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Le dérèglement climatique appelle une coopération sociale inédite. Pour relever ce défi, il est impératif de démystifier la violence et d’offrir aux conflits sociaux des débouchés politiques.
Notre culture politique et sociale est une culture du conflit. Depuis le XIXe siècle, le progrès social a été rendu possible par des luttes ouvrières parfois non exemptes de violence. Pendant les Trente Glorieuses, la croissance et le progrès social s’accompagnaient d’une forte mobilisation politique de la classe ouvrière et d’un nombre élevé de conflits du travail débouchant souvent sur des hausses de salaire et de nouveaux avantages sociaux. Les conventions collectives assuraient la diffusion de ces avantages à l’ensemble de l’économie, ce qui générait une augmentation du pouvoir d’achat favorable à la croissance.
Les forces sociales ont hérité de cette période une culture de l’affrontement à visée de progrès, mais les temps ont changé. D’une part les conditions d’un couplage vertueux entre les revendications salariales et la croissance ne sont plus réunies. D’autre part, de nouveaux problèmes collectifs se posent pour lesquels les logiques d’affrontement et les anciens clivages ne sont plus vraiment pertinents. S’il est vrai que la logique du système capitaliste porte une lourde responsabilité dans la destruction de l’environnement, un tel constat ne garantit en rien la convergence des luttes sociales et du combat écologique.
Le partage des richesses est certes une nécessité absolue. On imagine mal que la nécessaire élévation du prix de l’énergie puisse être acceptée sans un vaste effort de solidarité, mais cela ne suffit pas à faire de la révolution écologique une simple conséquence du progrès social. Changer en profondeur nos manières de produire, de vivre et de consommer est un défi pour l’ensemble des groupes sociaux.
Il y a plus important. Le développement durable passe par la gestion collaborative des communs (le climat, l’eau, les déchets, les espaces naturels, etc.) à toutes les échelles. L’enjeu appelle une capacité de s’entendre pour coopérer dont les hommes ne se sont guère montrés capables jusqu’ici. Nous allons connaître, à brève échéance, des pénuries de matières premières et, dans certains domaines, de main-d’œuvre, qui nous obligeront à inventer de nouveaux compromis, davantage orientés vers la collaboration constructive que vers la défense des acquis.
La crise sanitaire est d’ores et déjà riche d’enseignements sur le fonctionnement de nos sociétés. Elle souligne l’importance d’enjeux tels que la confiance mutuelle entre le gouvernement et les citoyens, le sens de l’autodiscipline, l’acceptabilité du contrôle social, et surtout les capacités d’initiative et les dispositions spontanées à coopérer en vue du bien commun. Il est permis de penser que ces dispositions sont celles-là mêmes dont nous aurons besoin pour transformer de fond en comble notre civilisation matérielle.
La dynamique sociale qu’il faut imaginer n’a plus rien à voir avec celle qui structure nos sociétés depuis la révolution industrielle. Le conflit entre le capital et le travail, même s’il n’a aucune raison de disparaître, n’a plus vocation à être le moteur central des transformations sociales. Il faut plutôt imaginer des négociations, des alliances et des partenariats multiformes entre les entreprises et les organisations de la société civile sur tous les enjeux liés à la transformation conjointe des manières de vivre et de produire.
Il est évident que l’innovation des entreprises est un facteur crucial de cette transformation et qu’il faut leur en donner les moyens. Nul angélisme ici. Il ne faut jamais perdre de vue que les « riches détruisent la planète » et que la réduction des inégalités est un impératif. Les combats pour la redistribution des richesses ont toujours leur raison d’être, mais ils ne seront plus aussi structurants.
La déconnexion entre la conflictualité sociale et les projets politiques porteurs d’avenir crée une situation dangereuse.
Ce constat pose des questions anthropologiques et politiques radicales sur lesquelles il est devenu urgent de réfléchir. La déconnexion entre la conflictualité sociale et les projets politiques porteurs d’avenir crée une situation dangereuse. Le mouvement des Gilets jaunes illustre cette situation, même si des retombées positives dans la politique locale ont pu exister.
Le refus ou l’incapacité d’imaginer des médiations entre des revendications et une action politique constructive reflète une situation préoccupante : les forces politiques s’avèrent incapables d’encadrer et de rationaliser la violence sociale. Il est trop facile d’incriminer l’incompétence et les trahisons des partis politiques. Le problème fondamental est hélas d’un autre ordre. C’est la structure même des contradictions sociales qui ne se prête plus à une résolution par la voie de conflits politiquement structurés de manière bipolaire.
Les effets de cette déstructuration sont aggravés par l’intensification des phénomènes mimétiques inhérents aux communications numériques. L’anonymat des réseaux sociaux et les algorithmes incitant à échanger avec ceux qui partagent les mêmes opinions facilitent l’expression décomplexée, la légitimation et l’amplification mimétique des pulsions violentes. Celles-ci peuvent désormais « coaguler » sans passer par le filtre d’une médiation (une association, un syndicat ou un parti structuré). On assiste au développement d’une violence sociale à la fois dérégulée et structurellement privée de tout débouché politique.
