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Dossier : Internet réinvente-t-il le militantisme ?

Le militantisme, cinquante ans après Mai 68

Mai 68, Place du Capitole Toulouse -  Archives municipales de Toulouse  CC BY-SA 4.0 / Nuit Debout, Place de la République Paris - Olivier Ortelpa CC BY-2.0 (photos modifiées)
Mai 68, Place du Capitole Toulouse - Archives municipales de Toulouse CC BY-SA 4.0 / Nuit Debout, Place de la République Paris - Olivier Ortelpa CC BY-2.0 (photos modifiées)

Nouvelles causes, nouveaux collectifs, nouveaux moyens : Internet permet aujourd’hui de gagner en visibilité et d’organiser les mobilisations. Sans rendre l’action de terrain obsolète pour autant !


Cinquante ans après Mai 68, milite-t-on aujourd’hui de la même manière que sur les barricades ? Alors que certains moyens utilisés par les différentes générations militantes demeurent (les pavés des « gilets jaunes » font écho à ceux lancés en mai 1968), d’autres s’internationalisent (les Forums sociaux1 ou les Indignés2) ou s’inventent (WikiLeaks3 ou Anonymous4). L’arrivée d’Internet a changé la donne. La démocratisation et la montée en puissance des réseaux sociaux ont-elles totalement bouleversé les manières de militer et de s’engager ? Militantisme en ligne et militantisme hors ligne s’opposent-ils ? Entre permanence et changement quasi révolutionnaire, cet article vise à saisir les reconfigurations des manières de s’engager et de se mobiliser.

De 1968 à 2018 : un militantisme « rénové » ?

Pour certains chercheurs, ce sont d’abord les causes défendues qui se sont reconfigurées avec la « société postindustrielle » : alors que le militantisme « passé » portait davantage sur la redistribution des richesses, sur des revendications matérialistes (la hausse des salaires), les « nouveaux » militants auraient des revendications plus expressives ou qualitatives, « post-matérialistes », portant davantage sur la qualité de vie, les identités, etc. Nés à la suite des événements de mai 1968, les « nouveaux mouvements sociaux » ont incarné cette approche. L’engagement dans les mouvements altermondialistes, humanitaires, environnementaux, celui des « sans » (sans-papiers, sans-logis) et des « antis » (anti-publicité, anti-consumérisme) a ensuite vu le jour5, délaissant ainsi le militantisme dit « traditionnel » au sein des partis politiques.

Les « nouveaux » militants auraient des revendications plus expressives ou qualitatives, « post-matérialistes », portant davantage sur la qualité de vie, les identités, etc.

La « nouveauté » des thématiques ainsi portées s’est en effet diluée dans la « nouveauté » des formes d’organisation des collectifs militants. On serait passé d’une structure pyramidale et hiérarchique à un fonctionnement en réseaux, plus horizontal, associé au concept de délibération. La multiplication des associations en France, confrontée au déclin de l’engagement dans les structures traditionnelles (les partis politiques ou les syndicats professionnels), a alimenté cette perception de la reconfiguration des formes d’organisation du militantisme.

Autre changement pointé du doigt, celui des moyens d’action, marqués par l’arrivée d’un nouvel outil de communication et d’organisation des luttes : Internet. Parallèlement, d’autres moyens de participation politique citoyenne et militante perdurent aujourd’hui : grèves, manifestations, sit-in, occupations d’usines, etc. Enfin, on constate désormais une autre articulation des échelles de mobilisation, avec à la fois une localisation et une internationalisation des luttes.

Le militantisme « post-it »

La nature même du militantisme semble bien avoir changé : on serait passé d’un militantisme « corps et âme », privilégiant le collectif, à un engagement ponctuel et individualisé. Il y a cinquante ans, de part et d’autre des barricades de mai 1968, les drapeaux étaient multiples et les groupes unis derrière une même cause. Aujourd’hui, la montée en puissance des revendications en ligne, chacun s’exprimant derrière son écran, paraît donner la priorité à l’expression d’individualités qui rencontrent des difficultés à se retrouver au sein d’un collectif unifié. Le « nous » laisserait la place au « je » individualiste.

Les adhérents seraient moins enclins à s’investir durablement dans les structures partisanes et chercheraient une forme d’engagement plus allégée ou plus personnalisée, en fonction de leurs centres d’intérêt6. Deux idéaux-types de militantisme sont alors distingués : l’un, dit « affilié », renvoie à l’image d’un adhérent attaché, dévoué à son parti et l’autre, qualifié d’« affranchi », correspond à un engagement plus distancié et ponctuel. Cette distance fait écho aux possibilités offertes par le numérique : « tweeter » lors d’un meeting pour soutenir son candidat, commenter un blog politique, partager l’actualité d’un site de parti politique sur Facebook semblent constituer des actions engageantes pour l’internaute, au sens où il affiche son opinion politique et tente d’influer sur celles de ses « amis » ou « followers ». En même temps, ces actions paraissent ponctuelles et ne nécessitent pas forcément une adhésion à un parti politique. « Le militantisme rénové, c’est la capacité à aider un candidat ou une cause à un moment, avec ce qu’on est, et non pas en étant adoubé par un parti. C’est une capacité à accepter une très grande flexibilité d’entrée des gens7. » Les actions relèvent davantage, a priori, d’un militantisme « post-it », où chacun choisit son degré d’engagement et les modalités de celui-ci, se méfiant des institutions partisanes comme cadre de pensée unique.

Avec le militantisme « post-it », chacun choisit son degré d’engagement et les modalités de celui-ci.

Cette vision d’un adhérent plus distancié qu’auparavant est cependant fortement remise en cause. Annie Collovald critiquait ces idéaux-types, ancrés dans le temps, qui présupposent une opposition entre une vision dépassée (le militantisme affilié) et une vision moderne (le militantisme affranchi)8. Les formes d’investissements dans le militantisme seraient plus complexes et multiples et s’entrecroisent aujourd’hui.

Le militantisme partisan et, notamment, les carrières militantes s’ouvrent davantage aux jeunes avec l’arrivée du numérique et des nouvelles compétences associées à ces outils9. Pour autant, lorsque l’on compare le profil sociologique des nouveaux cyber-militants et celui des militants dits « traditionnels », celui-ci ne change pas : les actifs en ligne l’étaient déjà hors ligne10, et la sélection sociale se trouve même encore plus exacerbée pour ceux qui militent en ligne. Autrement dit, seuls les individus qui sont déjà intéressés par la politique vont savoir se diriger vers des contenus politiques en ligne et ainsi démultiplier leurs sources d’information, voire s’engager.

Les carrières militantes s’ouvrent davantage aux jeunes avec l’arrivée du numérique et des nouvelles compétences associées à ces outils.

Les reconfigurations potentielles du militantisme doivent donc être analysées avec prudence, d’autant plus que se mêlent (et s’auto-influencent) représentations mythifiées et militantisme en pratique.

Faire connaître ses revendications

Les mobilisations sociales et politiques ont toujours cherché à maximiser leur visibilité, afin de mobiliser autour de leur mouvement. On peut penser au préservatif géant posé sur l’obélisque de la Concorde par Act Up Paris en 1993 qui a marqué l’opinion et a été fortement relayé dans les médias. Et les outils de communication utilisés sont variés : du « hacktivisme » militant au die-in (s’allonger sans bouger dans l’espace public) anti-corrida, en passant par la scandalisation des Femen, l’occupation des territoires par les zadistes ou encore la mise en scène zombie lors du G20 de Hambourg, en juillet 2017.

Dès les années 1970-1980 s’ajoutent aux tractages, boîtages, réunions publiques et grèves d’autres leviers, de plus en plus inventifs, pouvant relever de la provocation, de la désobéissance civile, voire de la violence. Le fauchage des champs de blé ou de colza génétiquement modifié ou la fameuse affaire du « démontage » du McDonald’s de Millau par la Confédération paysanne ont été des moyen de lutte hors du cadre légal très médiatisé.

Un activisme de terrain relayé sur Internet

Or, avec l’arrivée d’Internet, les militants disposent d’un nouvel outil pour partager leurs actions sans être obligés de passer par l’intermédiaire des médias. Les militants sont ainsi invités à tweeter, à s’exprimer sur les forums en ligne, à relayer des propos sur leur compte Facebook, à créer et diffuser des vidéos sur YouTube, etc. Il ne s’agit pas, dès lors, d’opposer militantisme en ligne et militantisme hors ligne, réel et virtuel. L’activisme numérique ne se substitue pas au travail de terrain. Au contraire, l’usage du web permet de mettre en scène et de promouvoir l’activité militante de terrain. Les métriques du web (nombre de fans, de followers) permettent également de conférer de la légitimité à un mouvement, en mettant en avant l’importance des soutiens ou en s’appuyant sur la popularité de certains d’entre eux. La force des nombres est utilisée pour souligner le collectif et sa montée en puissance (voire sa représentativité comparée à d’autres groupes opposés). Les pétitions en ligne, par exemple, permettent de donner une visibilité forte à des causes qui n’auraient pas bénéficié d’une telle médiatisation hors ligne.

L’usage du web permet de mettre en scène et de promouvoir l’activité militante de terrain.

Mais le numérique peut être aussi en lui-même un point de départ de lutte, notamment dans les régimes autoritaires : Romain Badouard parle des « mobilisations de clavier11 »: la possibilité, pour un collectif, de donner corps à une lutte via des liens hypertextes, voire de l’internationaliser. Ces mobilisations en ligne dépassent souvent le cyberspace pour prendre corps dans l’espace public ou inversement.

Pascal, adhérent au Parti socialiste12, continue à tracter et à se déplacer à des meetings. Selon lui, le passage à une société plus individualiste favorise Internet comme espace de militantisme. Mais s’il devient le seul outil, le « militantisme assis » perd tout son sens.

