Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !
Logo du site

Climat : nous sommes les lignes rouges

Opération Lignes rouges en marge de la Cop21 à Paris, décembre 2015 © Yann Levy/350.org
Opération Lignes rouges en marge de la Cop21 à Paris, décembre 2015 © Yann Levy/350.org

« Dress code : rouge. Au signal de la corne de brume, descendez avenue de la Grande Armée ». Longtemps, le lieu de rassemblement fut tenu secret. Chacun avait été briefé sur l’attitude à adopter face aux forces de l’ordre. Qu’avait donc de si subversive l’action « lignes rouges » du 12 décembre 2015 pour mériter pareils préparatifs ? Certes, rien ne devait assombrir ce jour « historique » de clôture de la Cop21. Et le gouvernement avait interdit, quinze jours plus tôt, la grande marche pour le climat au nom de l’état d’urgence.

Mais il faut lire l’appel à manifester pour en mesurer la portée subversive. Extraits : « Ce rassemblement sera marqué par le respect. Respect des lois… de la physique. L’accord discuté au Bourget place le monde sur la voie d’un réchauffement de 3 °C au moins. Respect de celles et ceux qui ont déjà perdu leur vie à cause du réchauffement global. Respect de celles et ceux qui perdront leur vie dans le futur. Respect de l’engagement que nous faisons de rester non-violents et attentifs les un.e.s aux autres. Nos dirigeant.e.s ne respectent pas les lignes rouges d’une planète juste et vivable. Des lignes que nous ne devrions pas oser franchir. Nous dessinerons ces lignes rouges avec nos corps, déterminé.e.s à protéger notre maison commune. »

Du climat, tout aurait été dit en 2015 ? L’intérêt politique et médiatique risque de décliner. Nous avons décidé, au contraire, d’y consacrer un numéro sitôt finie la Cop21 : le 350e, un chiffre choisi par le mouvement à l’origine des « lignes rouges » (350.org), pour symboliser la limite de concentration de carbone dans l’atmosphère à ne pas franchir, et que déjà nous avons dépassée. Car, s’il faut se réjouir que la diplomatie ait marqué des progrès inédits, nous venions de si loin que le seul accord de Paris conduira notre humanité dans l’impasse… à moins que l’ambition soit rapidement revue à la hausse (cf. M. Colombier, M. Combes et A. Mazounie).

Si les lignes rouges sont connues, pourquoi les dépassons-nous ? Surtout, comment réfréner ces tendances collectivement suicidaires ? Les limites à ne pas franchir peuvent-elles résulter uniquement de compromis politiques autour des conséquences jugées socialement acceptables des dégradations environnementales (cf. É. Laurent) ? Faut-il poser un nouvel interdit, l’atteinte à la biosphère, et en faire le préalable à tout débat sur la croissance ou le juste partage (cf. F.-P. Piguet) ?

Sans doute revient-il à la société civile, dans un monde politique et économique piloté à vue, de rappeler en permanence les enjeux du temps long, tout en ancrant les transitions dans un quotidien, dans des territoires (cf. J. Theys). Tout le défi est d’articuler des propositions susceptibles, dans les rapports de force actuels, de réduire effectivement les émissions, notamment en réorientant l’épargne mondiale vers les investissements nécessaires à une économie décarbonée (cf. J.-C. Hourcade), sans renoncer au respect de la biosphère. Partir de cette exigence pour penser l’économie, comme y invite la démarche de désinvestissement des énergies fossiles, conduit aussi à explorer des idées originales, comme la monnaie énergie (cf. P. Calame et P. Lusson) ou la carte carbone, visant à rationner les émissions. Est-ce envisageable dans nos sociétés de croissance ?

C’est bien à une révolution des imaginaires qu’oblige l’hospitalité de la planète (cf. M. Drique). Le défi commun est d’autant plus délicat qu’il se pose dans une société d’individus (cf. A. Pottier). Or c’est dans leur cœur que le déni des limites puise ses racines, pour le pape François. Mais là où la tentation de toute-puissance asservit l’homme et détruit sa demeure, la sobriété ouvre un chemin de libération. Et même pour des personnes en grande précarité, la sobriété n’est pas un gros mot (cf. B. Villalba), pourvu qu’elle ne soit pas une injonction, mais un choix collectif lié à l’impératif de justice. La conversion écologique ne se fera ni sans, ni contre les individus. Mais ils ne l’opéreront qu’ensemble. Vu du ciel, c’est la multitude des individus tout de rouge vêtus qui forme la ligne indépassable. Vu du sol, c’est l’inventive fraternité des personnes mobilisées.