Le phénomène des Gilets jaunes traduit l’incapacité croissante du politique à donner du sens et des perspectives rationnelles à la violence sociale. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la crise mondiale de la démocratie. Aux quatre coins du monde, du Brexit à l’Amérique trumpiste en passant par diverses variantes du « populisme », on voit des peuples saisis par des sentiments dissociatifs – un désir impérieux de repli sur soi, de réaffirmation unilatérale de leurs droits et d’autocélébration de leur identité –, sans égard pour les défis que l’humanité doit relever solidairement.
Le fait est tellement massif et évident qu’il est presque gênant de devoir le souligner : dans un monde fragile aux ressources limitées, nous ne survivrons qu’en apprenant à coopérer plus efficacement et à contrôler notre violence. Or, pour l’heure, force est de reconnaître que nous ne disposons pas du savoir-faire politique nécessaire. Une telle situation, par sa gravité, appelle un détour anthropologique.
Osons ici une thèse radicale. La réinvention de la démocratie passe par la démystification de la violence. Démystifier la violence veut dire essentiellement ceci : dévoiler ses mécanismes anthropologiques pour permettre à chacun de comprendre les ressorts cachés de sa propre implication dans les conflits.
Il faut pour cela commencer par reconnaître que, le plus souvent, la violence nous piège même quand elle nous semble justifiée. Comme l’observait l’anthropologue René Girard, la violence sait trouver de fort bonnes raisons quand elle a envie de se déchaîner, mais « si bonnes […] que soient ces raisons, elles ne méritent jamais qu’on les prenne au sérieux1 » (La violence et le sacré, Grasset, 1972).
La violence est présente à l’état latent dans tous les contextes sociaux. Dès que des individus interagissent, ils sont conduits à désirer les mêmes choses et à entrer en rivalité. Si nous avons la chance de vivre dans des sociétés préservées de la violence, c’est grâce à un vaste ensemble de dispositifs institutionnels (police et justice, avant tout) et de mécanismes de socialisation (l’éducation développe de puissants mécanismes d’autocontrôle). Il ne faut néanmoins pas négliger le rôle joué par toutes les compétitions non sanglantes qui structurent la vie sociale, de la concurrence économique au sport et aux joutes électorales, et qui sont autant de modes d’endiguement.
Quiconque est impliqué dans la violence, à quelque titre que ce soit, court le risque de devenir lui-même une partie du problème.
La violence est toujours un phénomène intensément mimétique, et donc réciproque ; de là résulte son caractère dynamique. Quelle que soit sa cause initiale, elle tend à se développer comme un processus organique et contagieux doté d’une logique propre, qui possède la propriété diabolique de se nourrir des réactions qu’elle provoque. De ce fait, quiconque est impliqué dans la violence, à quelque titre que ce soit, court le risque de devenir lui-même une partie du problème.
Désigner les violents comme des ennemis à détruire, des « autres » qui nous en veulent à cause de ce que nous sommes, c’est entrer dans leur jeu de façon presque inévitable. Si la violence fascine, c’est parce qu’elle permet aux groupes de renforcer leur unité. C’est le syndrome de l’« union sacrée ». La pensée de René Girard, centrée sur le rapport entre le désir mimétique et la violence, est un outil précieux qui permet de comprendre à quel point le besoin de s’unir contre un ennemi ou un bouc émissaire est ancré dans la nature humaine2.
La violence chaotique et diffuse qui se répand d’un bout à l’autre de la planète paraît de moins en moins susceptible de produire des solutions politiques viables. Les mauvaises passions ne sont plus métabolisées par des grands récits rationnels et laissent voir leur visage le plus insensé. Pourquoi est-il aussi difficile d’en prendre conscience quand on est soi-même concerné ?
Démystifier la violence, c’est surtout déconstruire l’imaginaire guerrier qui sous-tend nos « combats » politiques et sociaux.
Si la violence – physique, verbale ou symbolique – s’impose si souvent comme une évidence, c’est moins par sa capacité à réaliser quelque œuvre utile et durable que par ses retombées émotionnelles et la coalescence des sentiments qu’elle provoque inévitablement. On l’a justement noté : la convivialité retrouvée sur les ronds-points et le sentiment de participer à une aventure collective sortant de l’ordinaire ne sont pas pour rien dans la durée du mouvement des Gilets jaunes.
Démystifier la violence, ce n’est pas seulement la dénoncer, c’est surtout déconstruire l’imaginaire guerrier qui sous-tend trop de nos « combats » politiques et sociaux. Ce n’est donc pas d’abord une position morale, un plaidoyer intemporel et idéaliste pour le pacifisme et l’action non violente. La violence n’est pas seulement une question morale, c’est aussi un défi pour l’intelligence anthropologique et politique.
Dans un contexte où la violence et les passions dissociatives sont de plus en plus stériles, destructrices et dysfonctionnelles, le schème de pensée qui fait du conflit le cadre obligé de l’activité politique doit être radicalement questionné. Non que nous n’ayons plus d’ennemis, d’adversaires et de rivaux en tous genres ! Mais ce n’est plus d’eux que nous devons attendre les buts et le sens des actions que nous avons à mener. La culture politique doit se réinventer, non pas en ignorant le conflit, mais en refusant tout prestige à la violence et en imaginant des formes d’action collective qu’elle pourra moins facilement contaminer.