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Réseaux sociaux : ont-ils enterré le débat public ?

Amaelle Guiton
Journaliste

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Afrique – Quand la démocratie se joue en ligne

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Fracture numérique, fracture sociale

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« Partager c’est sympa »

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L’engagement à l’heure du haut débit

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Pour un métissage des pratiques de mobilisation

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« Youth for climate » est né grâce à Internet, quand le CCFD-Terre solidaire, fondé dans les années 1960, a dû apprendre à l’utiliser. Aujourd’hui, un métissage entre les pratiques est nécessaire, pour décupler leur force de frappe. Entretien crois&eacut...

Internet, dates, chiffres et notions clés

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Qu’est devenue l’utopie d’Internet ?

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Chercheur

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Question en débat : Internet réinvente-t-il le militantisme ?
Photo credit: afagen on Visualhunt / CC BY-NC-SA
Photo credit: afagen on Visualhunt / CC BY-NC-SA

Réseaux sociaux : ont-ils enterré le débat public ?


En cinq ans, les réseaux sociaux, longtemps considérés comme catalyseurs de mobilisations citoyennes, seraient devenus des fossoyeurs de la démocratie. Or l’usage qu’il en est fait dépend grandement de leur architecture technique…


Début 2011, la question revenait en boucle dans les médias du monde entier : les Printemps arabes seraient-ils des « révolutions 2.0 » ? En 2016, à la veille de la victoire de Donald Trump dans l’élection présidentielle américaine, les interrogations avaient changé de ton. Le Monde titrait : « Facebook est-il un danger pour la démocratie ? » À un « techno-optimisme » sans doute excessif a succédé un « techno-pessimisme » radical, considérant les réseaux sociaux comme les outils de l’enfermement cognitif, de la désinformation virale et de la diffusion de propos haineux.

En 2011, déjà, la vision irénique des « révolutions Facebook » avait ses contempteurs. Le chercheur biélorusse Evgeny Morozov brossait un sombre tableau du net1, entre censure, surveillance et manipulation de l’information par les régimes autoritaires. À la même période, Eli Pariser parlait pour la première fois de filter bubble ou « bulle de filtrage », expression qui fera florès2. La « bulle de filtrage », c’est celle qui enveloppe l’internaute quand les informations qui lui parviennent sont passées au tamis des algorithmes de personnalisation. En s’appuyant sur nos comportements antérieurs et sur ceux des autres utilisateurs pour nous proposer des contenus susceptibles de nous plaire, moteurs de recherche, plateformes d’hébergement et réseaux sociaux nous enfermeraient dans nos représentations au lieu de nous ouvrir au monde. Les réseaux sociaux s’appuient également largement sur nos interactions avec nos « amis » ou contacts : plus nos fréquentations sociales en ligne sont homogènes, plus les contenus proposés se ressembleront.

Plus nos fréquentations sociales en ligne sont homogènes, plus les contenus proposés se ressembleront.

Après la victoire des pro-Brexit au référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, la notion de filter bubble gagne en notoriété. Facebook se retrouve sur le banc des accusés à cause du fonctionnement de son fil d’actualités et de son modèle économique, propice aux menées d’acteurs malveillants via l’achat de publicités ciblées. On pense à l’« usine à trolls » de Saint-Pétersbourg, une agence à l’origine de campagnes d’influence pro-Kremlin sur Internet, ou à Cambridge Analytica, la sulfureuse firme de « marketing » politique et commercial accusée d’avoir siphonné les données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook.

Pluralisme démocratique radical

La prise de conscience du caractère toxique des modèles économiques bâtis sur l’exploitation de données personnelles a désormais largement dépassé le cercle des défenseurs des libertés en ligne, qui alertent depuis des années : « Quand c’est gratuit, c’est toi le produit. » Et l’aspiration à plus de transparence de la part des géants du net – notamment quant aux algorithmes hiérarchisant leurs informations – a elle aussi changé d’échelle.

