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Dossier : Extrême droite : écouter, comprendre, agir

Le pari de l’innovation

St-Mihiel (Meuse) © Pierre Hurtevent/Flickr
St-Mihiel (Meuse) © Pierre Hurtevent/Flickr
La concertation autour du développement local permet de faire naître des projets utiles pour redonner un peu d’espoir à ceux qui se sentent abandonnés. Et de contenir ainsi le repli sur le vote pour l’extrême droite.

Ce sont deux cantons voisins sur les côtes de Meuse : rien ne les distingue sur le plan sociologique – tous deux sont fortement ruraux, vieillissants et dans une situation économique assez défavorable –, or ils ont donné des résultats très contrastés aux élections départementales de 2015. L’un, celui de Saint-Mihiel, a porté à sa tête un binôme Front national (FN) le dimanche 29 mars 2015, alors que dans le canton voisin, autour d’Étain, la gauche l’a emporté. Dans un contexte de divisions locales à droite et à gauche, le score à Saint-Mihiel fut le seul succès du FN en Lorraine ce jour-là. Depuis, le scrutin a été invalidé1. C’est un centriste qui l’a finalement emporté.

Cette victoire du Front national, même si elle n’a été qu’éphémère, doit être analysée. Pour Olivier Aimont, directeur général du Centre permanent d’initiative pour l’environnement (CPIE), elle est en partie la traduction « d’un ras-le-bol des réformes descendantes dans les territoires, coupées des préoccupations des populations. Le temps des réflexions collectives plus participatives est terminé et c’est dommage ». Ces remarques aident à mieux comprendre pourquoi aujourd’hui des pans entiers du pays se sentent de plus en plus livrés à eux-mêmes, privés de soutiens, leurs habitants jamais écoutés. Ils deviennent, ainsi, scrutin après scrutin, une des terres d’expansion du vote frontiste.

À vrai dire, les causes profondes de cette poussée sont anciennes. Depuis une trentaine d’années, le développement économique français est porté par les grandes métropoles. Mais les écarts entre les espaces ont été longtemps masqués par des politiques publiques, une organisation administrative et une représentation politique (poids du Sénat et des départements) plutôt favorables aux campagnes. Dans un tel contexte, la réduction des dépenses publiques, liée notamment à la crise de 2008, a été un coup de tonnerre, se traduisant par un ralentissement considérable dans la redistribution des richesses. Le phénomène s’est encore amplifié quand une part importante du pays (20 à 25 % selon l’économiste Laurent Davezies) a été confrontée à des pertes significatives d’emplois, avec la transformation profonde de l’appareil productif appuyé désormais sur le développement d’entreprises à forte valeur ajoutée. Ces activités proposent des emplois très qualifiés et plutôt urbains. Le vote FN se développe alors dans les zones oubliées, de plus en plus vulnérables, au gré des difficultés sociales et d’un fort sentiment d’abandon et de déclassement.

Mais ce vote se nourrit aussi de contradictions au sein même de ces zones. Faute d’être résolues ou simplement évoquées, elles accroissent les tensions. La solidarité entre gens qui se sentent abandonnés n’est pas spontanée. Elle se réduit souvent au stade familial ou affinitaire. Être capable, alors, de faire naître sur place des projets porteurs, de nature à favoriser l’activité, n’est pas simple.

Dans le canton d’Étain aussi, on trouve beaucoup de pesanteurs de nature à nourrir l’exaspération relayée par le FN. Il a fallu tout le travail d’une figure charismatique comme Jean Lacroix, disparu il y a huit ans, pour bousculer les habitudes et créer des dynamiques pour un meilleur partage des terres, aider à l’installation de jeunes agriculteurs et miser sur l’agriculture biologique. À l’époque où personne n’y croyait, l’ancien maire de Bonzée a accompagné dans sa commune la naissance du CPIE, une structure associative qui œuvre à la sensibilisation et à l’éducation au développement durable et soutient, par ses conseils, les territoires dans leurs projets.

Comment vaincre les réticences, quand demeure une aspiration à la conservation des usages anciens et une forte inquiétude face à ceux qui innovent ?

Mais la bataille des anciens et des modernes fait parfois rage. Les difficultés d’installation pour de nouveaux exploitants sont souvent réelles. Dans ce paysage de magnifiques vallons verts, comment encourager la créativité ? Comment enclencher un dynamisme local et vaincre les réticences, quand demeure une aspiration à la conservation des usages anciens et une forte inquiétude face à ceux qui innovent ? Peu de jeunes, souvent partis plus loin. Un fossé existe entre les figures locales, installées là depuis toujours, riches de leur histoire commune, et les nouveaux arrivants, porteurs d’autres expériences et il n’est pas toujours si facile de s’accorder.

Patricia Pierson, à la tête de l’Esparge, en a fait l’expérience. Cette association s’est mobilisée pour créer du lien social et transmettre la mémoire de ce village martyr de la Grande Guerre. Elle aussi a été confrontée à cette « passion du calme ». Sa détermination est aujourd’hui couronnée de succès : son association a contribué à réactiver la mémoire des Éparges, a produit une riche documentation mise à disposition du public. Tout près de là, depuis une bonne décennie, un collectif d’une quinzaine d’artistes s’est mobilisé pour rendre leurs œuvres visibles dans de bonnes conditions. Ce travail en réseau d’Artspire a débouché sur des événements dans la région. Des œuvres ont été exposées puis commercialisées.

À plus grande échelle, cette bataille du lien social est menée depuis le CPIE. Avec des résultats probants : lorsque les débats sont correctement menés, ils s’avèrent être de puissants réducteurs des tensions et un lieu de compromis utiles. Olivier Aimont plaide jour après jour pour la multiplication de coopérations entre des sensibilités différentes (chasseurs et défenseurs de l’environnement, par exemple) et pour une mise en action accrue de la société civile dans la vie des territoires. Afin de sortir des impasses constatées quand « les gens eux-mêmes ont bien du mal à s’impliquer dans des choix concernant leur avenir ». Il cherche, avec Alexandra Pinaton, la directrice opérationnelle du CPIE, à « raccrocher les wagons » en facilitant des initiatives issues de la base et en intégrant la dimension environnementale. Une manière de lutter efficacement contre la désespérance. Tous deux veulent convaincre les gens du « pouvoir qu’ils ont d’agir » : ils ne sont pas condamnés à subir les mutations en cours et il est possible de vaincre un certain immobilisme et surtout la victimisation.

Confiant dans l’avenir, mais conscient des difficultés actuelles pour animer des territoires ruraux avec si peu de moyens, Olivier Aimont ajoute : « Aujourd’hui, on ne peut promouvoir le développement durable et dans le même temps baisser les bras face aux pesanteurs et au rejet de l’innovation. Ce sont ces refus qui font d’abord le lit du Front national. »

Une version proche de cet article a été publiée dans « La Croix » en avril 2015 sous le titre : « Dans la Meuse, l’innovation prépare l’avenir ».



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