Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Les multiples expressions de la violence favorisent la confusion autour du terme même. Pour éviter les chausse-trappes sémantiques, un éclaircissement lexical s’impose.
Le champ sémantique du mot « violence » recouvre plusieurs notions assez proches qu’il importe pourtant de distinguer – en particulier, celles de force et d’agressivité. Quant à la notion même de violence, elle est loin d’être univoque. Des clarifications semblent donc nécessaires.
Quand une personne est « forcée » de faire quelque chose contre son gré, elle subit une contrainte, mais pas nécessairement une violence. Si les moyens utilisés pour forcer sa volonté ne portent atteinte ni à son intégrité physique ni à sa dignité, on peut qualifier ces moyens de « non violents ».
Ainsi, une campagne de désobéissance civile peut « forcer » des responsables politiques à prendre une décision contraire à leur programme, une grève peut amener un chef d’entreprise à céder à une revendication, un boycottage peut convaincre un industriel qu’il a intérêt à ne plus commercialiser tel ou tel produit, etc.
Désobéissance civile, grève, boycottage : tels sont trois des principales armes de l’arsenal non violent. Elles sont mises en œuvre dans ce qu’on appelle à juste titre une « épreuve de force ». Or qu’il y ait entre les moyens violents et non violents une « zone grise » n’élimine pas la pertinence de cette distinction. Tout leader syndical sait pertinemment que l’issue d’un conflit sera très différente selon que la force exercée l’aura été par une grève ou par la séquestration du patron.
Le fait que les notions de force et de violence soient si souvent confondues peut s’expliquer par l’habitude d’utiliser le mot « violence » comme un intensif de « force ». On dira d’un orage ou d’un sentiment qu’ils sont « violents » pour dire qu’ils sont « très forts ». Mais cette confusion a une racine plus profonde : le mot violence ayant une connotation très négative, on a tendance à lui préférer le mot « force » pour désigner les formes de violence perçues comme légitimes. C’est une façon de les nommer par euphémisme.
Ainsi, on parlera d’« emploi de la force », ou de « recours à la force », pour désigner un acte de violence exécuté dans des conditions prévues par la loi et par les personnels qui en ont reçu la mission (militaires, policiers et autres agents de ladite « force publique »). On peut penser que cette confusion entre le registre de la description et celui du jugement de valeur nuit à la clarté de la réflexion sur la violence.
Mieux vaudrait nommer « violents » tous les actes portant atteinte à la vie d’êtres humains.
Mieux vaudrait nommer « violents » tous les actes portant atteinte à la vie d’êtres humains, même si on les juge légitimes sur le registre de l’évaluation éthique ou juridique. Ainsi, c’est bien par des actes violents qu’un peuple résiste par les armes à une oppression ou à une invasion. Il n’y a aucune incohérence – sauf aux yeux des pacifistes radicaux – à dire à la fois que sa résistance est légitime (d’où l’expression « légitime défense ») et qu’elle est violente puisqu’elle fait des victimes dans les rangs de l’agresseur.
La notion d’agressivité, quant à elle, renvoie au registre de la psychologie. Il y a certes une agressivité destructrice, qui s’exprime par des actes violents. Mais il y a aussi une agressivité qui exprime simplement le désir de faire sa place dans la société, de ne pas « se faire marcher sur les pieds ».
La psychologue Denise Van Caneghem (1930-2019) propose d’appeler « combativité » cette agressivité maîtrisée et orientée vers une saine affirmation de soi1. La lutte non violente, loin de bannir l’agressivité, en exige une certaine dose. Pour le philosophe et père du personnalisme Emmanuel Mounier, « seul celui qui est capable de violence, et par-dessus le marché de réfréner sa violence, est capable de non-violence » (Œuvres, Seuil, 1961).
Chacun s’accorde à utiliser le mot « violence » pour désigner une atteinte à la vie ou à l’intégrité physique d’un être humain, dès lors qu’elle n’est pas imputable à la fatalité ou au hasard, mais qu’une responsabilité humaine y est engagée. Le consensus est également assez large sur une définition incluant des atteintes au-delà des aspects physiques.
Lorsqu’un être humain est atteint dans son intégrité morale ou psychologique (privé de liberté, calomnié, humilié, contraint de vivre dans des conditions infrahumaines, etc.), il est victime de violences. Même si la notion de « dignité humaine » est malaisée à définir (son interprétation variant selon les époques et les cultures), on peut convenir que toute violation de l’un des droits listés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 est une forme de violence.
Des structures économiques, sociales ou politiques peuvent avoir des effets plus destructeurs que des bombes.
Dans les années 1960 et 1970, l’école scandinave de la Peace Research, sous l’inspiration notamment du politologue norvégien Johan Galtung, a forgé l’expression de « violence structurelle » pour rendre compte du fait que des structures économiques, sociales ou politiques peuvent avoir des effets bien plus destructeurs que les bombes et les fusils.
Des centaines de millions de personnes voient, en effet, leurs vies menacées ou leurs droits bafoués sans qu’aucun lien direct de cause à effet puisse être établi entre ce qu’elles subissent et un quelconque acte de violence. Elles sont victimes non pas d’actes violents, mais de situations de violence : elles sont privées de liberté par un système politique totalitaire, maintenues dans la misère par une situation économique qui atteint leur santé et réduit leur espérance de vie, blessées dans leur dignité par des discriminations raciales, sociales, religieuses ou sexuelles, etc.
Galtung explicite ainsi cette distinction : « Nous appellerons violence personnelle (ou directe) le type de violence où il y a un acteur qui commet la violence, et violence structurelle (ou indirecte), la violence où un tel acteur n’existe pas.2 » La violence structurelle est souvent occultée, voire niée. Dans la violence directe, le lien de cause à effet est très clair entre l’acte violent et le résultat (une bombe tue : il n’y a pas besoin de beaucoup d’analyses pour comprendre comment), mais dans la violence « structurelle », le lien de cause à effet ne se perçoit pas aisément.
L’usage du mot « violence » est-il adéquat pour désigner des situations ? La question reste controversée. Une approche éthique, qui privilégie le point de vue des victimes, pousse à répondre par l’affirmative. Pour celui qui meurt, il importe peu qu’il soit victime d’une bombe lancée intentionnellement ou d’une famine que personne n’a programmée. Mais la rigueur scientifique, qui répugne à utiliser les mêmes notions pour désigner des phénomènes trop différents dans leur nature et leurs causes, incite plutôt à une réponse négative.
La question reste de savoir si c’est l’intentionnalité destructrice qui définit la violence.
La question cruciale reste de savoir si l’intentionnalité destructrice est essentielle dans la définition de la violence, ou si l’on peut définir la violence à partir des seuls effets constatés sur des victimes, que ces effets aient été voulus ou non3. Surtout, la notion de violence structurelle permet de faire l’impasse sur les intentions : la bombe est lancée pour tuer ; alors que ceux qui entretiennent les structures de violence n’ont nulle intention meurtrière. Souvent, ils ne sont même pas conscients du fait que le maintien des inégalités et des privilèges cause la mort de millions d’êtres humains.
Relevons, enfin, une dernière distinction d’importance s’agissant de la violence directe. Elle prend parfois corps dans des actes délibérément choisis par des acteurs comme moyens en vue d’une fin. Un groupe décide de préparer un attentat, un mari de tuer son épouse, un chef d’État de faire la guerre, un journal de diffuser un article relevant de la diffamation, etc. On peut alors parler de « violence-outil ».
Or, bien souvent, des actes de violence surviennent plutôt sous la forme d’explosions incontrôlées, qui n’ont d’autre objectif que d’exprimer une colère ou une révolte. Ils traduisent avant tout un malaise profond, provoqué par un dysfonctionnement de la société, et on peut les caractériser comme l’expression d’une « violence-symptôme ».
Certaines tragédies récentes, assimilées spontanément à des actes terroristes, posent néanmoins question quant à la porosité entre ces deux termes. C’est notamment le cas de la tuerie qui a causé la mort de deux personnes et blessé une vingtaine d’autres dans la nuit du 24 au 25 juillet dernier à Oslo. Ou du massacre de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, visant des musulmans, en mars 2019.
Planifiés et intentionnels, ces crimes de masse n’en soulignent pas moins un dérèglement social, porté par un individu lui-même qualifié de « détraqué », sinon « radicalisé ». On le voit, la violence ne se laisse pas facilement approcher. L’embarras des mots pour la circonscrire est sans doute l’un de ses premiers effets.
1 Denise Van Caneghem, Agressivité et combativité, PUF, 1978.
2 Entretien avec Johan Galtung, Alternatives non violentes, n° 34, juillet 1979.
3 Sur ce débat, voir Christian Mellon, « Violence des bombes et violence des structures », Alternatives non violentes, n° 37, juin 1980, et « Le mot violence : une inflation à maîtriser », id. n° 38, septembre 1980.