À bien des égards, le « techno-pessimisme » d’aujourd’hui peut se mesurer à l’aune des rêves de « village global », d’agora planétaire des premiers temps du réseau. « L’effervescence du débat en ligne au début des années 2000 a porté l’espoir d’un décloisonnement idéologique des sociétés », écrit Romain Badouard, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Cergy-Pontoise. « La volonté de personnaliser l’expérience en ligne des internautes par de grandes entreprises, qui correspond à une opportunité commerciale, […] va doucher cet espoir.3 »

Le « techno-pessimisme » d’aujourd’hui peut se mesurer à l’aune des rêves de « village global » des premiers temps du réseau.

La possibilité offerte à chacun de s’exprimer en ligne a produit un « pluralisme démocratique radical4 ». Internet donne à voir une confrontation des points de vue, des systèmes de valeurs, qu’aplanissaient auparavant largement les gatekeepers, les intermédiaires traditionnels, au premier rang desquels les grands médias.

Les capacités de mobilisation en ligne sont mises à profit par tous les camps : « Facebook ne connecte pas seulement les dissidents égyptiens amoureux de la démocratie et les fans du jeu vidéo Civilization. Il rassemble les suprémacistes blancs, qui peuvent désormais se regrouper de manière bien plus efficace5 », écrit l’universitaire Zeynep Tufekci, spécialiste des impacts sociaux des technologies. Et le modèle économique des grands acteurs du numérique – « capter l’attention à l’aide d’une infrastructure massive de surveillance pour permettre la publicité ciblée et automatisée à une très large échelle » – est « bien trop compatible avec l’autoritarisme, la propagande, la désinformation et la polarisation ». Cette dernière ne se nourrit pas seulement du renforcement algorithmique des dynamiques affinitaires, mais aussi de l’exposition – pas forcément souhaitée – à d’autres visions du monde et systèmes de valeurs, qui peut générer de l’agressivité ou inciter à se désabonner d’un contenu.

Le modèle économique des grands acteurs du numérique est « bien trop compatible avec l’autoritarisme, la propagande, la désinformation et la polarisation ». (Z. Tufekci)

Facebook n’a rien inventé

Mais attention à ne pas tomber dans une forme de « solutionnisme technologique6 » inversé : il est très complexe d’évaluer les impacts précis des dynamiques à l’œuvre sur les réseaux sociaux dans le cas du référendum britannique ou de l’élection américaine, dont les résultats ont des causes profondes d’ordre social et politique. Et ni Facebook ni Twitter n’ont inventé ce que les sciences sociales nomment « homophilie » : la tendance à fréquenter prioritairement ses semblables. « Il est cocasse de penser que l’espace politique d’avant n’était pas polarisé, que les publics ne s’exposaient pas à des médias qui correspondaient à leurs préférences idéologiques ou de croire que ce sont les réseaux sociaux qui ont créé des bulles informationnelles », souligne Dominique Cardon7, directeur du Médialab de Sciences Po.

Ni Facebook ni Twitter n’ont inventé ce que les sciences sociales nomment « homophilie » : la tendance à fréquenter prioritairement ses semblables.

Une capacité mobilisatrice

Par ailleurs, les réseaux sociaux n’ont pas perdu la capacité mobilisatrice qu’on leur reconnaissait. Le hashtag8 #BlackLivesMatter a été lancé sur Twitter en 2013 après l’acquittement du meurtrier de Trayvon Martin, un jeune noir américain assassiné par balle. Il a favorisé les mobilisations contre le racisme systémique et les violences policières à l’encontre de la population noire américaine, donnant son nom à un mouvement inédit et décentralisé. En 2017, à la suite des accusations de viol et de harcèlement sexuel contre le producteur Harvey Weinstein, #MeToo et sa déclinaison française #BalanceTonPorc ont été les supports d’une libération de la parole des femmes.

Par ailleurs, si les réseaux sociaux peuvent nous enfermer dans la répétition du même, ils peuvent aussi nous ouvrir au monde : à travers eux, l’accès à l’information s’opère en temps réel et se joue des frontières. Des hashtags comme #BlackLivesMatter peuvent inspirer une adolescente française des Yvelines et lui faire prendre confiance en elle : « Sans Twitter, je ne serais pas aussi ouverte d’esprit.9 »

« Sans Twitter, je ne serais pas aussi ouverte d’esprit. »

Les réseaux sociaux « permettent l’échange d’informations indispensables pour la coordination entre militants », rappelle Dominique Cardon. « Ils renforcent les échanges émotionnels et les motivations des participants ; on y partage les peurs et les espoirs, on y consolide ses croyances et on conforte ses engagements.10 » On y fait son apprentissage, aussi. « Vécu », un média sur Facebook né du mouvement des « gilets jaunes », a grandement contribué à éteindre la fausse rumeur de la mort d’une manifestante belge à Paris, en janvier 2019.

Repenser l’architecture des réseaux

L’échelle inédite des réseaux sociaux – plus de deux milliards d’utilisateurs pour Facebook – et la place qu’ils ont prise dans l’accès à l’information confrontent les sociétés à des difficultés nouvelles. Il ne s’agit pas de regretter le passé et les fourches caudines des gatekeepers d’hier ; il faut plutôt s’interroger sur les architectures techniques et les modèles économiques de ces intermédiaires d’un nouveau genre, ainsi que sur leurs potentiels effets dévastateurs. Comme l’écrivait le juriste américain Lawrence Lessig il y a déjà vingt ans, sur Internet, « code is law11 ». Le code (informatique) fait loi, au sens où il définit la manière dont nous vivons le cyberespace.

Favoriser l’ouverture plutôt que l’enfermement, encourager la confrontation des points de vue plutôt que l’invective et les contenus jouant sur le seul registre émotionnel : tout cela est aussi affaire de choix techniques, même s’il est illusoire d’espérer « guérir » les plateformes sociales de tous les maux de la société. L’enjeu – et c’est une urgence tant les pouvoirs publics en semblent à ce stade incapables – est d’imaginer d’autres architectures et d’autres modèles. Si les réseaux sociaux semblent avoir à ce point trahi les promesses originelles du web, c’est que la centralisation à l’extrême qui s’est opérée avec eux va précisément à l’encontre des idéaux des origines, ceux de « l’intelligence à la périphérie12 ». Mais cette tendance lourde n’a rien d’une fatalité.

1 Evgeny Morozov, The net delusion. The dark side of Internet freedom, Public Affairs, 2011.

2 Eli Pariser, The filter bubble. What the Internet is hiding from you, Penguin Press, 2011.

3 Romain Badouard, Le désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande, FYP éditions, 2017.

4 Entretien avec Romain Badouard, « Internet ou le pluralisme radical » (propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon), Esprit, n° 450, décembre 2018, pp. 70-76.

5 Pour cette citation et les suivantes : Zeynep Tufekci, « It’s the (democracy-poisoning) golden age of free speech », Wired, 16/01/2018. Notre traduction.

6 Evgeny Morozov, To save everything, click here. Technology, solutionism, and the urge to fix problems that don’t exist, Allen Lane, 2013.

7 Adrien Sénécat, « Dominique Cardon : “Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont créé des bulles informationnelles” », Lemonde.fr, 21/10/2018.

8 Un hashtag (« mot-dièse ») est un mot-clé précédé du symbole #. Agissant comme marqueur dans un message sur Internet, il permet de retrouver tous les contenus utilisant ce mot [NDLR].

9 Zone d’expression prioritaire, « Moi JEune : “J’ai été élevée par ma mère… et par Twitter” », Libération.fr, 07/02/2019.

10 Dominique Cardon (dir.), « La forme politique d’Internet », Culture numérique, Presses de Sciences Po, 2019, pp. 226-234.

11 Lawrence Lessig, Code and other laws of cyberspace, Basic Books, 1999.

12 Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites, Seuil, 2010.


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