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Dossier : Violences. Symptôme ou système ?

Par-delà les violences Quatre points saillants

© Charles Monnier
© Charles Monnier

De la rue aux ministères, les violences peuvent être symptomatiques d’un mal-être social ou bien institutionnellement organisées. Pour les dépasser, il est nécessaire de ménager une vraie place au conflit. Retour sur le dossier en quatre points saillants.


1 Mot piégé

Quotidiennement, nous nous confrontons dans nos sociétés, occidentales en particulier, à un phénomène paradoxal. Les détenteurs du pouvoir politique l’appellent par euphémisme « force », pour signifier qu’ils l’utilisent positivement afin d’assurer l’ordre et la sécurité des personnes et des biens. Les autres la nomment « violence », pour décrire son pouvoir de destruction et d’atteinte aux libertés individuelles ou à l’intégrité physique.

Dans son article d’exploration sémantique, Christian Mellon s’évertue à clarifier les différents concepts que nous utilisons confusément pour dire et décrire ce phénomène. Le mérite de cet article définitionnel est de souligner les deux types de violences qui mettent aujourd’hui aux prises les individus et la société. La violence « structurelle » est une cause majeure de la fracture sociale, quand la violence « personnelle » n’en est qu’une manifestation.

En effet, la violence structurelle (définie comme la violence des structures économiques, sociales et politiques), apparaît comme le métronome et l’aiguillon de la lutte des classes, au nom de la justice et du progrès social, comme le démontre bien Bernard Perret dans son approche anthropologique. Or la violence peut aussi devenir une arme absolue entre les mains d’une institution dictatoriale ou d’une personne coupée de tout projet commun exigeant dialogue, coopération, délibération et prise de décision.

2 Dangereuses extrémités


Force est pourtant de constater que la violence génère le dévoiement d’institutions censées en rassembler les dépositaires légitimes. Initialement, face au danger de la guerre de tous contre tous, la nécessité s’est imposée de canaliser la violence pour le bien de la société, en en confiant l’usage prioritaire à une institution policière réputée juste. Que reste-t-il de ce dessein d’asseoir à la fois l’ordre et le cadre indispensables à la coopération citoyenne, quand de graves abus compromettent l’essence même de cette institution ?

La présidente du Syndicat de la magistrature, Kim Reuflet, fournit un exemple accablant de cette dérive aux effets redoutables sur l’équilibre démocratique. Les circulaires ministérielles émises en France en 2021 ont scellé un peu plus l’inféodation de l’autorité judiciaire au pouvoir exécutif. Elles ont également entériné le recours à des mesures préventives liberticides et contribué à l’omerta autour des violences policières.

Face à la violence d’État, la réaction immédiate des victimes est d’y sombrer à leur tour.

Face à l’utilisation excessive de la violence de la part de l’État et les sentiments d’injustice qu’elle alimente, la réaction immédiate des citoyens victimes est d’y sombrer à leur tour, conformément aux vues de Lénine pour qui « seule la violence peut arrêter la violence ». C’est ce qui explique notamment l’animosité récurrente entre jeunes des banlieues et forces de l’ordre. C’est également ce qui pousse à interroger à nouveaux frais ce que nous entendons par « monopole de la violence » dans le contrat social aujourd’hui.

3 Jeunesse ciblée


Il y a donc abus de pouvoir par l’utilisation non contrôlée et disproportionnée de la violence par la force publique. Mais la violence ne s’arrête pas là. Elle se décline aussi dans la persécution administrative infligée par la puissance publique à des personnes qu’elle est pourtant censée protéger en priorité, conformément aux accords internationaux dont nos États occidentaux sont signataires. Ceci vaut en particulier pour les mineurs non accompagnés (MNA) dont la sociologue Noémie Paté relate le parcours du combattant à leur arrivée et durant leur séjour en France. La violence des procédures découlant, en l’occurrence, d’une suspicion systématisée quant à la minorité des jeunes, couplée d’un objectif absurde de convertir des mineurs en majeurs.

Lorsque le pouvoir public manque à ses obligations régaliennes et à ses engagements de protéger tout être humain sur son sol – dont les MNA, quelles que soient leur origine, leur culture et leur religion – il n’est pas hasardeux que des jeunes s’octroient indûment le droit de détenir le monopole de la violence pour se faire justice. Cette situation se produit généralement lorsque les citoyens perdent confiance en leurs institutions et en leurs représentants.

