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Dossier : Pourquoi est-il si bon de consommer ?

Pour le pape François, le consumérisme est une addiction

Le Pape François au Vatican en 2014 © Wikipédia/CC BY-SA 4.0/Alfredo J G A Borba
Le Pape François au Vatican en 2014 © Wikipédia/CC BY-SA 4.0/Alfredo J G A Borba
En juin 2015, le pape François lance un appel vigoureux pour la sauvegarde de notre planète dans l’encyclique « Laudato si’ ». Sans se contenter de recenser les dégâts que nous lui infligeons, il se penche sur les causes profondes de la crise socio-environnementale. Parmi elles : le consumérisme.

Nous avons fait du progrès technique et de la croissance économique des fins en soi. Quand il analyse les causes de la crise écologique dans l’encyclique Laudato si’, le pape François dénonce la prégnance du paradigme techno-économique qui structure nos sociétés. En perdant de vue le fait que le progrès et la croissance économique sont (devraient être) au service de l’épanouissement de tout homme, nous avons abandonné l’idée de les orienter, voire de les limiter si nécessaire. Cette confiance aveugle dans la technique et le marché conduit à considérer toute réalité comme un objet à notre disposition, dans une attitude de maîtrise et de domination. Au quotidien, cette attitude se traduit par un « consumérisme obsessif », « reflet subjectif du paradigme techno-économique » (Laudato si’, 2031) et qui témoigne d’une absence de finalités, d’un vide de l’humanité. La surconsommation insoutenable à laquelle nous sommes confrontés est source d’injustices et relève, selon le pape François, d’une véritable addiction.

Le consumérisme, pression injuste sur les ressources

Notre mode de consommation pose un problème éthique majeur. Le niveau de consommation des pays riches est d’autant plus inacceptable que « déjà les limites maximales d’exploitation de la planète ont été dépassées sans que nous ayons résolu le problème de la pauvreté » (27). Comment, demande le pape, pouvons-nous prétexter de préoccupations écologiques pour refuser aux pays les plus pauvres de consommer davantage dans les domaines nécessaires à l’amélioration réelle de la qualité de vie de leurs habitants ? La responsabilité d’une exigence accrue en matière de sobriété incombe aux minorités les plus riches. En volant « aux nations pauvres, et aux générations futures, ce dont elles ont besoin pour survivre » (95), ces minorités ne bafouent-elles pas l’interdit fondamental de ne pas tuer ?

Profondément injuste, ce comportement est aussi « suicidaire » (55) : tout nous invite à consommer davantage, alors même que nos frénésies d’achats engendrent des catastrophes environnementales et sociales, sans apporter le bonheur que nous recherchons vainement ainsi. Pourquoi avons-nous donc tant de mal à consommer moins ?

Le consumérisme, signe d’un vide et véritable addiction

À l’origine de ces comportements, qui dégradent tant l’environnement que l’homme, se trouve un « désir désordonné de consommer plus qu’il n’est réellement nécessaire », appuyé par une « logique du “utilise et jette” » (123). Cette consommation exacerbée témoigne d’un vide intérieur : « Plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder ou à consommer » (204). Le manque d’identité profonde de l’humanité post-moderne crée une angoisse compensée par des achats. Le consumérisme est un comportement « obsessif » et « compulsif » (203). Alors même qu’il exprime une recherche illusoire de liberté, à travers l’acquisition de produits de plus en plus variés, il révèle les injonctions auxquelles l’acheteur se soumet : celles des médias, de la publicité et d’un mode de vie qui n’est pas remis en cause.

Pour François, la crise socio-environnementale requiert davantage que de simples solutions techniques. Elle exige de profondes transformations de nos « habitudes nuisibles de consommation » (55). Mais si « beaucoup savent que […] la simple accumulation d’objets ou de plaisirs, ne suffit pas à donner un sens ni de la joie au cœur humain, […] ils ne se sentent pas capables de renoncer à ce que le marché leur offre » (209). Aussi ne suffira-t-il pas d’être conscient des dégâts que cause notre consommation pour nous en libérer. De même, multiplier les injonctions sera vain. C’est au niveau de l’imaginaire des personnes et de leurs représentations de la vie bonne qu’il faut travailler, pour ouvrir au désir d’une vie plus sobre. Inspiré par la psychologie sociale et l’éthique des vertus, le pape sait que le changement doit se fonder sur des motivations personnelles, à partir de modèles et de récits, pour développer de nouvelles habitudes positives. Citant la sobriété et l’humilité comme deux « vertus écologiques » (88) à promouvoir, il propose dans la dernière partie de son encyclique un itinéraire éducatif et spirituel pour les développer.

C’est au niveau de l’imaginaire des personnes et de leurs représentations de la vie bonne qu’il faut travailler, pour ouvrir au désir d’une vie plus sobre.

L’appel à la sobriété heureuse

Le pape présente la vertu de sobriété comme une simplicité heureuse, un rempart efficace contre la démultiplication des choix de consommation qui nous étourdissent et nous rendent constamment insatisfaits. « Moins est plus » : c’est en nous limitant que nous réapprendrons à « nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre » (222). Pour valoriser chaque moment et chaque personne. La sobriété libère de la peur du manque et de la dépendance à l’avoir. Le pape ne nie pas qu’elle implique une part de renoncement, mais il montre comment elle ouvre à une plus grande plénitude de vie.

