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Dossier : Internet réinvente-t-il le militantisme ?

Pour une reconquête de l’attention

Creative Commons CC0
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La démocratisation du smartphone a profondément changé nos manières d’être et d’interagir en société. Avec quelles conséquences sur l’engagement individuel et collectif ?


En quelques années, le smartphone a envahi nos vies : les Français de 16-24 ans passaient déjà près de quatre heures par jour sur leur smartphone en 20161. Notre collectif est né du malaise ressenti face aux yeux baissés de couples muets, de parents absents, d’amis, de passants… de nous-mêmes, aussi. Cet engagement a mûri à la lecture d’études sur les dégâts causés par la dépendance au smartphone : isolement, impacts sur la vue et le sommeil, retards cognitifs des enfants… Il s’ancre dans la compréhension de la valeur de l’attention, convoitée par les industries numériques. Nous consacrons du temps à convaincre bars et restaurants de rejoindre notre label « Lève les yeux », organisons des soirées déconnectées, animons des ateliers de sensibilisation tous publics et entendons construire un véritable plaidoyer à l’intention des gouvernants. Les témoignages présentés ici sont ceux de membres de notre collectif. Trois récits pour trois âges de la vie.

Le smartphone vole la sociabilité de nos enfants

« Nous faisons notre possible avec mon mari pour maintenir notre fils de 5 ans éloigné des écrans », témoigne Fanny. « Cela nous demande d’immenses efforts pour réprimer nos envies de smartphone, alors qu’en parallèle, l’école maternelle veut installer un ordinateur pour “sensibiliser” les enfants au numérique ! Pour nous, ce fut le détonateur. »

L’addiction aux smartphones révèle le rapport maladif qu’entretient notre société aux écrans. Chez les enfants, troubles de l’attention, retards d’entrée dans le langage et défauts de sociabilité se multiplient et constituent un problème de santé publique2. Avant 6 ans, ne faut-il pas favoriser les interactions physiques, les dessins et les livres plutôt que la passivité devant des écrans animés ?

Avant 6 ans, ne faut-il pas favoriser les interactions physiques, les dessins et les livres plutôt que la passivité devant des écrans animés ?

Le smartphone nous coupe de nos émotions

Le centre d’animation où travaille Maxime accueille des adolescents du 19e arrondissement de Paris. « Il y a eu deux morts en trois ans à cause de bagarres à l’arme blanche. Ces batailles de territoire ne datent pas d’hier, mais les commentaires violents publiés sur les réseaux sociaux engendrent une surenchère. Pourtant, les jeunes voudraient pouvoir circuler librement sans risquer d’embrouilles. »

De la Ligue du LOL3 au cyberharcèlement dans les collèges, la haine en ligne révèle l’évidence : les écrans font écran. Ils s’interposent entre nos sens et les sujets, réduisant notre sensibilité. La chercheuse américaine Sherry Turkle a ainsi démontré que l’humanité perdait de l’empathie4, en grande partie à cause des jeux vidéo et des réseaux sociaux.

Le smartphone vole notre temps et abîme nos relations

« Quand, en 2014, je suis arrivé à Rangoon, en Birmanie, il n’y avait ni 3G, ni téléphones portables, raconte Yves. Le soir, avec des amis birmans, nous jouions de la guitare dans la rue ; le rythme était lent, l’attention aux autres enveloppante. En quelques mois, les opérateurs téléphoniques ont couvert le pays de réseaux et de publicité. Tout le monde s’est équipé en smartphone ; les bips des jeux, les bruits des vidéos, les vibrations de messages ont remplacé les accords des guitares. Les gens ne me regardaient plus, ils étaient aspirés. »

« En quelques mois, les opérateurs téléphoniques ont couvert le pays de réseaux et de publicité. » (Y. Marry)

Le modèle économique des applications repose sur la valorisation de notre attention. Plus nous y passons de temps, plus nous rapportons en données personnelles et en revenus publicitaires. L’économie de l’attention est-elle devenue le « nouvel horizon du capitalisme5 » ? Pour la conception de leurs interfaces, les géants de cette industrie ont fait appel à des neuroscientifiques afin de nous rendre « accros » aux montées de dopamine que provoquent les notifications de nos applications. Tim Wu parle des « marchands d’attention6 » pour qualifier les médias qui vendent la disponibilité de leurs consommateurs aux entreprises.

Faire partie de la solution

L’ancien vice-président de Facebook, Chamath Palihapitiya, ne s’en cache pas : « Nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social. […] Les boucles de rétroaction générées par la dopamine à répétition et le plaisir immédiat détruisent le fonctionnement de la société.7 » Sans nier les mérites de la technologie numérique, nous souhaitons contribuer à l’émergence d’une prise de conscience et à la définition de solutions, à la fois individuelles (cyberminimalisme8, déconnexion) et collectives (lutte contre la publicité invasive, contre les écrans à l’école, pour le design éthique, etc.). Aussi appelons-nous à « lever les yeux », à se déconnecter davantage et à regarder les quelques oiseaux qui ornent encore le ciel.

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1 Observatoire de la santé visuelle et auditive, Baromètre 2016 de la santé visuelle des Français, réalisé par Opinion Way pour l’Association nationale pour l’amélioration de la vue, 2016.

2 L’Organisation mondiale pour la santé recommande « le moins d’écran possible avant cinq ans » dans son communiqué de presse « Le message de l’OMS au jeune enfant : pour grandir en bonne santé, ne pas trop rester assis et jouer davantage », 24/04/2019.

3 La Ligue du LOL désigne un groupe Facebook créé en 2009 dont les membres (pour la plupart journalistes ou communicants influents) sont accusés d’être à l’origine de plusieurs actions de cyberharcèlement sur Twitter.

4 Sherry Turkle, Reclaiming conversation. The power of talk in a digital age, Penguin, 2015.

5 Yves Citton, L’économie de l’attention. Nouvel horizon du capitalisme ?, La Découverte, 2014.

6 Tim Wu, The attention merchants : the epic scramble to get inside our heads, Penguin random house, 2017.

7 Chamath Palihapitiya lors d’une conférence intitulée « Money as an instrument of change », Stanford Graduate School of Business, 2017 (traduction de la rédaction).

8 Cf. Karine Mauvilly, Cyberminimalisme. Face au tout-numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être, Seuil, 2019.


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