La violence devient la seule réaction à disposition pour des jeunes que l’on ne considère plus.

Elle prend racine dans une impression partagée de ne pas être reconnus comme des êtres humains qui ont le « droit d’avoir des droits » selon l’expression chère à Hannah Arendt. Plus grave, cette violence devient la seule réaction à disposition pour des enfants et des jeunes que l’on ne considère plus, comme en 1945, comme des forces vives, mais comme des gêneurs ou des indésirables dans le pays qui les a vus naître et grandir. Jusqu’à quel point leur tenir rigueur « de ne pas savoir se faire aimer », selon l’expression de la directrice de service de la Protection judiciaire de la jeunesse, Angelina Chapin ?

Cette expérience destructrice d’invisibilisation doit beaucoup à des discours et des actes d’exclusion portés au plus haut niveau politique, et prolongés par des messages de stigmatisation véhiculés jusque dans certains médias. Dès lors, la question du vrai détenteur du monopole de la violence se pose nécessairement, comme le fait remarquer le policier Anthony Caillé, soulignant à son tour l’instrumentalisation écrasante de la police par le pouvoir, dans un contexte de disharmonie sociale.

4 Fragile résistance civile


Lorsque la violence s’installe entre deux composantes clés de la société – la force publique et la jeunesse invisibilisée –, personne n’en sort indemne. Non seulement les institutions dirigeantes échouent à faire adhérer la jeunesse à leurs projets collectifs et participatifs, mais certains jeunes déçus et révoltés se réfugient dans un islamisme politique identitaire, manichéen et extrémiste pour se venger et commettre l’irréparable, comme le restitue si bien Denis Salas dans son récit du procès des attentats du 13 novembre 2015.

Un des antidotes aux conséquences ravageuses de la violence structurelle – mais aussi personnelle – consiste alors à démystifier toute violence en éduquant les citoyens aux valeurs civiques d’implication dans des horizons requérant l’acceptation et la valorisation de tous. C’est ce chemin qu’invite à suivre Jacques Semelin dans sa mise en perspective de la résistance civile non violente contre les dominations, plus souvent couronnées de succès que les luttes violentes.

La proposition de résistance civile n’est néanmoins promise à porter des fruits que si les citoyens sont convaincus dans leur ensemble de la priorité du bien commun et de l’intérêt général. Or la configuration de nos démocraties occidentales révèle que ce que nous nommons « intérêt général » relève en réalité de l’intérêt privé de ceux qui bénéficient d’un capital social et économique confortable et cherchent trop souvent à imposer leur vision des choses pour mieux protéger leurs acquis.

La politique du bouc émissaire porte en elle le germe de la division engendrant la violence et le rejet.

Le tandem Marx et Engels avait, en son temps, su dénoncer cette hypocrisie des sociétés occidentales qui, sous couvert de défendre les droits des citoyens, ne défendent que les droits des gouvernants.

Comment expliquer sinon que des injonctions soient adressées à nos services de police et de justice pour faire du chiffre, tant dans les arrestations et les condamnations pénales que dans les reconduites massives de migrants ? N’est-ce pas un clair signal populiste et démagogique envoyé aux patriotes ou nationalistes revendiqués, eux-mêmes souvent dans le désarroi, que de décréter que les délinquants sont des étrangers et vice versa ?

Pourquoi les pouvoirs politiques n’osent-ils pas affirmer que nos économies bénéficient, elles aussi, de l’apport des étrangers ? Pourquoi ne rappellent-ils pas à nos concitoyens que l’équipe du chercheur allemand d’origine turque, Ugur Sahin, a grandement contribué à réduire la pandémie du Covid-19 ? L’éternelle politique du bouc émissaire, quelle qu’en soit la forme, porte en elle le germe de la division engendrant la violence et le rejet de l’autre. Il est donc crucial que chaque citoyen prenne conscience que nous sommes tous embarqués dans la même aventure et sur le même navire.

Si le bateau social parvient à traverser les tempêtes de l’exclusion et de l’invisibilisation, alors nous serons assez forts et suffisamment unis pour affronter les violences et les conflits sociaux nés de la redistribution des richesses, de l’arrivée massive des migrants à nos frontières et de la défiance de nos jeunes envers les institutions.

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