % des électeurs1. En revanche, parmi les Français qui se déclarent catholiques, il existe une corrélation entre le détachement à l’égard de la pratique religieuse et l’augmentation du vote FN. Au premier tour de la présidentielle de 2012, 17 % des pratiquants occasionnels votent pour le FN et 20 % des non pratiquants, des résultats cette fois au-dessus de la moyenne nationale.

Mais le clivage entre pratiquants et non pratiquants est en train de s’estomper. Lors des élections régionales de décembre 2015, le vote FN a augmenté dans toutes les catégories de catholiques2. Les pratiquants seraient 24 % à avoir opté pour le parti nationaliste : un score moindre que pour le reste des Français, mais en nette augmentation. Plusieurs facteurs permettent de l’expliquer.

Depuis le mandat de N. Sarkozy, l’affirmation de l’identité nationale, en réaction aux flux migratoires et à la menace que l’islam ferait courir aux valeurs de la République, est devenue une préoccupation politique légitime.

Depuis le mandat de Nicolas Sarkozy, l’affirmation de l’identité nationale, en réaction aux flux migratoires et à la menace que l’islam ferait courir aux valeurs de la République, est devenue une préoccupation politique légitime. Ce discours est sorti de l’orbite de la droite nationaliste et s’est banalisé, y compris à gauche. Cette thématique ne place donc plus le FN à part. Parallèlement, le parti nationaliste a gagné en respectabilité en raison du retrait progressif de Jean-Marie Le Pen et de la visibilité croissante de nouvelles personnalités : Marine Le Pen, sa nièce Marion, Florian Philippot, Gilbert Collard, etc. Enfin, le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers, qui a longtemps capté le vote des catholiques conservateurs, s’est effacé et ni le Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, ni Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan n’ont véritablement repris son créneau – bien que ces deux partis obtiennent des scores supérieurs à leur moyenne nationale parmi les catholiques pratiquants.

Ce contexte politique changeant joue sur le catholicisme français. En août 2015, la présence de Marion Maréchal-Le Pen à un débat co-organisé par l’Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon a suscité une controverse. Si Mgr Dominique Rey a justifié ce débat au nom des nécessités du dialogue avec tous, le porte-parole de la Conférence des évêques de France a préféré rappeler que les positions du FN restaient incompatibles avec la foi catholique. De fait, cette invitation, sans être une légitimation du Front national, témoigne de la profondeur de la banalisation de ce parti dans le paysage politique, conduisant les autorités ecclésiales à s’adapter. Bien des évêques et des laïcs engagés sont conscients que la stratégie de rejet n’a pas porté de fruits. Elle a même, paradoxalement, contribué à confirmer la prétention des élus frontistes à incarner la seule opposition au « système ».

Le catholicisme n’est pas un bloc. Tous les pratiquants n’ont pas une égale propension à voter FN. Les plus jeunes sont les plus concernés, quelle que soit leur sensibilité au sein du catholicisme. Chez les catholiques plus âgés, c’est bien plus dans la sensibilité observante3 que se recrutent les électeurs frontistes. Leurs motivations ne diffèrent pas radicalement de celles des autres électeurs FN, lassés d’une vie politique qui semble dominée par des professionnels interchangeables. Parmi les catholiques désireux de contester le caractère libéral et libertaire de la société française ou de résister à la mondialisation de l’économie, le FN apparaît un parti nécessaire pour « bouger » les lignes. Ils veulent justifier la compatibilité de leur choix avec leur foi. La personnalité de Marion Maréchal-Le Pen est souvent au cœur de leurs discours. Ainsi pour Édouard : « Elle est très au-dessus de la moyenne des hommes politiques. Elle a une vraie culture littéraire, comme son grand-père. Et puis elle a du courage. Elle ne cache pas sa foi. Sur les migrants, elle est très claire, défendre le bien commun, c’est d’abord protéger l’équilibre de sa cité. Notre pays est catholique, accueillir tous ces musulmans, c’est renoncer à ce qu’est la France. Et puis, aujourd’hui, il y a déjà beaucoup trop de précarité en France, c’est s’aveugler que de croire qu’on peut en plus accueillir des migrants. Et même pour eux, est-ce souhaitable ? Il vaut mieux qu’ils restent dans des pays ayant une culture plus proche. Sur l’avortement, elle est aussi la seule aujourd’hui à lutter contre la banalisation4. »

Le maintien d’un ostracisme à l’égard du FN est perçu comme un moralisme désuet, voire comme une compromission avec l’ordre établi.

Si les évêques ont longtemps opposé les valeurs de l’Évangile au discours du FN, aux yeux de bien des catholiques observants, la loi Taubira a montré que les partis de gouvernement dominants étaient incapables de défendre la famille et, plus encore, les droits des enfants. Les valeurs de l’Évangile devraient donc aussi leur être opposées. Pour toutes ces raisons, le maintien d’un ostracisme à l’égard du FN est perçu comme un moralisme désuet, voire comme une compromission avec l’ordre établi. Les interventions du pape François sur les migrants ou celles des évêques sur le Front national sont jugées comme du cléricalisme ou comme une forme d’humanitarisme irresponsable.

À quelques jours des dernières élections régionales, la prise de position, pourtant indirecte et euphémisée, de l’archevêque de Lille, Mgr Laurent Ulrich, contre la liste FN, sera dénoncée par une candidate de Souveraineté identité et libertés5 (Siel) qui revendique son engagement conforme à la doctrine sociale de l’Église. L’émancipation politique des jeunes catholiques militants s’est manifestée par le vote socialiste dans les années 1970. Il semblerait qu’au début du XXIe siècle, elle se manifeste par le vote FN. Pour bien des catholiques observants, l’ordre établi, c’est la culture de gauche, la mondialisation et son corollaire : l’immigration. Pour eux, le camp du changement, c’est la droite nationaliste et populaire, qui conçoit la France comme une nation catholique.

Une catholique ne peut-elle pas voter FN ?

Extraits de la « Lettre ouverte à Monseigneur Ulrich, archevêque de Lille » publiée sur le site de Souveraineté identité et libertés, le 04/12/2015.

« Chrétienne pratiquante, mère de famille de bientôt 9 enfants, je me suis engagée au Front national en 2012. […] J’ai été catéchisée par les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, ma famille, le scoutisme. D’un naturel plutôt actif, j’ai accepté bien volontiers les services et responsabilités diverses qui m’ont été confiés depuis l’adolescence : cheftaine, animatrice d’aumônerie, jusqu’à recevoir une lettre de mission de Mgr Soubrier en 2000 pour le diocèse de Nantes. D’autres engagements culturels, associatifs, humanitaires m’ont permis d’apporter ma contribution à la vie de l’Église et la vie sociale. Enfant des JMJ [Journées mondiales de la jeunesse], j’ai bu et médité les enseignements de saint Jean-Paul II, complétés par Benoît XVI et aujourd’hui le pape François. Mais alors ? Est-il possible d’être chrétienne et non seulement de voter Front national, mais plus encore d’en être candidate et le représenter aux élections ? […]

[Le catéchisme] nous enseigne sur le devoir pour tout chrétien catholique romain d’être PATRIOTE. En lien avec le quatrième commandement, comme nous devons honorer notre père et notre mère, nous devons honorer la patrie, la terre sur laquelle nous avons été semés. […] Ensuite, le catéchisme nous enseigne sur le devoir que les pays « riches » ont envers les pays « pauvres ». On y trouve notamment l’obligation de justice de ne pas piller ces pays dits émergents, de ne pas y semer le désordre et la guerre. Or n’est-ce pas ce que les dirigeants de la France, depuis plus de 40 ans, tout en décriant le colonialisme, n’ont cessé de faire ? Intervenant au gré de leurs intérêts, faisant peu de cas de la stabilité et des besoins de ces terres comme de leurs habitants. […]

Savez-vous qu’en France il y a des personnes qui ne peuvent plus payer leurs charges courantes ? Des familles dont les prestations familiales ont diminué ? Des sans-abri et des clochards ? Savez-vous que le Nord est à 13 % de chômeurs ? Comment est-il possible de penser que nous pouvons recevoir des personnes précaires et leur apporter la stabilité que le pays n’apporte plus aux siens ? Je suis allée à la jungle de Grande-Synthe la semaine dernière. J’ai vu les tentes dans la boue, alors que nous avons tous allumé nos chaudières, j’ai vu la saleté, alors que médecins et pharmaciens savent que la gale et d’autres maladies reviennent sur nos territoires. […] La chrétienne que je suis ne dort pas très bien depuis qu’elle a vu ces toiles sous la pluie... Prétendre accueillir avec humanité pour n’avoir rien d’autre à offrir que la saleté et la misère est le plus beau mensonge pieux. […] Ma démonstration ne cherche pas à prouver que le Front national est un parti chrétien ; je tente simplement avec lucidité de prendre un peu de hauteur sur les anathèmes qu’il subit outrageusement et de manière caricaturale. Non il n’est pas xénophobe de contrôler qui entre et sort de son pays, c’est même le devoir de ceux qui en ont le mandat, pour le bien de la population qui leur est confiée. […]

Alors que le candidat socialiste a affirmé à La Manif pour tous que le gouvernement actuel n’a pas agi contre les familles, alors que les représentants des Républicains sont unanimes pour conspuer Marion Maréchal-Le Pen quand elle dit vouloir supprimer les subventions du planning familial, dont les actions vont profondément dans le sens du refus de la vie, Marine Le Pen affirmait encore ce matin sur France Bleu Nord qu’elle trouvera « une ligne budgétaire régionale pour les jeunes mères qui souhaitent garder leur enfant ». Convenons que cela fait longtemps qu’un responsable politique n’avait pas pris une position aussi engageante pour la vie naissante ».

 


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1 Claude Dargent, Guy Michelat, « Système symbolique catholique et comportements électoraux »Revue française de science politique, n°1, vol. 65, février 2015, pp. 27-60.

2 Sondage Ifop/Pèlerin, « Le vote des catholiques au premier tour des élections régionales », 06/12/2015.

3 Les « catholiques observants » attachent une importance particulière au culte et à la dévotion. Ils se distinguent, selon la typologie de l’auteur, des « inspirés », des « émancipés » et des « conciliaires revendiqués ». Cf. Y. Raison du Cleuziou, Qui sont les cathos aujourd’hui ? Sociologie d’un monde divisé, DDB, 2014 [NDLR].

4 Entretien avec Édouard, 45 ans, marié, cadre dans une banque, Meudon, le 03/07/2016.

5 Parti membre du Rassemblement bleu Marine, coalition politique de partis souverainistes [NDLR].


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