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Dossier : Violences. Symptôme ou système ?

Médiation nomade Fauteur de paix

© Benoît Hervieu-Léger
© Benoît Hervieu-Léger

Animateur social et enseignant, Yazid Kherfi a lancé avec Médiation nomade une formule originale de pacification dans les quartiers réputés sensibles. L’ancien braqueur fait mentir, à son échelle, des politiques publiques contre-productives. Reportage.


C’est une camionnette d’allure peu banale, qui cherche son stationnement en cet après-midi parisien caniculaire. Ses portières arrière arborent un portrait tagué de Martin Luther King, assorti de l’une de ses citations : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons tous mourir ensemble comme des idiots. » L’habitacle est lesté d’un bric-à-brac de jeux de société, de chaises et tables pliantes, et d’un Puissance 4 géant.

S’accordant une pause avant de trouver un emplacement définitif, Yazid Kherfi a poussé les murs du véhicule pour y faire chauffer le thé à la menthe. La boisson vaut sésame de la mission. L’homme jongle entre la marmite bouillante et le téléphone portable, vite rejoint par quelques animateurs de quartier. Les premières tasses circulent. « Idéal contre la chaleur. Comme chez les Bédouins dans le désert », assure l’hôte.

La référence se pose aussi sûrement que la camionnette à son endroit dédié, lieu d’un début d’affluence en contrebas du quartier de Belleville. Tables et chaises, thé et jeux se déploient sur le bitume. Des jeunes surtout, et quelques adultes, s’installent à portée de sono crachant pêle-mêle du Claude François, du Queen ou du Dinos. « Ce sera du Chopin au moment de replier », glisse une médiatrice locale qui connaît bien Yazid et sa méthode qui font ensemble institution. Et aujourd’hui des émules dans une vingtaine de villes en France, et même à Chicago.

Fantôme de l’ennui

Avant d’associer son nom à Médiation nomade et de sillonner les conurbations à la demande des élus, Yazid Kherfi a emprunté des chemins plus détournés. Sa sonnerie de portable le rappelle en clin d’œil : la mélodie de banjo des Tontons flingueurs. « Mon film préféré ! », s’amuse-t-il. « Avant j’étais braqueur. Trois cambriolages par jour, puis un supermarché ou une station-service dans le mois. Je rêvais d’être un caïd. Mais je n’étais pas bon dans ce métier, puisque j’ai pris cinq ans ferme. » À son procès, Paul Picard, alors maire socialiste de Mantes-la-Jolie, lui sauve la mise en se portant garant de sa personne.

« Avant j’étais braqueur, mais je n’étais pas bon dans ce métier, puisque j’ai pris cinq ans ferme. »

« Toute ma vie, on m’a dit que j’étais une racaille. Dans ma famille, on me considérait comme un bon à rien », poursuit Yazid Kherfi, toujours intarissable. « Un jour enfin, quelqu’un a dit de moi que j’avais plus de qualités que de défauts. J’avais 31 ans et ça a été le déclic. » Le médiateur nomade applique désormais cette maxime à ceux qu’il va rencontrer. Sorti de prison en 1990, il travaille d’abord comme animateur pendant dix ans à Chanteloup-les-Vignes, dans les Yvelines, avant de décrocher un diplôme de directeur.

« Ma maison des jeunes (MDJ) était ouverte jusqu’à deux heures du matin, et aussi en fin de semaine. J’avais posé cette condition au maire qui m’avait embauché. » C’est l’autre déclic qui a poussé Yazid Kherfi, devenu depuis enseignant en sciences de l’éducation à l’Université de Nanterre et membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese), à prendre la route par-delà les horaires et au-devant des murs d’incompréhension. « Il n’est pas normal que des MDJ ferment à dix-huit heures. C’est d’abord de cela que les jeunes me parlent : de leur ennui. Comme il n’y a rien pour eux, ils font des conneries. On a la jeunesse qu’on mérite. Le problème des jeunes est d’abord un problème d’adultes. »

À raison de deux ou trois médiations par semaine, en région ou en province, Yazid Kherfi laboure donc ce terrain qu’il connaît de près, tissé de quartiers dits « sensibles ». « En fait, je n’ai pas changé de milieu. J’y fais autre chose. » Son premier objectif ? Renverser la tendance. « Le monde des jeunes et celui des adultes se séparent de plus en plus. Les jeunes vont de moins en moins vers les institutions. C’est donc à nous, les professionnels, d’aller vers eux et de les trouver quand ils sont disponibles. Pas la peine de se pointer à neuf heures du matin », remarque-t-il, déplorant que trop d’éducateurs rechignent à travailler de nuit.