La sobriété se traduit aussi dans notre rapport à l’agir. L’activisme, au sens de ce qui pousse « à faire les choses à toute vitesse pour se sentir occupé » provient d’un même « déséquilibre profond » que la surconsommation (225) et d’une « anxiété maladive » (226). La paix intérieure est tout à la fois une condition et une conséquence de la sobriété heureuse. Des temps de repos et de contemplation sont des garde-fous indispensables à une frénésie consommatrice.

L’activisme, au sens de ce qui pousse « à faire les choses à toute vitesse pour se sentir occupé » provient d’un même « déséquilibre profond » que la surconsommation.

Dépasser les « mythes de la modernité »

Ce chemin vers la sobriété passe par une remise en cause des « mythes » de nos sociétés : la foi aveugle dans le bienfait de la société de consommation, du marché dérégulé et de la concurrence, la croyance en un progrès infini possible et souhaitable ou encore l’individualisme. Au cœur des résistances à la sobriété, l’idée selon laquelle consommer est bon pour la croissance et donc pour l’emploi revient constamment. À l’inverse, François ne manque pas de rappeler que la croissance économique n’est pas un indicateur suffisant du progrès social, car elle peut aller de pair avec une détérioration de la qualité de vie (194) quand les calculs de rentabilité ne prennent pas en compte les coûts socio-environnementaux. Au contraire, « ralentir un rythme de production et de consommation peut donner lieu à d’autres formes de progrès et de développement » (185), en favorisant, par exemple, la création d’emplois par rapport à « un investissement technologique excessif » qui ne vise qu’à « offrir de nouvelles possibilités de consommation » (192).

Nous avons « divinisé » les règles du marché (56). La croissance est devenue notre « idole » au sens fort du terme biblique : ce qui est fabriqué par l’homme et auquel il se soumet, au prix de sa vie ou de celle des autres, restant sourd à l’appel à la liberté que lui adresse Dieu. La recherche de la croissance à tout prix, jointe à des intérêts électoraux, empêche les gouvernements de prendre les mesures nécessaires pour le long terme. Car si la croissance doit être réorientée, elle devra aussi, parfois, faire place à une « certaine décroissance dans quelques parties du monde […] en vue d’une saine croissance en d’autres parties » (193).

Le pape ne désespère cependant pas d’un changement venu des pressions des populations sur les gouvernements et les entreprises. En pensant à leurs enfants, les populations dépassent « la culture consumériste qui donne priorité au court terme et à l’intérêt privé » (184). Ainsi le pape insiste-t-il sur la conversion écologique de chacun.

Vers une conversion écologique et spirituelle

La conversion écologique doit répondre au « vide » dont le consumérisme est le résultat. Les spiritualités trouvent ici une place de choix dans la démarche proposée par le pape. À la fin de son encyclique, il convie les chrétiens à un parcours spirituel pour les aider à puiser dans leurs ressources les modèles et les convictions favorables à un changement. Tout l’Évangile n’est-il pas inspirant pour une simplicité volontaire ?

Mais François ne s’adresse pas aux seuls chrétiens. Il invite les croyants d’autres religions à chercher dans leurs propres traditions spirituelles des appuis écologiques. Il exhorte les non-croyants à trouver dans la philosophie, la culture, l’art, la poésie, la vie intérieure ou l’accueil du mystère de la nature des motivations profondes. Car la conversion écologique suppose, pour François, une ouverture à « plus grand » que soi. Il souligne de même l’importance d’une « formation esthétique » : « Prêter attention à la beauté, et l’aimer, nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste » (215). S’émerveiller et devenir capable de gratitude nous libère de la posture du « pur exploiteur de ressources » (11), rendant possible gratuité et générosité, des attitudes indispensables à la conversion écologique.

« Prêter attention à la beauté, et l’aimer, nous aide à sortir du pragmatisme utilitariste. » Pape François, « Laudato si’ »

Des groupes de « consommateurs anonymes » ?

Le soutien des autres est également précieux pour lutter contre une addiction. Nous avons peut-être besoin aujourd’hui de groupes de « consommateurs anonymes » ! François insiste sur l’importance des réseaux communautaires et des groupes divers pour s’entraider à se dégager des habitudes néfastes de consommation, car « les individus isolés peuvent perdre leur capacité » à dépasser la logique de nos sociétés et « finir par être à la merci d’un consumérisme sans éthique » (219). Le groupe est un rempart contre l’individualisme que la société de consommation cherche à entretenir. Il permet qu’une communauté « se libère de l’indifférence consumériste » (232). Toutefois, le groupe n’a pas vocation à se clore sur lui-même. Au contraire : la conversion écologique doit nous unir. Elle induit une nécessaire collaboration et est une chance de dialogue avec tous les habitants de la planète : le défi écologique ne saurait être relevé sans impliquer toutes les religions, tous les groupes sociaux, tous les pays. L’insistance sur la communauté n’a, pour François, rien d’un repli sur un groupe d’appartenance.

Le consumérisme est une drogue. Il appelle une libération. C’est en retrouvant d’autres plaisirs simples que nous pourrons, pas à pas et avec d’autres, prendre le chemin de la sobriété. Et François de nommer ces plaisirs, invitant chacun à trouver lequel cultiver : joie des rencontres et du service, du contact avec la nature, de l’art ou de l’intériorité.

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