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Homosexualité Un tournant dans l’Église

apeyron/iStock
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Le poids que les discours moraux de l’Église catholique font peser sur les personnes homosexuelles demeure lourd. Or un autre discours théologique et anthropologique se fait entendre.


« De tous les mensonges, il n’y en a pas de plus terrible et de plus totalement destructeur de l’être que celui qui nous dit que nous ne pouvons pas aimer. » Cette phrase, extraite du dernier livre du théologien gay James Alison1, fait partie de celles que l’on n’oublie pas. Elle oblige à prendre soudainement la mesure d’une réalité que l’on avait sous-estimée, ou dont on n’avait pas vraiment compris la nature.

En l’occurrence, de l’homophobie qui imprègne notre société, des souffrances injustes et totalement inutiles dont elle est la cause et de ses racines dans le discours moral des Églises chrétiennes. Ce que souligne cette phrase, c’est l’extrême violence de regards inquisiteurs et de jugements moraux qui, même lorsqu’ils se veulent amicaux et compatissants, ne peuvent avoir d’autre conséquence que de signifier leur indignité à ceux qui en sont les objets.

Que n’a-t-on pas lu et entendu sur la « déficience » ou la « limite » que constituerait l’homosexualité, sur l’incapacité des homosexuels à vivre comme une richesse la différence des sexes ; que de propos soupçonneux et condescendants mettant en doute leur capacité à accéder à une sexualité qui ne soit pas purement narcissique et compulsive !

Dans un certain discours moral sur l’homosexualité, l’idée de « limite » joue un rôle crucial.

Dans l’Église, par bonheur, les choses bougent depuis le fameux « qui suis-je pour juger » du pape François en 2013. Pour mesurer le chemin parcouru en quelques années, voici ce qu’écrivait en 2004 un professeur de théologie morale : « Il y a des raisons d’affirmer que cette forme de sexualité comporte des limites spécifiques. [...] Appartenir à un genre et ne pas parvenir à désirer érotiquement l’autre genre ne peut pas ne pas être ressenti comme une carence. Il y a là comme un arrêt sur le chemin de l’altérité. » (Xavier Lacroix, « Sur le “mariage homosexuel” », revue Études, 2004).

Dans un certain discours moral sur l’homosexualité, l’idée de « limite » joue un rôle crucial. C’est le mot qui, croit-on, permet de souligner une différence, une hiérarchie dans les orientations sexuelles en réduisant au minimum l’effet de stigmatisation. Mais n’y a-t-il pas là de quoi s’étonner ? Ne sommes-nous pas, tous et toutes autant que nous sommes, très « limités » dans nos capacités physiques, intellectuelles et affectives ?

Pour ne parler que de la dimension érotique, il y a peu de raisons de penser qu’il existe une forme idéale du désir : nous sommes tous et toujours dans le trop ou le trop peu, encombrés de fantasmes ou de blocages les plus divers. C’est avec ce pesant bagage qu’il nous est malgré tout possible d’aimer, tant bien que mal.

Aucune instance morale n’a jamais frappé d’indignité la sexualité des couples stériles ou des seniors. 

La première chose à dire avec la plus grande netteté, c’est que les questions d’amour désintéressé, d’engagement mutuel, de partage, d’entraide et de soutien dans l’épreuve, de fidélité, de respect du corps et de la liberté de l’autre et même de chasteté – à supposer que l’on envisage celle-ci comme une ascèse qui peut faire grandir certains – se posent exactement dans les mêmes termes pour tous les êtres humains, quelle que soit leur orientation sexuelle.

À une exception près toutefois, infailliblement soulignée pour suggérer le « manque » dont souffre le désir homosexuel : il n’est pas ouvert au don de la vie. Ce à quoi l’on peut répondre que l’immense majorité des actes qui constituent la sexualité hétérosexuelle n’est pas, de fait, orientée vers la procréation – que ce soit au niveau de leur intention (ce que veut le désir) ou de leurs conséquences effectives. Que l’on pense seulement à la sexualité des couples stériles ou des seniors, qu’aucune instance morale, à ma connaissance, n’a jamais frappée d’indignité.

