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Dossier : Extrême droite : écouter, comprendre, agir

Les nuits sont enceintes…

"Vers quoi ?" Phil / Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Au cœur des ténèbres actuelles, l’encyclique du pape François, « Laudato si’ » est porteuse d’une espérance, résolument politique : celle d’un monde nouveau à faire naître ensemble.


L’avenir est sombre, la nuit l’emporte de partout. La peur, la méfiance et le repli sont devenus la norme. Et si les ténèbres étaient cet espace mystérieux où germe le radicalement nouveau ? Comme dans le ventre d’une femme ou les entrailles de la terre, c’est dans l’obscurité que la semence prend forme. « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra », dit un proverbe turc. Aucune garantie, juste la confiance que cette nuit renferme un nouveau possible. Aucune preuve, juste quelques signes. Des étincelles dans l’obscurité.

Un signe de ce possible ? L’encyclique Laudato si’1 et les effets qu’elle a déjà commencé à produire. Au milieu de la nuit écologique, comme un cri provenant du plus profond de la terre épuisée et dégradée, a surgi Laudato si’. Quelques mois avant la Cop21, menacée par l’échec du sommet de Copenhague (2009) et les intérêts de chaque pays, Laudato si’ a été entendue comme un appel à bâtir une « maison commune ». Elle a été saluée par le monde politique et la société civile comme une lumière. Pour Nicolas Hulot, l’encyclique ne se contente pas de dresser un constat de la situation écologique et culturelle de notre société, en expliquant finement comment nous en sommes arrivés à ce point, elle constitue « une magnifique feuille de route pour chaque individu, mais également pour les responsables politiques et économiques2 ». Edgar Morin l’a qualifiée d’« Acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation3 ». L’impact de l’encyclique a été immédiat, contribuant à créer le cadre favorable pour la signature de l’accord de la Cop21, un accord salué par l’ensemble de la communauté internationale comme historique par son caractère universel.

L’avenir dont parle « Laudato si’ » est à faire naître. Le tragique de la situation actuelle est considéré comme « des douleurs d’enfantement » d’un monde nouveau.

Avant tout, Laudato si’ dit quelque chose de nouveau sur l’espérance. Face à la crise, l’espérance pourrait être un rempart protecteur qui garantit nos acquis. Mais ce n’est pas de cette espérance qu’il est question. L’avenir dont parle l’encyclique est à faire naître. Le tragique de la situation actuelle est considéré comme « des douleurs d’enfantement » d’un monde nouveau. Un monde qu’on ne connaît pas encore, qui sera porteur d’une nouveauté radicale. L’espérance dont parle Laudato si’ est un élan qui met en marche vers un nouveau possible. Elle dénonce sans concession la racine du mal et, en même temps, elle fait la louange de cette civilisation en train d’émerger. En ce sens, elle a une dimension politique : elle identifie, dans la société, les logiques mortifères – la « culture du déchet », la « démesure anthropocentrique », « le paradigme technocratique » – et relève les germes de ce qui se profile comme un nouveau paradigme du vivre ensemble. « L’authentique humanité, qui invite à une nouvelle synthèse, semble habiter au milieu de la civilisation technologique presque de manière imperceptible, comme le brouillard qui filtre sous une porte close » (Laudato si’, 112). C’est dans cette « promesse permanente », dans cette « résistance obstinée », que se trouve la véritable source d’espérance.

Trois indications de la nouveauté politique véhiculée par Laudato si’ sont à souligner. Souvent considérée comme une menace, la différence de l’autre y est objet de lien. « Tout est lié ». Le lien permet de créer du commun entre des singularités, sans uniformiser. Il s’agit de créer de l’interdépendance entre des domaines habituellement vus comme indépendants, voire opposés : entre l’humain et la nature, entre « la clameur des pauvres » et « la clameur de la terre », entre l’économie et la politique, entre le local et l’international, entre les religions et les sciences. Les différences entre les êtres vivants, les cultures, les confessions, les générations, ne mettent pas en danger l’intégrité de chacun : elles révèlent, valorisent et relient ce que chacun porte de spécifique. L’« écologie intégrale » y est politique, car elle suppose de regarder la réalité non comme une série de problèmes, mais comme un projet de fraternité universelle.

Réduit souvent à l’idée de croissance économique et de développement technologique, le progrès doit, selon l’encyclique, être redéfini en prenant en compte la qualité relationnelle, le bien commun, la valeur propre de chaque être vivant. Le pape appelle de toutes ses forces à convertir « le modèle de développement global ». Le changement attendu suppose une véritable métamorphose de la vie individuelle et collective, une « révolution culturelle ». La finalité n’est plus de maximiser le gain et de préserver le pouvoir, mais de faire en sorte que chaque être vivant trouve sa place et se sente chez lui dans la maison commune. La transformation concerne autant nos styles de vie que les structures économiques et politiques. Il ne s’agit pas de préserver ses acquis personnels, mais de construire ensemble un destin commun. Et pour construire du « commun », une clé : le dialogue, car lui seul peut faire passer du jeu de forces à la communion. Le dialogue comme stratégie politique n’est pas celui du clientélisme et des promesses faciles, mais celui qui crée de véritables espaces de participation et de co-construction, celui qui transforme le simple électeur en acteur de sa cité.

Enfin, l’expérience spirituelle, souvent reléguée dans le domaine privé, acquiert dans Laudato si’ une dimension publique et sociétale. En appelant à une « conversion écologique », le pape François indique clairement que dans le rapport à la nature se joue quelque chose de spirituel. L’écologie ne relève pas que d’une gestion rationnelle des ressources. Elle entraîne une manière particulière de concevoir la vie et ce qui fait vivre. La nature décentre et libère. Elle nous fait prendre conscience que la vie ne relève pas seulement de notre capacité de maîtrise et de contrôle. En même temps, elle révèle notre capacité créatrice : celle qui transforme la fragilité en source d’alliance. La spiritualité acquiert ainsi une dimension politique, non comme manifestation religieuse à réguler, mais comme ressource pour construire du « commun ».

« Les nuits sont enceintes ». Laudato si’ donne à voir un monde en gestation, un monde où la peur se transforme en audace, la méfiance en confiance et le repli en ouverture. Elle rejoint ainsi les innombrables initiatives qui attestent que ce monde est déjà présent : circuits courts, permaculture, monnaies locales, commerce équitable, finance solidaire… Laudato si’ donne à ce bouillonnement de créativité un cadre politique : elle intègre et met en cohérence. « Les nuits sont enceintes ». À nous de faciliter l’accouchement de cette nouvelle civilisation !

 


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1 Pape François, Loué sois tu !/Laudato si’. Édition présentée et commentée sous la direction des jésuites du Ceras avec guide de lecture, Lessius, 2016 [2015, 2e édition].

2 Conférence de presse à la Conférence des évêques de France, le 19/06/2015.

3 « Edgar Morin : ‘L’encyclique Laudato si’ est peut-être l’acte 1 d’un appel pour une nouvelle civilisation’ » (entretien réalisé par Antoine Peillon et Isabelle de Gaulmyn), La Croix, , 21/06/2015.


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