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© iStockphoto.com/Filipovic018
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Sortir du consumérisme est devenu vital


Nos modes de consommation actuels sont insoutenables pour l’environnement et menacent la qualité du vivre ensemble. Il est aujourd'hui indispensable de penser autrement notre rapport aux objets, car à travers eux se jouent nos relations aux autres et à la nature.

L’humanité vit au-dessus de ses moyens. Le jour de dépassement de la Terre (Earth overshoot day), date où l’humanité a consommé son crédit annuel de ressources naturelles, arrive de plus en plus tôt : le 7 décembre en 1990, le 1er novembre en 2000, le 1er août en 2018… Les riches sont les plus gros gaspilleurs1, mais il ne suffit pas de réduire les inégalités pour résoudre le problème. Parler de transition écologique et de croissance verte, c’est se payer de mots : le découplage entre la croissance et la consommation des ressources non renouvelables est beaucoup trop lent pour nous permettre d’éviter des ruptures radicales. Et ces ruptures impliqueront, n’en doutons pas, la fin de la société de consommation.

Le mur de la finitude

Il faudrait entrer ici dans le détail pour mesurer l’ampleur des différents défis écologiques (climat, raréfaction de certaines ressources minérales, déclin de la biodiversité, artificialisation et érosion des sols, gestion de l’eau, pollutions chimiques, etc.), chaque problème méritant une étude spécifique et un diagnostic différencié. L’étroite imbrication de tendances qui vont toutes dans le même sens permet toutefois de se contenter d’une vue cavalière : les impacts de l’activité humaine sont massivement incompatibles avec la sauvegarde de notre niche écologique. On peut illustrer cette imbrication par l’interdépendance entre l’énergie et les matières premières. L’exploitation des métaux présents dans le sous-sol exige de plus en plus d’eau et d’énergie ; réciproquement, les énergies renouvelables (éolien et photovoltaïque) utilisent en grande quantité différents métaux non ferreux. La contrainte de disponibilité des ressources minérales est donc étroitement corrélée à la contrainte énergétique et climatique.

Le cas du sol est emblématique du caractère global et systémique de la question écologique. Outre son importance vitale pour l’alimentation humaine et la biodiversité, l’usage du sol est une variable clef de la lutte contre le changement climatique. Les forêts et les autres végétaux stockent une part importante du carbone émis par les activités humaines, mais l’optimisation de cette fonction vitale entre directement en concurrence avec d’autres usages du sol, de l’urbanisation à l’extraction minière.

Le rythme insuffisant du découplage

Le changement climatique résume à lui seul le défi : à cause de la gravité de ses conséquences et de la rapidité avec laquelle elles vont se manifester2, et en raison de son lien aux autres problèmes environnementaux. Il ne sera pas possible d’y faire face sans mettre en œuvre un ensemble de changements techniques, organisationnels et sociaux.

Les émissions de gaz à effet de serre (GES) sur le territoire français ont baissé de 16 % entre 1990 et 2012, soit une diminution de plus de 30 % des émissions par habitant (compte tenu de l’augmentation de la population). Toutefois, si l’on s’intéresse à l’empreinte carbone, qui reflète mieux l’impact carbone de la consommation (elle inclut les émissions de GES associées aux biens et services importés et exclut celles associées aux biens et services exportés), la baisse est moins marquée, inférieure à 1 % par an, et les chiffres les plus récents ne donnent aucune raison d’espérer3. Pour passer d’ici quelques décennies de 11 tonnes actuellement à 2 tonnes par habitant – ce qui correspond au « budget carbone » d’un terrien compatible avec la stabilisation du climat pour une population mondiale stabilisée – une rupture de tendance est inévitable.

Les pouvoirs publics et les élites économiques affectent de croire que l’innovation technique permettra à terme un découplage entre la croissance économique est les émissions de gaz à effet de serre. De fait, la baisse des émissions de 1 % par an a été obtenue malgré une croissance moyenne de 1,5 %, ce qui signifie qu’un certain découplage a eu lieu, au rythme d’environ 2,5 % par an. Ce n’est pas rien, mais il faudrait au minimum multiplier ce chiffre par 3 pour atteindre nos objectifs climatiques sans renoncer à la croissance.

Consumérisme et individualisme

S’il est justifié de mettre l’accent sur les contraintes écologiques, on ne peut oublier les conséquences sociales de notre modèle de consommation. Sa soutenabilité sociale n’est pas mieux assurée que sa soutenabilité environnementale. Par-delà sa contribution bien réelle à l’amélioration des conditions de vie pour le plus grand nombre – confort matériel, accès à une grande diversité de biens et de services, etc. –, le développement de la consommation marchande reflète l’évolution des mentalités et des relations sociales. Il traduit notre exigence d’avoir le choix et d’être autonomes pour tout ce qui a trait à notre vie matérielle. De fait, à condition d’en avoir les moyens financiers, nous n’avons pas de compte à rendre sur ce que nous choisissons d’acheter. Chaque fois que c’est possible, nous préférons la liberté du consommateur dans les rayons d’un grand magasin aux aléas d’une transaction avec un fournisseur ou un partenaire imposé. L’une de nos aspirations les plus prégnantes est de ne dépendre de personne, et surtout pas de nos proches, pour la satisfaction de nos besoins. Ainsi, le covoiturage pourrait réduire le coût et les impacts négatifs de la circulation automobile, mais nous n’aimons guère dépendre de notre voisin pour nous rendre au travail. Or ce culte de la liberté comprise comme refus de la dépendance est une menace pour la qualité du vivre ensemble. Le constat est banal : la société de consommation renforce l’individualisme. Mais qui peut nier que notre capacité à agir collectivement est affaiblie par la fragilité des engagements, la facilité avec laquelle les individus peuvent faire défection quand ils ne sont plus liés par des obligations mutuelles ? Faire de la consommation le moyen privilégié de l’accomplissement individuel conduit à une impasse.

Le culte de la liberté comprise comme refus de la dépendance est une menace pour la qualité du vivre ensemble.

Le défi de la soutenabilité de notre modèle de développement est donc à la fois écologique et social. Si nous sommes contraints de repenser l’infrastructure matérielle de la vie sociale, cela n’ira pas sans une transformation des ressorts anthropologiques de la consommation. Pour le dire en peu de mots, il va falloir intégrer l’acte de consommer dans une relation responsable aux écosystèmes et aux systèmes sociaux qui nous permettent de vivre. Fort heureusement, ces deux exigences appellent des réponses étroitement articulées. La sobriété est indissociable d’autres manières de vivre et d’agir ensemble qui, en retour, auront des effets positifs sur le lien social. Le slogan « moins de biens, plus de liens » résume assez bien la direction dans laquelle aller : apprendre à s’organiser et à coopérer pour utiliser plus efficacement les biens matériels au service du bien-être collectif. Le covoiturage peut encore servir d’exemple emblématique, mais on peut évoquer plus largement toutes les formes de mutualisation et de partage, qu’elles reposent ou non sur l’intermédiation de plateformes numériques.

Promesses et limites de l’économie circulaire

Répondre aux besoins en gaspillant moins de ressources et en polluant moins suppose en outre de concevoir et de produire autrement les biens : transformation des pratiques de consommation et réorientation de la production devraient aller de pair. L’économie circulaire illustre parfaitement cette idée. Elle regroupe un ensemble d’activités économiques (recyclage, économie de la fonctionnalité, écologie industrielle et territoriale), de domaines d’innovation technique (éco-conception, allongement de la durée d’usage des biens) et de pratiques sociales émergentes (consommation responsable, troc, mutualisation, réemploi des objets ou de leurs composants…), dont la caractéristique commune est de chercher à produire plus de bien-être avec moins de ressources naturelles et en minimisant les atteintes à l’environnement. L’objectif de l’économie circulaire est ainsi de « boucler » les cycles de matières et d’énergie grâce au réemploi, au recyclage et à la lutte contre l’obsolescence prématurée des objets. Pour économiser les ressources naturelles, il s’agit d’optimiser leurs usages, de réduire les consommations induites (énergie et consommables), d’augmenter leur durée d’usage, de faciliter la maintenance et les réparations, de permettre le réemploi des composants et des pièces détachées, d’utiliser des matériaux renouvelables ou faciles à recycler, voire viser le « surcyclage » (upcycling4). Ces objectifs ont d’autant plus de chance d’être atteints qu’ils sont pris en compte dès la conception des produits (éco-conception). Un autre aspect de l’économie circulaire est celui de l’écologie industrielle territoriale : utiliser les complémentarités techniques entre des entreprises d’un territoire pour optimiser l’usage des ressources (matière et énergie) et le réemploi des déchets.

La récupération et le recyclage des matières premières sont actuellement le volet le plus développé de l’économie circulaire. Pour les principaux métaux (acier, cuivre, aluminium), le taux de recyclage des déchets post-consommation est important (estimé à 83 % dans le monde pour l’acier par la Worldsteel Association en 2016), mais les quantités consommées restent très supérieures aux tonnages de déchets disponibles et « l’acier recyclé en fin de vie ne représente que 16 % de l’acier produit », quand 62 % proviennent encore directement des minerais (les chiffres sont comparables pour le cuivre) 5. En fin de compte, comme le résume Alan Geldron de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) : « Si le recyclage constitue un élément indispensable à la protection de l’environnement, dans une croissance forte de la demande il ne peut être la réponse unique à cette demande croissante. En l’absence d’une stabilisation de la demande, seule la croissance de l’extraction des matières vierges, avec un taux de croissance quasi similaire à celui de la consommation, pourra répondre à cette demande.6 » Pour atteindre un niveau suffisant de découplage entre la consommation finale des biens et celle des ressources non renouvelables, il sera donc nécessaire de développer d’autres volets de l’économie circulaire, comme l’éco-conception, l’augmentation de la durée de vie et de la réparabilité des biens. Et cela devra s’accompagner d’un réel changement dans les modes de vie.