Vision sacrificielle

Suggérer que la sexualité à des fins de plaisir mutuel n’est pas vraiment conforme à la volonté de Dieu relève d’une vision sacrificielle de la morale qui n’a pas grand-chose à voir avec l’esprit de l’Évangile. Le plaisir sexuel donné et reçu de manière purement gratuite est vu comme un défi à l’égard d’un créateur qui nous aime d’autant plus que nous acceptons de souffrir pour lui faire l’offrande de nos privations et de nos frustrations.

Cette contamination de la morale par l’esprit du sacrifice se traduit dans la catéchèse par l’accent mis sur les notions de « pureté », de « dignité » et d’acceptation d’une identité sexuelle comprise comme une « vocation », au détriment des enjeux purement relationnels de la sexualité. Une vision qui a notamment pour conséquence de faire passer au second plan la domination et la violence qui déshumanisent trop souvent les relations sexuelles.

Bien qu’il s’agisse de deux sujets différents entre lesquels tout amalgame doit être soigneusement évité, on peut faire ici un lien avec les recommandations de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), notamment sur la manière dont la morale sexuelle doit être enseignée.

La proposition n° 10 recommande d’« enseigner dans toutes les formations et dans la catéchèse que l’attention ne doit pas être focalisée sur la “matière” de l’acte moral, de préférence à l’évaluation de la responsabilité de chacun vis-à-vis d’autrui ». En d’autres termes, les questions de morale sexuelle devraient être repositionnées sur le terrain des relations entre les êtres humains.

Il est difficile de ne pas voir dans certaines attitudes et positions l’effet d’un refoulement de l’homosexualité.

Une autre question soulevée par le discours moral est celle de l’incapacité supposée des personnes homosexuelles à reconnaître et à accueillir les richesses spécifiques de l’autre sexe. Ce qui est ainsi sous-entendu, c’est que l’absence de désir physique implique un désintérêt pour son irréductible altérité au plan de la sensibilité et de l’intelligence. Or, pour autant que l’on puisse en juger, c’est tout simplement faux.

Après les révélations jamais démenties du livre de Frédéric Martel2 – la surreprésentation des homosexuels parmi les hauts dignitaires de l’Église au Vatican –, il est difficile de ne pas voir dans certaines attitudes et prises de position l’effet d’un douloureux refoulement de l’homosexualité. Refoulement d’abord social – résultant de l’impossibilité pour de jeunes hommes et femmes d’assumer leur orientation sexuelle, c’est-à-dire d’abord de ne pas se marier dans des sociétés fortement structurées par les interdits –, avant d’être intériorisé et théorisé en s’appuyant sur la Bible.

Refoulement devenu intenable pour beaucoup dans un monde où l’homosexualité a fini par s’afficher comme un aspect minoritaire, mais non pathologique de la sexualité, d’où un divorce croissant entre le discours et les actes, dont les conséquences ont été désastreuses pour l’Église. La nécessité de cacher ce divorce a renforcé une culture de l’omerta dont le rapport de la Ciase a montré qu’elle expliquait l’étouffement des affaires de violences sur les mineurs. Les deux sujets, sans rapport direct redisons-le, sont liés par les effets délétères de la loi du silence.

Sur le plan théologique, le regard porté sur l’homosexualité est sous-tendu par une lecture fondamentaliste des récits de la Création. Comme l’observe James Alison, l’un des obstacles à l’acceptation de l’homosexualité dans le monde chrétien est l’interprétation traditionnelle du récit de la Création, « que ce soit dans sa forme protestante, une lecture de la Genèse réductible au célèbre “Dieu a fait Adam et Ève, pas Adam et Steve”, ou dans sa forme catholique, qui dit que la loi éternelle de Dieu est inscrite dans la loi naturelle d’une manière qui n’est détectable que dans la Création reproductive ». Ce qui revient à faire dire à Dieu : « Je ne vous ai pas créés. Je n’ai créé que des hétérosexuels. Vous n’êtes que des hétérosexuels défectueux. »

La relation comme étalon

C’est dans ce registre que se situe implicitement le catéchisme de l’Église catholique quand il affirme que « Jésus est venu restaurer la Création dans la pureté de ses origines ». Or, sur ce point précis, la lecture de James Alison, fondée sur une lecture rigoureuse des évangiles (et plus particulièrement de Jean), apporte un éclairage sensiblement différent.

Pour lui, Jésus est certes venu parachever la Création divine, mais il l’a fait en lui donnant un sens radicalement nouveau. Dans plusieurs récits – celui de la guérison de l’aveugle né en fournit un bon exemple –, Jésus se présente comme celui qui vient, sans égard pour le repos du Sabbat, achever l’œuvre de son Père. Mais ce qui ressort clairement du récit, c’est que le critère de participation à cette nouvelle Création n’est plus la pureté, mais la position que nous prenons à l’égard des victimes de l’exclusion et de la violence.

Pour Alison, « la compréhension chrétienne de la Création est en crise depuis plusieurs siècles, une crise provoquée presque entièrement par l’obstination avec laquelle l’ordre de la Création et l’ordre de ce monde – ses structures sociales, sa violence et ses discriminations – ont été confondus. […] L’effondrement du “naturel” n’est pas l’effondrement de la croyance dans la Création, c’est un moyen de libérer l’espace humain de l’idolâtrie violente, cela rend visible la douceur infinie du créateur et son invitation à participer à cette aventure. »

La sacralisation d’un ordre social fondé sur la différence des sexes a trouvé un appui dans le discours psychanalytique. 

Dans la nouvelle réalité inaugurée par Jésus, ce ne sont pas la perfection et le respect de la loi qui sauvent, mais la compassion et l’attitude à l’égard de ceux que le monde tend à exclure. Il n’est pas sans ironie de constater que l’interprétation fondamentaliste du récit de la Création – la sacralisation d’un ordre social fondé sur la différence des sexes – a cherché (et trouvé) un appui dans le discours psychanalytique, lequel s’est constitué dans un monde où la représentation des identités sexuelles était encore très rigide et stéréotypée au regard du monde actuel.

Œil anthropologique

L’homophobie ne concerne pas seulement les chrétiens, c’est une question pour l’ensemble de la société (que l’on pense aux agressions physiques et aux insultes dont sont victimes les homosexuels, hommes et femmes) et ses racines sont anthropologiques avant d’être théologiques.

À cet égard, un peu d’introspection n’est pas inutile. Beaucoup d’hétérosexuels, s’ils sont honnêtes, reconnaîtront que la peur et la tentation de rejeter ce qui est étranger à notre sensibilité existent bel et bien. Le contraire serait d’ailleurs étonnant. En prendre conscience est une étape utile pour déconstruire les a priori et les jugements moraux.

Sur le plan de l’anthropologie sociale, René Girard nous apprend que les sociétés humaines ont toujours associé l’indifférenciation et la violence. Contrairement à ce que suggère notre bon sens moderne, ce n’est pas l’inégalité qui est perçue comme la pire menace pour les sociétés traditionnelles, mais l’identité, la symétrie et la réciprocité immédiate des rapports humains (d’où le fait, par exemple, que la gémellité était considérée comme une menace).

Ce qui est mis à l’épreuve, c’est notre capacité à vivre en égaux en dignité, sans exclure personne.

Mon égal, mon frère, mon semblable sont d’abord vus comme des rivaux et des ennemis potentiels. C’est pour cela que les tabous et les interdits, notamment sexuels, affirment et protègent les différences supposées « naturelles ».

Seules des sociétés où la non-violence des rapports sociaux est supposément garantie par l’État de droit et où les individus disposent de terrains ou « scènes » pour s’affronter de manière non sanglante (la concurrence économique, le sport, etc.) pourraient ainsi se permettre de remettre en cause la rigidité des rôles et des stéréotypes sexuels.

Mais cette évolution ne va jamais de soi et il est inévitable qu’elle suscite des peurs et des réactions violentes. Ce qui est ainsi mis à l’épreuve, c’est notre capacité à vivre en frères et sœurs égaux en dignité, sans exclure personne.

Pour aller + loin

René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.

Podcast « L’Église est-elle homophobe ? », avec Anthony Favier. Un épisode du podcast du Ceras « Deux pieds dans le bénitier ».

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1 La foi au-delà du ressentiment. Fragments catholiques et gays, éditions du Cerf, 2021.

2 Sodoma, Robert Laffont, 2019.


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