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Dossier : Internet réinvente-t-il le militantisme ?

Afrique – Quand la démocratie se joue en ligne

Formation à la sécurité numérique par le collectif Tournons la page - juillet 2019
Crédit : Laurent Duarte
Formation à la sécurité numérique par le collectif Tournons la page - juillet 2019 Crédit : Laurent Duarte

Le virage numérique qu’a connu l’Afrique a permis à de nombreuses voix dissidentes de se faire entendre, contournant la censure. Mais il pose la question de la sécurité des cybermilitants… et ne remplace pas l’engagement de rue. L’expérience du collectif « Tournons la page ! ».


« Tournons la page ! » Le 15 octobre 2014, cet appel de militants et d’intellectuels d’Afrique et d’Europe résonnait comme un cri de ras-le-bol et de ralliement. Malgré la vague de démocratisation des années 1990, les régimes autoritaires se perpétuent en Afrique francophone. Des élections régulières de façade et la mise en place d’institutions de contrôle n’étouffent pas le sentiment général de nombreux Africains : malgré les promesses, la pratique démocratique n’a pas toujours porté ses fruits. Face au non-respect des droits fondamentaux et à la limitation croissante de l’espace civique, la mobilisation générale dans la rue s’impose comme une solution pacifique pour construire un avenir démocratique. Ce fut le cas au Burkina Faso en 2015, lors des Printemps arabes ou, plus récemment, en Algérie et au Soudan. À chaque fois, le numérique a joué un rôle important, voire décisif.

« Tournons la page ! » est, selon son propre site, « un mouvement citoyen transcontinental qui regroupe des membres de la société civile d’Afrique et d’Europe dans le but de promouvoir la démocratie sur le continent africain ». Il est présent au Burundi, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Niger, en République démocratique du Congo et au Tchad. Les 220 organisations de la société civile que rassemble ce collectif s’approprient naturellement les outils numériques sur un continent où la pénétration d’Internet et l’acquisition des smartphones ont fait un bond spectaculaire ces dernières années. La coordination d’un mouvement aussi large que Tournons la page ! oblige à un recours quotidien aux moyens numériques. Les mails utilisés au lancement du mouvement ont très vite fait place aux boucles d’échanges WhatsApp ou Signal, deux applications de messagerie instantanée. Quant à Twitter et Facebook , ils sont des vitrines plus visibles et faciles d’accès qu’un site Internet.

La coordination d’un mouvement aussi large que « Tournons la page ! » oblige à un recours quotidien aux moyens numériques.

Réseaux sociaux, nouveau canal d’expression

Le numérique faciliterait-il l’avènement de mouvements sociaux sous des régimes autoritaires ? Les interrogations sont multiples sur la sécurisation et la modération des échanges, la protection des données, le contrôle de la prise de parole publique, le contournement de la censure… « Les outils numériques sont nos premiers alliés dans notre combat pour la promotion de la démocratie », explique Alexandre Amani, coordinateur de la Plateforme d’autonomisation des organisations de jeunesse de Côte d’Ivoire (PAOJ-CI) et animateur de Tournons la page ! sur place. « Dans un pays comme le nôtre, où les médias publics sont la chasse gardée du parti au pouvoir, nous avons, grâce aux réseaux sociaux notamment, un canal d’expression à nous.1 » En effet, les États africains ne sont pas encore en mesure de peser sur les géants comme Facebook ou Twitter pour réclamer la suspension d’un compte ou la suppression d’un post. Sur le plus jeune continent de la planète, l’usage des réseaux sociaux est indispensable pour sensibiliser la population à travers des campagnes en ligne, des affiches numériques et des vidéos. Et la jeunesse urbaine africaine s’est saisie de l’opportunité : on assiste aujourd’hui à une explosion du nombre de blogueurs, journalistes indépendants, lanceurs d’alerte… Très suivis, ils offrent une nouvelle tribune aux militants de la société civile.

Quand l’accès aux médias publics ou privés est impossible pour les voix dissidentes, les réseaux sociaux (s’ils ne sont pas bloqués, comme au Tchad depuis plus d’un an) servent à contourner la censure et à s’adresser à une population jeune, de plus en plus active sur Facebook, WhatsApp ou Twitter. Le coordinateur de Tournons la page ! au Gabon, Marc Ona Essangui, le confirme : « Pour contourner la censure qui frappe les acteurs pro-démocratie dans les médias d’État et en l’absence de réels médias privés indépendants, les outils numériques demeurent nos seuls leviers pour mobiliser les activistes, fédérer les syndicalistes et, surtout, sensibiliser l’opinion sur les questions dominantes de l’actualité sociale et politique.2 » Au Gabon, Tournons la page ! a aussi développé sa propre Web TV, qui diffuse de courts reportages ou des entretiens avec des militants. Et, depuis juillet 2017, cette coalition dispose d’un canal indépendant, géré par de jeunes journalistes dont l’engagement empêchait de trouver un emploi dans une rédaction gabonaise.

« Les outils numériques demeurent nos seuls leviers pour mobiliser les activistes, fédérer les syndicalistes et sensibiliser l’opinion. » (M. Ona Essangui)

À l’heure de l’instantanéité et de l’accélération des rythmes politiques, les dérives des dirigeants sont dénoncées immédiatement sur Facebook et Twitter. En Côte d’Ivoire, par exemple, les irrégularités constatées par les observateurs de la société civile lors des élections locales ont été rendues publiques sur des pages Facebook très suivies, coupant court aux possibilités de dissimulation ou de manipulation des résultats. Dans une certaine mesure, les réseaux sociaux permettent aux activistes d’influencer l’agenda politique.

Un espace médiatique concurrentiel

On assiste également à une compétition entre militants pour occuper l’espace public et médiatique. Si des mouvements citoyens de jeunes – comme la Lucha (Lutte pour le changement) en République démocratique du Congo ou « Y’en a marre » au Sénégal – sont devenus si populaires, c’est autant par le renouvellement des formes d’action collective qu’ils proposent sur le terrain que par leur usage stratégique du net3. Une action « coup de poing », calibrée pour devenir virale sur les réseaux sociaux, peut s’avérer plus efficace que l’organisation, pendant trois mois et pour un résultat toujours incertain, d’une grande manifestation de rue. De même, une campagne numérique de « naming and shaming »4 vaut parfois mieux qu’un long et coûteux contentieux juridique avec une entreprise multinationale. Cette visibilité de nouveaux militants est une force pour un mouvement mais peut également créer des rivalités avec des acteurs plus traditionnels dans un espace public fortement concurrentiel. Et l’intérêt des bailleurs de fonds internationaux pour les « innovations numériques » conduit indirectement à renforcer cette concurrence, opérant une redistribution de la légitimité au sein du champ militant africain. Par exemple, l’Union européenne et l’Agence française de développement (AFD) exigent régulièrement de l’innovation (souvent technologique) dans leurs appels à projets.

Une action « coup de poing », calibrée pour devenir virale sur les réseaux sociaux, peut s’avérer plus efficace que l’organisation d’une grande manifestation de rue.

Militants de la diaspora : loin mais efficaces

Ce tropisme de la révolution 2.0 peut conduire à valoriser, parfois de manière excessive, les profils militants de la diaspora. Ceux-ci – dont l’apport à la démocratisation du continent n’est pas négligeable – ont un accès privilégié à l’espace médiatique international. Protégés par le cadre démocratique des pays où ils résident, ils adoptent souvent un registre frontal et vindicatif qui s’accorde parfaitement avec le fonctionnement des réseaux sociaux et leur permet de capter l’attention des journalistes. Cette occupation de l’espace numérique peut alors repousser au second plan les acteurs qui, en Afrique, adoptent un discours plus mesuré pour se protéger de la répression et dont l’accès à Internet est bien plus difficile et coûteux.

Mais la sécurité numérique d’un groupe n’est assurée que lorsque l’ensemble des membres appliquent les règles fixées et utilisent correctement les outils à leur disposition.

Car le cybermilitantisme n’est pas exempt de risques. Des régimes comme ceux du Cameroun, du Tchad ou du Gabon ont été formés par des services de renseignements étrangers (Israël, États-Unis, France, Chine…) pour contrôler l’espace numérique et éviter toute contestation. Ils ont massivement envahi les réseaux par l’usage de « bots » ou de « trolls »5. Comment, dès lors, offrir une protection numérique aux militants ? Via les VPN6 comme Psiphon, les communautés développant des logiciels libres proposent de nombreuses applications gratuites de cryptage des e-mails (Protonmail, Open PGP, etc.) et des disques durs virtuels de contournement de la censure (Veracrypt). L’entreprise Security First, spécialisée dans la protection numérique des défenseurs des droits humains, a aussi développé Umbrella, une application pour apprendre à se protéger des principales menaces numériques et physiques. Si l’accès à ces outils est facile et gratuit, réunir des citoyens de plusieurs pays dans un lieu sûr pour assurer une formation est extrêmement coûteux. Mais la sécurité numérique d’un groupe n’est assurée que lorsque l’ensemble des membres appliquent les règles fixées et utilisent correctement les outils à leur disposition. Comment s’en assurer lorsque le mouvement réunit plusieurs milliers de personnes ? La médiocrité des services de télécommunication en Afrique, le coût élevé de la connexion, la lenteur du débit, de même que l’usage massif de la cybercriminalité dans de nombreux pays de la région (Côte d’Ivoire, Nigeria, Égypte…) compliquent encore ce travail de protection des militants grâce aux outils numériques.

Ne pas négliger les outils traditionnels

Au Gabon et au Cameroun, afin de compiler les résultats du vote en temps réel, les membres de Tournons la page ! ont formé des observateurs électoraux et créé des applications mobiles dédiées7. Au Niger, les appels à manifester contre une loi fiscale considérée comme injuste ont autant été diffusés à travers les radios communautaires et les conférences de presse que par les réseaux sociaux. Mais le succès de ces manifestations – qui ont réuni plusieurs milliers de personnes dans différentes villes du pays – fut d’abord le résultat d’un travail de sensibilisation de plusieurs mois dans les fadas : des espaces où des jeunes se réunissent dans leur quartier pour discuter autour d’un thé. Si les outils numériques font désormais partie de la palette indispensable du militant africain, ils ne se substituent pas aux techniques plus traditionnelles de sensibilisation et de mobilisation. Les membres de Tournons la page ! sont conscients que la transition démocratique qu’ils appellent de leurs vœux ne se décrétera pas sur Twitter, Facebook ou WhatsApp. Face à des régimes aussi fermés et violents, une telle ambition n’aboutira que par une structuration méthodique de terrain que, certes, les outils de communication modernes viennent accompagner et amplifier. Pour autant, ce virage numérique soulève de nouvelles questions pour la protection des activistes. Et il risque d’accaparer le temps des grandes voix dissidentes, appelées à réagir constamment et immédiatement à l’actualité politique et sociale de leur pays. L’enjeu, au quotidien, est bien de tenir l’équilibre entre engagement en ligne et engagement de rue.

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1 Témoignage recueilli le 26/04/2019.

2 Témoignage recueilli le 29/04/2019.

3 Voir le dossier de la Revue Projet n° 351, « Démocratie en Afrique : quels défis ? », avril 2016 et Francis Akindès et Ousmane Zina, « L’État face au mouvement social en Afrique »,
revue-projet.com, 31/10/2016.

4 Littéralement, « nommer et couvrir de honte ». Cette pratique consiste à dénoncer des actes en nommant les responsables dans l’espoir qu’ils changent leurs pratiques [NDLR].

5 Sur Internet, « troller » consiste à créer artificiellement une controverse qui focalise l’attention aux dépens des échanges habituels d’une communauté. Les « bots » sont des robots informatiques qui automatisent des tâches ou des discussions, notamment sur les réseaux sociaux.

6 Les VPN sont des réseaux privés virtuels permettant de passer outre les frontières numériques d’un État [NDLR].

7 Les applications Regab (Regarder les élections au Gabon) et Recam (Regarder les élections au Cameroun) sont disponibles sur les plateformes de téléchargement d’applications mobiles.


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