« Les jeunes vont de moins en moins vers les institutions. C’est donc à nous, les professionnels, d’aller vers eux. » 

La tournée se décide évidemment en amont, avec les élus et parties prenantes de la collectivité demandeuse. À chaque fois, le fondateur de Médiation nomade propose deux jours de formation aux professionnels du secteur. « Rien que pour les aider à aller vers les autres. Après, c’est à eux de faire. » La camionnette et son chauffeur font ensuite carrefour en scellant les rencontres. « C’est comme ça que les façons de travailler évolueront. » Le cœur de réacteur du dispositif se situe ici, sans aller toujours de soi.

Tous les publics ne sont pas également réceptifs à l’initiative. « Parfois, j’organise des rencontres entre jeunes et locataires. Les gens sortent de ce premier réflexe qui consiste à appeler la police dès que des jeunes font du bruit en bas de chez eux. » Avec les policiers, justement, le dialogue s’établit plus difficilement. « La réticence vient plus souvent des policiers », relève l’homme au thé à la menthe. « Les jeunes évoquent leurs problèmes avec la police et y sont disposés. Et qui sont les professionnels ? Les policiers. Avant, ils me couraient après. Maintenant, je les rattrape. Apprenons à parler à ceux qui nous emmerdent ! »

Positivité du conflit

Yazid Kherfi n’hésite pas à qualifier de « logique de paix » la philosophie qui préside à sa démarche. « La discussion montre aux gens que les jeunes ne sont pas des monstres. Ils ne vont pas les tuer. Avant la violence, il y a la parole. Le conflit est positif puisqu’il permet de discuter. Quand survient la violence, la discussion est rompue et la personne n’existe plus. » Mais encore faut-il rappeler à leur dignité de personnes capables de dialogue des jeunes livrés à eux-mêmes et persuadés que « personne ne les aime ». La difficulté se pose particulièrement avec des mineurs « habités par un sentiment de toute-puissance et convaincus de devenir riches en quelques braquages ».

Pour les accrocher et les faire changer de voie, Yazid Kherfi n’occulte jamais son pedigree d’ancien délinquant. « On me dit de le cacher ! Au contraire, c’est une carte de visite », s’enflamme-t-il. « De braqueur, je suis passé professeur d’université. Mon exemple peut donner de l’espoir. » Le parcours a, en effet, de quoi captiver. Tout comme la patience et la bienveillance d’un homme prêt à rester tard le soir, théière en main, dans les halls d’immeubles ou sur les terrains vagues pour faire remonter auprès des institutions les demandes d’une jeunesse délaissée.

« Oui, je ramasse l’océan à la petite cuillère et Médiation nomade ne sauvera pas tout le monde », souligne lucidement son icône. « Mais le courage, et au bout, la discussion, c’est d’y aller quand même. » Là encore, pour Yazid Kherfi, l’échec tient beaucoup à l’incapacité des adultes à se remettre eux-mêmes en question. « Il faut savoir prendre du recul. Reconnaître quand on est en difficulté. Trop d’éducateurs s’y refusent et craquent parce qu’ils s’estiment dévalorisés au fond d’eux-mêmes. » Travailler dans et sur la violence implique aussi de se faire violence et a fortiori quand les politiques publiques compliquent la tâche.

« Deux caméras de surveillance valent un demi-poste d’éducateur. On préfère un éducateur ou une caméra ? »

Sollicité par les autorités – magistrats, policiers, mais aussi ministres – Yazid Kherfi ne sait que trop où la pierre poussée par Sisyphe risque de rebasculer. Le discours et les pratiques sécuritaires sont à la fois le motif et la ruine de ses efforts, comme de ceux de nombreux travailleurs sociaux. « Déployer des caméras de surveillance, ça ne réduit en rien l’insécurité, mais ça fait gagner les élections. Deux caméras valent 24 000 euros. C’est le coût annuel d’un demi-poste d’éducateur. Qu’est-ce qu’on préfère ? Un éducateur ou une caméra ? »

Tant la politique du chiffre que l’excès de prévention – « On supprime un banc parce que des jeunes s’y assoient ! » – allongent encore un peu plus la route de Médiation nomade. Et contrarient les ambitions nouvelles de son créateur. Son rêve serait d’ouvrir une école de travail social au sein d’une prison. « Pourquoi ce projet ? Parce que des gens formés en prison connaissent la délinquance et les quartiers, et pour cause. Ils ont la pratique, mais pas la théorie. À l’inverse, à l’extérieur, des bac +10 ne savent même pas s’adresser à des gamins. »

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir mis la chancellerie devant l’évidence. « Si j’étais ministre, ce serait déjà fait. » Par le passé, Yazid Kherfi a d’ailleurs suggéré qu’un projet de loi accorde aux détenus qui obtiennent un diplôme d’éducateur ou de travailleur social une sortie à la moitié de leur peine. La note d’intention a fini aux oubliettes de la Place Vendôme. « On m’a rétorqué : “Vous n’y pensez pas ! Ce sont des délinquants.” Et moi, alors ? » 

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