Il ne s’agit pas non plus de croire qu’Internet fait naître des causes ex nihilo : on a souvent parlé, à tort, du « Printemps arabe » comme d’une « révolution Facebook », faisant de l’essor des réseaux sociaux la cause principale du déclenchement de tels mouvements contestataires. Les mobilisations en ligne se sont appuyées, en amont, sur des réseaux souterrains hors ligne bien structurés. Et le numérique a permis de faire connaître la mobilisation, de dépasser ces groupes militants et d’organiser en ligne l’action de terrain.

Les mobilisations en ligne se sont appuyées, en amont, sur des réseaux souterrains hors ligne bien structurés.

La « data » remplace-t-elle le tract ?

Dans le cadre d’une campagne électorale, que pèsent aujourd’hui l’affichage et le tractage, lorsqu’un candidat peut toucher plusieurs millions d’électeurs via l’envoi d’une newsletter ? Le recours au marketing permet désormais de constituer des bases de données qualifiées13, de procéder par envoi de mails ciblés et de concentrer l’action militante sur des zones du territoire, sans recourir à une force militante conséquente. Le rôle de l’adhérent se trouve reconfiguré, laissant plus de place aux sympathisants. Si le ciblage et la compilation des données ont toujours existé, le numérique, notamment les fameuses big data14, en ont démultiplié l’usage, dans un objectif d’efficience et de performativité. Donald Trump comme Jean-Luc Mélenchon ont ainsi utilisé NationBuilder, un service permettant de cibler leur communication, de capter de nouveaux électeurs et de mobiliser leurs sympathisants.

Certes, cette vision « moderne » du militantisme, où tout est savamment calculé (ne pas passer plus de cinq minutes par porte lors d’une opération porte-à-porte, recourir à tel élément de langage selon le profil de l’électeur, etc.), est critiquée en interne. Toutefois, elle s’avère de plus en plus acceptée car intériorisée par les militants comme un outil pouvant faire gagner une élection ou accroître fortement la mobilisation autour d’une cause. De fait, les prestataires en big data, ceux qui vendent ces techniques de rationalisation et d’optimisation du militantisme par les données, parviennent à faire croire à leur efficacité.

Reste que ces incitations permanentes à utiliser le web peuvent être mal perçues par certains adhérents qui résistent à la numérisation de l’activité militante. Rencontrer les gens, coller des affiches et veiller à ce qu’elles restent visibles… À leurs yeux, faire campagne, se mobiliser, ce sera toujours, même avec l’avènement du numérique, « serrer des mains et tenir les murs15 ».

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1 Les Forums sociaux mondiaux sont des rassemblements de citoyens, mouvements sociaux, réseaux et ONG qui s’opposent au néo-libéralisme et à la domination du monde par le capital et par toute forme d’impérialisme.

2 Le mouvement de contestation des Indignés, né en Espagne en 2011 puis essaimé à l’international, rassemble des citoyens réclamant une « démocratie réelle » et s’indignant de l’omnipotence du pouvoir financier.

3 WikiLeaks est une ONG fondée en 2006 par Julian Assange. Elle publie et analyse des documents officiels censurés ou confidentiels sur la guerre, l’espionnage ou la corruption, dans un souci de transparence, tout en protégeant ses sources.

4 Anonymous est un collectif de hackers activistes qui défendent de la liberté d’expression.

5 Xavier Crettiez et Isabelle Sommier (dir.), La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation, éditions Michalon, 2006 [2002].

6 Jacques Ion, La fin des militants, Éditions de l’atelier, 1997.

7 Natalie, chargée de la stratégie numérique au sein de l’équipe de François Hollande pendant la campagne présidentielle de 2012. Entretien réalisé le 15 septembre 2012 dans le cadre de la publication de l’ouvrage Faire campagne sur Internet, Presses universitaires du Septentrion, 2018.

8 Annie Collovald, « Pour une sociologie des carrières morales des dévouements militants », dans Annie Collovald, Marie-Hélène Lechien, Sabine Rozier et Laurent Willemez (dir.), L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de “solidarité internationale” en faveur du Tiers-Monde, Pur, 2002, pp. 177-229.

9  Anaïs Theviot, « Qui milite sur Internet ? Esquisse du profil sociologique du “cyber-militant” au PS et à l’UMP », Revue française de science politique, n° 3-4, vol. 63, 2013, pp. 663-678.

10 David Resnick et Michael Margolis, Politics as usual. The “cyberspace revolution”, Sage, 2000.

11 Romain Badouard, « Les mobilisations de clavier. Le lien hypertexte comme ressource des actions collectives en ligne », Réseaux, n° 181, vol. 5, 2013, pp. 87-117.

12 Pascal, adhérent PS depuis 2001, Fédération de Paris, 36 ans. Réponse au questionnaire.

13 Qualifier une base de données revient à l’enrichir par des informations sociodémographiques, des renseignements sur les intérêts thématiques des électeurs et sur leurs opinions politiques² [NDLR].

14 Anaïs Theviot, Big data électoral. Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui voter, Le bord de l’eau, 2019.

15 Michel Offerlé, Un homme, une voix ? Histoire du suffrage universel, Gallimard, 1993, p. 83.


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