Logo du site
Dossier : Fécondité : un enjeu pour la planète ?

Fécondité : un tabou chez les catholiques africains

23 mai 2015 - béatification de Soeur Irene Stefani à Nyeri, Kenya.
23 mai 2015 - béatification de Soeur Irene Stefani à Nyeri, Kenya.
L'Église africaine semble encore peu encline à se saisir des questions contraceptives, s'appuyant sur un statu quo et sur l'encyclique Humanae Vitae. Pour Paul Samangassou, il serait temps qu'elle ose aussi s'emparer des derniers textes du pape François, quitte à remettre en cause l'ordre établi.

Toutes les méthodes contraceptives, à l’exception de la méthode naturelle dite méthode Billings, sont contraires à la loi divine et les chrétiens ne sont pas autorisés à les utiliser pour réguler les naissances. Tel est un des messages essentiels de l’encyclique Humanae Vitae, sur le Mariage et la régulation des naissances, du pape Paul VI, publiée en 1968. Dans le monde catholique, comme ailleurs, on en a dit beaucoup de bien et autant de mal, selon que la parole papale était reçue comme la parole de Dieu ou celle d’un homme. Dans les terres de vieille chrétienté, les débats furent houleux. En terre de mission, et particulièrement en Afrique, les quelques évêques que comptaient le continent en ce moment-là (la plupart missionnaires) et les prêtres qui y officiaient ont avalé la pilule sans difficulté. Ils sortaient à peine du Concile Vatican II dont ils n’avaient pas encore véritablement digéré les changements de perspective. Ils vivaient sur un continent dont la réalité et la mentalité épousaient l’idée générale de l’encyclique : « On ne doit pas limiter le nombre d’enfants que le Bon Dieu veut nous donner. Ce serait aller contre sa volonté ». Statu quo donc.

En ces temps reculés, les méthodes de régulation des naissances étaient plus ou moins naturelles : préservatifs, pilules contraceptives et abortives et autres techniques n’étaient pas encore courants. Les épidémies, le paludisme et toutes ces maladies liées à la malnutrition se chargeaient d’une sorte de régulation et obligeaient les parents à avoir plus d’enfants qu’ils ne pouvaient réellement en entretenir. D’autres méthodes consistaient, entre autres, à éloigner la maman avec le bébé pendant quelques mois, ou encore à prolonger l’allaitement maternel jusqu’à un âge avancé pour le sevrage du bébé.

Dans l’Église, le texte d’Humanae Vitae est toujours d’actualité. Aucun pape, depuis Paul VI, n’a couru le risque de revoir cette position doctrinale et morale. François s’est aventuré à affirmer, lors de son voyage aux Philippines, que les catholiques ne devaient pas faire des enfants comme des lapins. Mais l’encyclique de son lointain prédécesseur n’invite-t-elle pas à faire le contraire ?

De Gustave, un ami d’enfance qui me fait l’honneur de trouver un prénom chrétien à chacun de ses 11 gosses, à qui je rapportais les propos du Saint-Père, je reçus cette réponse cinglante : « Où était-il quand l’Église nous a imposé de faire des enfants comme des lapins ? » La position de l’Église d’Afrique sur la régulation des naissances est restée constante. Comme elle l’est restée sur d’autres sujets sensibles. Est-ce à dire que cette position est unanime ? Loin de là. Avant de rédiger cet article, j’ai rencontré de nombreux prélats, jeunes et vieux, plus ou moins attentifs à l’actualité des débats au sein de l’Église, exerçant dans des centres très urbanisés ou dans les villages. Le spectre des réponses que j’ai obtenues au sujet de la régulation des naissances est très large. Entre ceux qui soutiennent fermement que la doctrine sur la question est claire, et ne saurait être remise en cause, et ceux qui ne connaissent pas bien ce que dit cette encyclique dont ils ont entendu parler sans l’avoir lue, il y a tous ceux qui pensent que la conscience humaine des couples doit être éclairée, mais qu’eux seuls sont qualifiés pour choisir la méthode qui leur permettra d’avoir le nombre d’enfants à éduquer.