Pour un nouvel imaginaire technique

Les nécessaires transformations des manières de produire et des modes de consommation, dont l’économie circulaire est la préfiguration, demandent d’être pensées comme les éléments d’une nouvelle civilisation matérielle dont l’un des piliers serait un « nouvel imaginaire technique », c’est-à-dire une nouvelle culture du rapport aux objets matériels. Par « imaginaire technique », j’entends le système des représentations sociales de ce qu’est censé produire la technique – la manière dont une société se projette dans le futur à travers de nouveaux objets et d’autres usages de la technique. Depuis plus de deux siècles, nous vivons sous l’emprise d’un imaginaire industriel qui voit dans la technique le moyen de créer des objets qui nous rendront souverains, indépendants des autres et de la nature. Un autre imaginaire est à promouvoir, qui voit plutôt la technique comme l’ensemble des moyens d’améliorer le bien-être collectif par une adaptation coopérative au milieu, par la recherche systématique de symbiose avec les écosystèmes. Au lieu de soumettre brutalement la nature à nos désirs, la comprendre et s’adapter à son fonctionnement.

L’économie de la fonctionnalité illustre certains aspects de ce nouvel imaginaire. De prime abord, elle se résume à la dissociation de l’usage et de la propriété. Les exemples connus diffèrent peu de services classiques de location, si ce n’est par leur caractère public (véhicules en libre-service). Il arrive cependant que le prestataire, dans le cadre d’un partenariat inscrit dans la durée, ne se contente pas de vendre un droit d’usage, mais intervienne en amont pour former les utilisateurs7 et faire évoluer la demande dans le sens d’une maîtrise rationnelle des besoins. En résumé, le nouvel imaginaire technique consiste à considérer les objets comme des éléments d’un système intégrant l’environnement et la société. Il promeut indifféremment les high tech et les low tech en dépassant les obstacles à leur mise en œuvre conjointe. On pense à l’agriculture biologique8, aux ateliers coopératifs, aux applications facilitant la mutualisation des biens entre voisins, aux systèmes de transport associant vélos, transports collectifs et technologie de l’information, à une gestion des déchets combinant récupération, compostage et tri manuel, mais aussi aux technologies les plus sophistiquées pour le traitement des matériaux précieux ou dangereux.

Parler ici d’imaginaire, c’est mettre l’accent sur le nouvel idéal d’excellence technique et de bien-être matériel à promouvoir pour rendre le développement durable : non plus créer des objets « performants » dont l’efficacité se mesure à l’aune d’une tâche spécialisée, mais répondre aux besoins réels et résoudre les problèmes pratiques de la vie en société au moindre coût pour l’environnement. Cette nouvelle conception de la « performance globale » implique bien sûr des changements dans les manières de consommer : préférer l’usage à la propriété, la réparation au remplacement, accepter les contraintes de la mutualisation de certains équipements, ne pas céder trop facilement à la fascination pour ce qui paraît innovant, etc. Ce qui suppose d’apprendre à trouver une vraie satisfaction dans le fait de vivre en harmonie avec son environnement social et naturel.

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1 Si tous les terriens vivaient comme la moyenne des Français, l’humanité serait en déficit à partir du 5 mai (en 2018). Et l’on sait que l’empreinte écologique des États-Uniens est supérieure de 60 % à celle des Français.

2 La contrainte climatique est globale et universelle, elle concerne de la même manière tous les habitants de la planète. C’est par ailleurs le problème le plus grave à échéance de ce siècle : il est susceptible de mettre en péril la survie de notre civilisation (sinon de l’humanité). C’est enfin une contrainte aisément quantifiable : on sait compter le carbone émis.

3 En annonçant sa démission sur France Inter, Nicolas Hulot l’a explicitement reconnu : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté en 2017.

4 Par opposition au downcycling (recyclage des produits ou des matériaux avec dégradation de leurs fonctionnalités, à l’instar du papier recyclé), l’upcycling consiste à récupérer les produits ou matériaux dont on n’a plus l’usage pour fabriquer des biens d’utilité supérieure.

5 Alain Geldron, « L’épuisement des métaux et minéraux : faut-il s’inquiéter ? », fiche technique, Ademe, [en ligne], juin 2017.

6 Idem.

7 On peut citer la formation des conducteurs à l’éco-conduite par l’entreprise Michelin, dans le cadre d’une activité de location de flottes de pneus aux entreprises de transport routier. Une conduite nerveuse consomme en effet plus de carburant et use plus rapidement les pneus et les véhicules.

8 Notons au passage la pertinence de la notion de « permaéconomie », forgée par analogie avec la permaculture, pour désigner les pratiques économiques fondées sur les principes d’économie de ressources, de diversité et d’adaptation à l’environnement (cf. Emmanuel Delannoy, Permaéconomie, Wildproject, 2016).


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