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Dossier : Internet réinvente-t-il le militantisme ?

Vers un avenir convivialiste

L’avenir est indéterminé. Radieux pour certains, inexistant pour d’autres. Une troisième hypothèse se dessine : celle d’un futur convivialiste, où la technologie pourrait avoir toute sa place.


Régulièrement, l’avenir a été un objet d’espérance et a ouvert un horizon d’attente fascinant. « De quelles nouvelles inventions, créations, explorations l’aventure humaine sera-t-elle capable ? Quelles merveilles et quels prodiges l’avenir nous réserve-t-il ? » Ces interrogations trépidantes ont marqué l’engagement de beaucoup ces derniers siècles.

Effectivement, l’avenir nous a impressionnés ! La Terre a cessé d’être le centre de l’univers ; la machine à vapeur, à l’origine de la révolution industrielle, a changé la face du monde ; la théorie quantique a bouleversé la façon de penser ; les antibiotiques ont permis de traverser des morts autrefois certaines ; nous sommes devenus joignables où que nous soyons, chacun disposant d’immenses savoirs dans la poche de son jeans. La modernité a souvent été caractérisée par une convergence entre progrès technique et progrès social. L’engagement de femmes et d’hommes tendus vers l’avenir a permis de sortir de la misère une partie de l’humanité.

La modernité a souvent été caractérisée par une convergence entre progrès technique et progrès social.

Trois hypothèses sur l’avenir

Mais depuis notre entrée en postmodernité, la fin des Trente Glorieuses et la chute des grands récits, progrès technique et progrès social sont dissociés. La temporalité linéaire du progrès – avec la conviction que demain sera meilleur qu’aujourd’hui – est rompue. Et l’entrée dans l’Anthropocène, cette nouvelle période géologique caractérisée par la modification durable des conditions d’habitabilité de la Terre, compromet la pérennité même de l’aventure humaine. L’avenir est en train de disparaître – qu’il soit porteur de merveilles ou de sidérations. Les propos de la lycéenne suédoise Greta Thunberg l’attestent : « Pourquoi devrions-nous étudier pour un avenir qui n’existera bientôt plus ? » Il s’agit là de la première hypothèse : l’avenir a disparu.

Une voix dissonante, principalement émise depuis la Californie, retentit de temps à autre : l’avenir existe. Il sera great, bigger than ever, et surtout numérique, comme le disent en chœur les milliardaires Mark Zuckerberg, co-fondateur et PDG de Facebook, Larry Page et Sergey Brin, fondateurs de Google, Jeff Bezos, fondateur et PDG d’Amazon ou encore Elon Musk, fondateur de SpaceX, Tesla et Neuralink (une entreprise qui vise à l’interfaçage du cerveau avec le numérique). Selon ce dernier, qui a pour ambition d’installer une colonie humaine sur la planète Mars d’ici quelques années, nous n’aurions pas fondamentalement à nous en faire. Aucune limite n’est infranchissable pour le génie humain, qu’elle soit planétaire, corporelle ou cognitive. Nous allons bientôt pouvoir fusionner avec la machine et démultiplier notre puissance. C’est la deuxième hypothèse : l’avenir sera celui d’un prométhéisme numérique – au sens de recherche de puissance fondée sur la transgression. L’hubris, cette démesure qui mute en folie destructrice, régnera, au nom de la maximisation des intérêts individuels de l’homo œconomicus. En atteste la montée en puissance de Google, Facebook ou Amazon qui se chargent d’écrire le futur pour des milliards de consommateurs.

Un autre avenir – postprométhéen, posthubris ou postcapitaliste – ne serait-il pas possible ?

Un autre avenir – postprométhéen, posthubris ou postcapitaliste – ne serait-il pas possible ? Ne le voit-on pas déjà poindre dans les Zad, les « zones à défendre » (dont celle de Notre-Dame-des-Landes), au cœur des Amap, ces « Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne » ou au sein des collectifs mobilisés pour les femmes et les hommes en situation de précarité ? Voici donc une troisième hypothèse : l’avenir sera convivial et marqué par la coexistence de citoyens engagés. Mais alors, quelle place pour le numérique ?

Le convivialisme, un engagement pour l’avenir

Une guerre des idées est ainsi ouverte sur l’endroit d’où jaillira l’avenir. Bien évidemment, il ne sera pas exclusivement l’une des trois hypothèses évoquées. Nous soulignons ici la cohabitation simultanée de différentes manières d’appréhender l’avenir. À titre personnel, nous pensons que la source d’espérance que représente l’avenir n’est pas tarie. Nous faisons le pari qu’il viendra de cet espace vide qu’est « l’entre-nous », qui se distingue radicalement de l’entre-soi dans la mesure où il intègre l’étranger. Cette vision de l’avenir participe d’une mutation anthropologique – qui n’a absolument rien à voir avec la mutation transhumaniste (deuxième hypothèse) ! Ici, ce n’est pas tant l’individu qui est le centre de la mutation, mais l’espace relationnel entre les humains et avec le non-humain. Or l’avènement d’un avenir convivial nous transforme en profondeur. En effet, la mise en partage de l’existence met sous bonne garde l’hubris, l’un des principaux maux du temps présent.

Nous soulignons ici la cohabitation simultanée de différentes manières d’appréhender l’avenir.

Le « convivialisme »1 est un concept politique qui accorde une place centrale à la convivialité. Étymologiquement, « convivialité » relie con (avec) et vivere (les vivres, ou vivre, habiter). Ainsi, c’est le partage des vivres (donc des ressources) qui fonde le partage de l’existence avec les autres, accordant un primat à la coexistence. La tonalité du terme véhicule l’idée de bon moment, de chaleur, de soutien. Le partage d’une sympathie peut être un aiguillon pour la régulation de nos libertés afin que leur exercice n’aboutisse pas au massacre physique ou psychique des autres. Une confiance est faite non pas à l’individu, mais aux relations entre les individus. À l’hubris s’oppose un art de vivre ensemble, fondement d’un nouvel imaginaire politique.

La critique, la résistance et l’utopie

Le convivialisme peut être identifié ici comme un style d’engagement pour l’avenir, à l’articulation de trois fonctions essentielles : la critique, la résistance et l’utopie. Une fonction critique, tout d’abord, pour comprendre et rectifier certaines erreurs de la modernité. Une fonction utopiste, car il importe de nous donner les moyens de continuer d’espérer et de croire en un avenir possible. Mais ces deux fonctions courent le risque d’être stériles si elles ne sont pas articulées à celle d’une résistance ancrée dans le réel, ici et maintenant. De la même façon, la critique et la résistance courent le risque de la violence si elles ne sont pas articulées avec l’utopie ; et l’utopie et la résistance celui de la naïveté sans la triangulation de la critique. Il est donc essentiel de tenir dans l’opposition (résistance) à partir de ce qui est identifié comme problématique (critique) pour que l’avenir espéré puisse advenir (utopie). Et si le numérique pouvait participer d’une repolitisation de nos existences, en permettant une prise de distance avec le paradigme prométhéen qui semble le constituer ?

« Peer to peer » : tout est possible

En 2019 était publié le manifeste Peer to peer. The commons manifesto2 (littéralement, « Pair à pair. Manifeste des communs »). Le peer to peer (P2P) est d’abord une infrastructure numérique : il s’agit d’un réseau où chacun peut être connecté avec chacun sans passer par un serveur de centralisation, créant des relations horizontales entre les individus. Les intérêts, partagés entre les membres du réseau, ne sont pas dictés par les quelques propriétaires du capital. Les auteurs du manifeste identifient un mouvement de fond en train de s’effectuer à partir du numérique, et notamment du P2P, pouvant participer à une véritable transformation sociétale. Mais ils se refusent à tout déterminisme technologique3 : un même outil – le peer to peer – peut permettre l’émergence d’espaces socio-politiques opposés selon l’usage qui en est fait. Il permet tout autant d’utiliser la force du réseau pour accroître un capital grâce à la vente de données numériques que de chercher à faire advenir un monde convivialiste. Ainsi Facebook, Uber, Bitcoin, Wikipédia, mais aussi Enspiral (un réseau aidant au développement de projets sociaux) ou encore Farm Hack (des agriculteurs construisant eux-mêmes leurs machines) utilisent-ils la même technologie.

La technophilie des auteurs du manifeste n’est pas une foi aveugle en la technique. À aucun moment il n’est dit que la technique permettra de sauver l’humanité, comme dans le Manifeste écomoderniste (2015) ou le Manifeste accélérationniste (2013) par exemple. Les auteurs mentionnent simplement qu’à travers ces réseaux faiblement régulés où la contrainte hiérarchique est peu présente, la coopération est possible, permettant d’altérer l’hégémonie capitaliste. Le numérique est alors au cœur d’une réorganisation sociale et politique conviviale. La production de communs conviviaux se distingue de la production capitaliste sur les trois niveaux qui la caractérisent. À la propriété privée et au contrôle des moyens de production, la production de communs oppose la propriété collective et la gestion des ressources ; à la maîtrise du travail à travers l’établissement d’une hiérarchie, elle oppose une coordination horizontale ; à la création de valeur à travers la plus-value marchande, elle oppose la production de valeur sociale.

À travers ces réseaux faiblement régulés où la contrainte hiérarchique est peu présente, la coopération est possible.

La technologie peer to peer est ici un support pour le développement et la généralisation d’un style relationnel capable d’avoir un impact sur le devenir de l’aventure humaine. Avec le Manifeste des communs, nous avons affaire à la vision d’une mutation anthropologique conviviale pour laquelle le numérique représente une opportunité. Ce n’est pas lui, en tant que tel, qui permettra l’avènement d’un autre type de société. En revanche, il peut être un point d’appui vers une généralisation d’un autre style relationnel. Loin d’être écrit en vue d’une prise de pouvoir politique, ce texte vient nourrir les divers engagements alternatifs de citoyens en leur donnant à voir le type de monde commun qu’ils peuvent faire advenir. Mais l’infrastructure socio-technologique peer to peer peut aussi venir renforcer le pouvoir du capital et faire advenir la deuxième hypothèse mortifère évoquée. Tous les possibles sont ouverts.

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1 Cf. Les convivialistes, Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance, Le bord de l’eau, 2013. Cf. également l’article du sociologue français Alain Caillé, « Au-delà du libéralisme, le convivialisme », Revue Projet, n° 324-325, décembre 2011.

2 Michel Bauwens, Vasilis Kostakis et Alex Pazaitis, Peer to peer. The commons manifesto, University of Westminster Press, 2019.

3 Le déterminisme technologique est un courant de pensée selon lequel il y aurait un lien causal entre progrès technique et changement social : le premier déterminerait le second. Cf. Florence Millerand et Pierre Doray, « Déterminisme technologique », dans Frédéric Bouchard, Pierre Doray et Julien Prud’homme (dir.), Sciences, technologies et sociétés de A à Z, Presses de l’Université de Montréal, 2015, pp. 66-69.


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