Pourquoi les évêques africains ne pourraient-ils pas se saisir d’une question de cette importance, pour l’analyser à la lumière des derniers textes du pape François, Laudato si' et Amoris Laetitia ?

Pourquoi les évêques africains ne pourraient-ils pas se saisir d’une question de cette importance, pour l’analyser à la lumière des derniers textes du pape François, Laudato si' et Amoris Laetitia ? Ils pourraient faire d’une pierre au moins deux coups : remettre sur le tapis la régulation des naissances et la sauvegarde de la maison commune, c’est-à-dire établir une corrélation claire entre une vie décente et digne, telle que voulue par Dieu et le vivre ensemble dans un environnement à l’écologie protégée et suffisante pour tous ? Telle est l’interrogation que j’ai cherché à partager avec mes interlocuteurs. Les réponses m’ont laissé pantois, m’assurant, pêle-mêle, que les conférences épiscopales n’avaient pas le droit de se saisir de thèmes aussi lourds de conséquences, surtout si les résultats étaient susceptibles d’aller à l’encontre du consensus établi ; que la remise sur le tapis de causes entendues pourrait être considérée, par Rome, comme une forme de rébellion ; qu’en matière d’écologie et de population, l’Afrique avait encore de la marge et qu’elle ne devait pas se soumettre au diktat des puissances occidentales ; que l’urgence aujourd’hui n’est pas aux débats oiseux mais à la conquête des âmes et à la lutte contre l’expansion des nouveaux mouvements religieux qui taillent des croupières à l’Église, etc.

Roma locuta, causa finita est. Dans le cas d’espèce, Rome n’a pas encore parlé, mais la cause est entendue.

Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Le PIB nous mène dans l’impasse

Parce qu’il ne comptabilise pas tout, qu’il est incapable de mesurer le progrès social, qu’il est aveugle aux limites de la planète, le PIB nous mène dans l’impasse. Chez les économistes, la prise de conscience est lente. Mais elle a lieu. Le produit intérieur brut (PIB) et sa croissance sont passés depuis longtemps, pour ceux qui nous dirigent, du statut d’outils de technique comptable relativement pertinents1 dans leur domaine (la mesure de la production économique dans la sphère monétaire) à ...

Du même dossier

Philippines : sortir du dogmatisme clérical

Courageux contre la corruption et les inégalités, les évêques des Philippines font barrage à toute évolution en matière de santé reproductive. Une position dogmatique, aveugle aux souffrances des femmes et des familles, loin d’être partagée par tous les catholiques philippins. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, les Philippines comptaient 18,8 millions d’habitants. Elles en comptent aujourd’hui plus de 100 millions. Les projections prévoient 120 millions d’habitants en 2030 et 1...

L’autre bombe pakistanaise…

37 millions d’habitants en 1950, sans doute plus de 300 millions en 2050… Mais les pouvoirs publics tardent à prendre la mesure de l’enjeu, dans un environnement fragilisé par le dérèglement climatique. Derrière le choix stratégique qui a poussé Islamabad à conduire ses premiers essais nucléaires en 1998, afin de contrer le voisin indien, une autre bombe est à l’œuvre : la croissance démographique. En 1950, le Pakistan occidental – devenu Pakistan tout court après la sécession du Bangladesh en 1...

Population et environnement : Malthus est-il toujours d'actualité ?

Malthus avait-il raison ? Les chercheurs sont loin d’être d’accord : écototalitaires, néo, anti et même écolo-malthusianistes s’affrontent encore sur la question. Pour Hugo Lassalle, il serait surtout temps de dépasser les clivages pour faire face à un avenir angoissant, si tous les pays se mettent à consommer comme les Occidentaux… Faire face à la crise écologique implique-t-il des politiques de contrôle des naissances pour freiner la croissance démographique ? Poser ainsi la question semble ap...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules