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Dossier : Réfugiés : sortir de l'impasse

Le pari de la réciprocité

Cours de peul ©JRS Welcome Jeunes
Cours de peul ©JRS Welcome Jeunes
Trois ans après avoir obtenu leur statut, seuls 12% des réfugiés déclarent avoir encore des liens avec des Français. Autrement dit, une fois passée l'étape administrative, les espaces de rencontres sont encore trop rares. Comment aller au-delà de la relation aidant/aidé pour valoriser les expériences et capacités de chacun ? Le programme Welcome Jeunes propose quelques solutions pour changer de paradigme.

Au sein du JRS France [Jesuit Refugee Service, NDLR], dont la mission est d’accompagner, de servir et défendre le droit des personnes réfugiées, il existe un programme qui tente de promouvoir le droit culturel et de (re)mettre en lumière les capacités des personnes accompagnées. Dans la continuité du réseau Welcome en France (une hospitalité dans les familles d’accueil et les communautés religieuses) au sein du Pôle Hospitalité et en complément des activités du Pôle Intégration (accompagnement dans les démarches administratives, vers l’emploi, l’insertion, apprentissage du français) ainsi que du plaidoyer pour « Accueillir autrement » porté par le service juridique de ce même pôle, le programme Welcome Jeunes a pour objectif principal de tisser du lien entre jeunes, qu’ils soient demandeurs d’asile, réfugiés, étudiants ou jeunes professionnels.

Seulement 12 % des réfugiés disent avoir des liens avec des Français trois ans après l’obtention de leur statut.

Selon un rapport du HCR [l’agence onusienne pour les réfugiés, NDLR], en 20131, seulement 12 % des réfugiés disent avoir des liens avec des Français trois ans après l’obtention de leur statut. Si l’on peut facilement se douter que les primo-arrivants soient isolés à leur arrivée en France, la suite peut s’avérer elle aussi bien difficile. L’objectif principal de Welcome Jeunes est donc de permettre aux demandeurs d’asile et aux réfugiés de sortir de la solitude. Toutes les propositions du programme (sorties, ateliers théâtre, cours de yoga ou de danse, foot, conversations, café débat, séjours de vacances ...) sont donc des occasions de rencontrer d’autres jeunes migrants – dans ou passés par les mêmes parcours – et des français ou résidents en France, curieux et désireux de tisser des liens avec des personnes réfugiées, sans forcément s’engager dans un bénévolat régulier, et voulant tenter ce défi d’une rencontre simple en faisant le pari de la réciprocité !

Se sentir attendu, nécessaire, utile

L’idée est aussi de reconnaître aux personnes en situation de précarité leur droit culturel, qui permet à chacun, « seul ou en commun, […] de choisir et d’exprimer son identité, […] et d’accéder aux références culturelles, comme à autant de ressources nécessaires à son processus d’identification, de communication et de création2 », : pouvoir se détendre, prendre soin de soi et des autres, rire, se ressourcer au travers de pratiques artistiques, s’exprimer, parler de sa culture, affirmer ses idées et ses visions, prendre en charge des activités et avoir des responsabilités, se sentir attendu, nécessaire, utile.

Très concrètement, le programme Welcome Jeunes tente de répondre à ces besoins et de mettre en œuvre ce droit en offrant à tous les jeunes investis dans le programme d’être tour à tour, au fil des activités, participants, animateurs ou bénévoles. Chacun des ateliers n’est pas pensé spécifiquement pour un public de personnes réfugiées mais plutôt construit de telle manière qu’il puisse correspondre autant à des personnes francophones que non francophones, autant à un jeune Afghan, à une Tibétaine, qu’à un étudiant français. L’atelier théâtre est pensé comme un atelier « amateur » (exercices d’échauffements, improvisation, etc …) et ouvert à tous. Comme toutes les propositions. Chaque mercredi, Jennifer – jeune auto-entrepreneuse allemande –, Baptiste et Pia – lycéens français– assistent au cours de Ian, professeur de yoga originaire du Chili, avec Abderamane (qui vient de Mauritanie), Ghafor, Mahdi et Jamal (d’Afghanistan), Victoria (du Nigeria), Julia (d’Ouganda) et de nombreux autres participants. L’on pourrait dire « comme n’importe quelle classe de yoga » même si, en effet, il y a une « petite » spécificité !

Lors du dernier café philo, Osman (journaliste réfugié d’Afghanistan) et Sarah (jeune professionnelle française) ont travaillé en collaboration pour préparer les questions proposées aux participants sur les relations entre femmes et hommes. Chacun était invité, à partir de ses expériences, de sa culture et de ses idées à partager avec les autres pour échanger, sans imposer sa vision, et peut-être approcher timidement ce vivre ensemble tant recherché.

Reconnaître les capacités de l'autre

Au-delà d’une offre de détente, les théories du droit culturel3, sur lesquelles s’appuient le programme, tentent de mettre en évidence comment l’attention à cette dimension inhérente à chacun des droits de l’homme est une manière de lutter contre des formes de pauvreté diverses conduisant à l’exclusion. Permettre aux personnes précaires de s’exprimer, d’être en adéquation avec les ressources dont elles disposent – vers l’autonomie grâce à l’appropriation et la participation – suppose de créer des lieux de rencontre, d’échange et de changement pour la société dans son ensemble.

Reconsidérer bien des présupposés inamovibles sur la pauvreté et les moyens déployés pour lutter contre, en reconnaissant les bénéficiaires comme de vrais acteurs, capables et sachants.

Cela demande de reconsidérer bien des présupposés inamovibles sur la pauvreté et les moyens déployés pour lutter contre, en reconnaissant les bénéficiaires comme de vrais acteurs, capables et sachants et d’interroger la pyramide dressée par Maslow4 : les besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance et d’amour, d’estime et d’accomplissement de soi. Toute personne en situation de pauvreté a d’abord besoin de manger et d’un toit. Ce n’est pas cela qu’il s’agit de remettre en cause mais bien un schéma pyramidal en reconnaissant chaque élément de la vie et non seulement le minimum vital.

Parler de droits culturels, c’est faire entendre qu’un droit de l’homme amputé de sa dimension culturelle risque de contribuer à la persistance d’une pauvreté, qui ne se réduit pas à une mesure économique. Faire le pari de l’égalité, conduit à assumer un changement de paradigme, sans pour autant nier les difficultés physiques et psychiques dues à l’exil et à un chemin extrêmement compliqué à parcourir dans le pays d’accueil. Porter une attention aux capacités des personnes, permet que se créent de nouvelles relations, ouvrant ainsi un autre regard sur l’accueil des réfugiés.



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1 UNHCR, Vers un nouveau départ : l’intégration des réfugiés en France, septembre 2013.

2 Définition proposée par la déclaration de Fribourg, du 7 mai 2007 qui réunit, pour la première fois dans un même texte, l’ensemble des droits culturels déjà reconnus dans différents dispositifs internationaux.

3 On peut citer, entre autres textes, la déclaration de Fribourg. Cf aussi Patrice Meyer-Bisch, « La valorisation de la diversité et des droits culturels », Hermès, La Revue n° 51, 2008.

4 Abraham Maslow, psychologue américain, formalise, pour la première fois en 1943, la théorie des cinq besoins fondamentaux dans « A Theory of Human Motivation », Psychological Review.


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