À lire dans la question en débat
« Climat : jusqu’où repoussera-t-on les limites ? »

Les plus lus

L'homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Resumé Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des hommes. Une ...

Rôle et nature de l'actionnariat dans la vie des entreprises

Resumé Si la croissance rentable est le principal objectif pour les actionnaires, elle ne peut être leur seule visée. Il importe de mettre en œuvre des processus qui précisent les modes de relation avec les dirigeants de l’entreprise. Celle-ci a les actionnaires qu’elle mérite : seront-ils les partenaires du développement social ? De nombreuses situations récentes ont montré l’influence grandissante des actionnaires. Dernier exemple en date, en France, celui de Danone : après avoir renoncé à acq...

Le va-et-vient des Portugais en Europe

Resumé Ici pour travailler, à deux, en famille, dans le bâtiment, dans des associations... Là-bas, l’été, après deux jours de voyage, dans la maison de vacances, la casa às moscas le restant de l’année. Le mouvement est pendulaire. Quelles évolutions quand la retraite arrive ? Les Portugais sont sans doute aujourd’hui les Européens qui « pratiquent » le plus l’espace européen 1 Dans les décennies 60 et 70, est partie du Portugal une des plus importantes migrations intra-européennes du xxe siècle...

Du même dossier

« Laudato si’ » : accueillir nos limites

Tout à sa quête de pouvoir, d’argent, de maîtrise, l’homme ne veut pas voir les destructions subies par ses semblables et par la nature. Comme si son règne était sans limites. Il se prend pour Dieu. L’encyclique du pape François appelle au contraire à accueillir ces limites, non comme un carcan mortifère, mais comme une invitation à la relation, à une sobriété libératrice et heureuse. « Le monde est plus qu’un problème à résoudre, il est un mystère joyeux. » (Laudato si’, 12) Est-ce un hasard si...

Biosphère : poser un interdit

La justice distributive suffira-t-elle à protéger notre maison commune ? Pour Frédéric-Paul Piguet, rien n’est moins sûr. Et nous aurions tout à gagner, en matière de climat, à poser un nouveau principe, celui de l’interdiction de nuire à autrui. L’écologie politique invite à penser la question climatique en termes de justice. Mais avec quelle théorie ? Nous chercherons à montrer que le défi climatique appelle à penser le rapport à la Biosphère1 par le respect d’un interdit.L’économie contempora...

Le pape François ouvre la voie de la social-écologie

Loin des reproches formulés par certains économistes, Éloi Laurent salue la façon dont le pape François articule, dans Laudato si’, écologie et inégalités sociales. Moins « naturelles » que sociales, les catastrophes écologiques invitent à entendre les alertes envoyées par les plus pauvres, et appellent des réponses sociales et politiques. Un certain nombre d’économistes se sont montrés critiques vis-à-vis de l’encyclique Laudato si’. Vous semblez être d’un avis contraire. Pour quelles raisons ?...

Du même auteur

Chocolat amer

L’or brun. En Côte d’Ivoire, les fèves de cacao font vivre une bonne partie de la population. Mais elles aiguisent aussi les appétits. Non sans conséquences sur les fuites de capitaux, l’impossibilité de déloger la classe dirigeante et la violence  armée. C’est ce que révèle cette enquête… au goût amer. Un seul pays d’Afrique est leader mondial dans l’exportation d’une matière première a...

Pour une économie relationnelle

« On peut en savoir beaucoup sur quelqu’un à ses chaussures ; où il va, où il est allé ; qui il est ; qui il cherche à donner l’impression qu’il est ». À cette observation de Forrest Gump dans le film éponyme1, on pourrait ajouter : « Quel monde il invente ». Car l’analyse du secteur de la chaussure, objet du quotidien s’il en est, en dit long sur notre système économique. Un système qui divise. À commencer par les humains : quel acheteur est capable de mettre un visage derrière la fabrication ...

Libérons-nous de la prison !

Nous aurions pu, comme en 1990, intituler ce numéro « Dépeupler les prisons » (Projet, n° 222). Car de l’inventaire dressé alors, il n’y a pas grand-chose à retirer. Les conditions de vie en détention, notamment pour les courtes peines et les détenus en attente de jugement, restent indignes d’un pays qui se veut « patrie des droits de l’homme ». Mais à la surpopulation carcérale, on préfère encore et toujours répondre par la construction de nouvelles prisons. Sans mesurer que plus le parc pénit...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules