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Climat : maîtriser les esprits animaux de la finance

La Cop21 a mis en lumière la nécessité d’un développement limité en carbone. Mais comment créer les conditions économiques qui le permettront ? Mettre la finance au service de la transition passe notamment, pour l’auteur, par l’attribution d’une valeur au carbone non émis.

La Cop21, contrairement à la Cop15 de Copenhague, n’aura pas été un échec. Elle est certes décevante du point de vue de l’absence de réponse claire aux questions portées dans le débat public ces derniers mois : accord contraignant ? Prix unique du carbone ? Engagements quantifiés des États ? Transferts financiers Nord-Sud ? Objectifs en températures (1,5°C ou 2°C) ? Mais ces questions sont peut-être des lunettes déformantes. Le seul enjeu est de savoir si cet accord universel, signé dans un contexte international tendu, va engager l’humanité dans un processus où celle-ci s’interdira d’exploiter toute l’énergie fossile à sa disposition dans la croûte terrestre.

À cette aune, l’accord de Paris est incomplet, mais il ouvre tout un champ des possibles dont il faut profiter rapidement si l’on ne veut pas perdre définitivement la course de vitesse contre la hausse des températures. Pour ce faire, il faut relever un autre enjeu, celui des limites à poser au « commerce des promesses » qui sous-tend notre système économique et financier.

L’accès équitable au bas carbone, nouveau paradigme

Ce qui s’est passé à Paris ne peut se comprendre sans le changement de paradigme auquel appela la réunion de Cancún (2010). Depuis la Cop1 de Berlin (1995), la problématique de la négociation climat était gouvernée par la logique du partage équitable d’un budget d’émission de gaz à effet de serre pour demeurer en dessous d’une augmentation de 2°C de température. Ce fut le schéma de Kyoto et on le garda à Copenhague.

Ce cadrage avait le mérite de la simplicité : un objectif global, des trajectoires d’émissions pour chaque pays, des marchés de permis d’émettre pour organiser des transferts financiers Nord-Sud. Elle avait un inconvénient, celui de faire comme si un planificateur bienveillant pouvait imposer aux pays des engagements légalement contraignants sur des limites d’émission. Il n’y avait surtout aucune garantie que les pays du Nord s’obligent à des transferts en direction du Sud pour que celui-ci conduise des politiques climatiques compatibles avec un « développement soutenable ». On était ainsi en contradiction avec la convention adoptée à Rio en 1992.

À Cancún, on changea de paradigme pour retenir, au lieu d’un impossible « partage équitable » d’un budget d’émission, le principe de l’accès équitable à un développement bas carbone. C’était la condition du dialogue avec les pays émergents. Ceux-ci construisent aujourd’hui l’essentiel de leurs infrastructures (énergie, transport, habitat), ils peuvent encore bifurquer vers un développement bas carbone, mais le temps presse.

À Cancún, on changea de paradigme pour retenir le principe de l’accès équitable à un développement bas carbone.

C’est pourquoi le vrai succès de la Cop21 est que 187 pays sur 195 aient déposé des « engagements volontaires » traduisant leur vision d’un développement sous contraintes carbone. Certes, l’on n’est pas assuré que ces engagements seront tenus et, même dans ce cas, ceux-ci conduiraient à des hausses de température de l’ordre de 3°C. Mais il faut avoir en tête le chemin parcouru. C’est la première fois que les pays en développement acceptent d’expliciter ce qu’ils pourraient faire : il en résulte un découplage significatif par rapport à des tendances qui mènent à un réchauffement de 4°C. Avant de regretter qu’on n’ait pu afficher des chiffres plus ambitieux et que les engagements de certains pays soient très flous, il faut apprécier à sa juste valeur la bataille politique menée en Chine pour que ce pays accepte d’annoncer un plafonnement de ses émissions ou, en Inde, pour afficher des gains ambitieux d’efficacité énergétique.

En témoignent quelques phrases tirées du sommaire technique qui sous-tend les propositions chinoises : « Le modèle de croissance traditionnel en Chine, intensif en input et orienté vers l’exportation, est non soutenable ; il se heurtera à de fortes contraintes en ressources ; la Chine doit passer à une ‘nouvelle norme’ de développement fondé sur une croissance plus qualitative ; le secteur manufacturier doit se réorienter vers des activités à haute valeur ajoutée, incorporer l’efficacité énergétique, la protection de l’environnement et l’énergie bas carbone ; un sentier de développement innovant doit être fondamentalement différent du modèle de développement poursuivi par les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ». En Inde, P. Shukla, coprésident du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), a développé des scénarios d’un développement désirable pour des motifs indépendants de la question climatique, mais qui infléchiraient très significativement les émissions de ce grand pays.

Le débat sur un développement sous contrainte carbone est donc lancé. Mais il renvoie à un autre, celui des conditions économiques pour le déclencher et de la façon dont les pays peuvent assumer, ici, leurs responsabilités communes mais différenciées, principe de base de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Convention climat).

Finances : la marche inachevée vers une vision commune

À Copenhague, le Nord s’était engagé à abonder, à hauteur de 100 milliards de dollars par an vers 2020, un fonds vert climat. Dès le premier jour de la Cop21, Laurent Fabius s’étant appuyé sur les calculs de l’OCDE pour affirmer que les deux tiers de ces fonds étaient déjà réunis, les Indiens répondaient1 que, une fois éliminés les doubles comptes, l’argent réellement additionnel n’était que de 2 milliards. Il y avait dans cette joute une part de mauvaise foi, mais le message implicite était : il sera difficile de nous convaincre que les 100 milliards sont réellement additionnels. Les discussions sérieuses commenceront quand nous parlerons des 700 à 800 milliards par an à rediriger entre 2020 et 2030 : comme nous savons que vos budgets publics sont déficitaires, parlons des réformes des mécanismes d’intermédiation financière à même de rediriger vers l’investissement bas carbone une épargne mondiale surabondante.

La transition bas carbone implique un effort d’investissement (0,5 % du produit intérieur brut mondial) mais, surtout, une réorientation massive des investissements d’infrastructure. Ceci implique de baisser de façon importante les risques d’investissements bas carbone et d’y orienter une épargne qui se réfugie aujourd’hui vers des placements spéculatifs de court terme ou l’immobilier. Un tel processus appelle des réformes du système financier2, mais l’on ne pourra maîtriser ce que Keynes appelait « les esprits animaux de la finance » pour les mettre au service de la transition bas carbone sans des garanties publiques sur les investissements, et sans convenir d’une valeur du carbone non émis (VCNE).

Rappelons-nous comment a été financée l’expansion du rail au XIXe siècle : des garanties publiques et des capitaux privés attirés par le fait que le renchérissement du prix des terres autour des voies permettait de se rémunérer même en cas de relatif échec commercial d’une ligne. C’est ce qu’il faut faire pour la transition bas carbone, avec des engagements d’États sur des volumes d’abattements. La différence est qu’une VCNE convenue est nécessaire pour assurer le caractère non arbitraire du soutien aux projets et pour générer des actifs financiers attirant l’épargne privée tout en évitant les risques de « bulle carbone », puisque ces actifs auraient une valeur faciale par tonne décidée au préalable.

Le capitalisme financier moderne est fondé sur un « commerce des promesses » progressivement déconnecté de tout ancrage dans le réel.

Le capitalisme financier moderne est fondé sur un « commerce des promesses »3, selon le titre de Pierre-Noël Giraud, progressivement déconnecté de tout ancrage dans le réel. Mais le réel se venge par l’explosion de bulles spéculatives et aujourd’hui, des économistes orthodoxes comme B. Bernanke ou L. Summers pointent les risques d’une stagnation séculaire due à l’écart entre l’abondance de l’épargne et la réticence d’entreprises soumises à l’œil vigilant des actionnaires à investir sur des projets de long terme. La transition bas carbone ne pourra s’enclencher sans guider ce « commerce des promesses », via des indications crédibles sur les priorités d’investissement du point de vue de l’intérêt collectif.

Les réformes des mécanismes d’intermédiation financière sortent des compétences de la Convention climat. Mais la Cop21 en a fourni un point d’accroche grâce à l’initiative prise par le Brésil dès Lima, pour faire « reconnaître la valeur économique et sociale des activités de mitigation [i.e., de réduction des émissions] ». Cette initiative a été rejointe par l’Afrique subsaharienne et l’ensemble du G77. Pour comprendre l’importance de cette phrase, adoptée dans l’article 109, rappelons que 50 euros la tonne de carbone double le prix du ciment en Inde, mais y serait de peu d’effet sur les dynamiques urbaines. En revanche, 50 euros ou 100 euros pour la tonne d’émissions évitées sont des valeurs d’autant plus acceptables que, insérées dans des garanties publiques sur les investissements bas carbone, elles permettraient un effet de levier sur l’épargne privée, donc des flux de capitaux sans commune mesure avec ce qu’on peut attendre de financements publics4.

Limiter les sources de distraction

La Cop21 n’a pas réussi, en revanche, à mettre en place le deuxième point d’accroche pour aligner réformes financières et objectifs climatiques : des engagements des États sur des garanties publiques. Il s’en est fallu de peu. Mais l’accord sur les 100 milliards comme plancher ou l’engagement de travaux sur les types de financement reconnus comme contribution à la Convention climat ouvrent la voie à des dispositifs qui pourraient être adoptés dès le rendez-vous de Marrakech, fin 2016 (Cop22).

Ce point n’est pas gagné, tant sont importants les conservatismes intellectuels, comme le fait d’assimiler des garanties publiques à une dette ou la méfiance vis-à-vis de toute incitation qui ne passe pas par des mécanismes de marché. Mais la dynamique va dans le bon sens comme le montre le succès de la Déclaration du LCS-Rnet5. Celle-ci traduit une prise de conscience : maîtriser les esprits animaux de la finance pour relever le défi climatique contribuerait à sortir l’économie mondiale d’un marasme porteur de tensions, via une hausse des investissements dans des infrastructures (dont le Fonds monétaire international vient de souligner la nécessité) qui permettrait sa bifurcation vers un développement sobre en énergie. Encore faut-il ne pas se laisser distraire par des controverses connexes, intéressantes mais peu en prise avec les enjeux immédiats, comme le prix du carbone ou le 1,5°C comme cible possible (alors qu’elle est devenue physiquement impossible6). C’est un autre sens des limites qu’il faut acquérir, celui des bruits qui empêchent de mobiliser l’attention de l’opinion sur les enjeux essentiels.



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1 Par un mémo de D. Dasgupta, du conseil d’investissement du Fonds vert.

2 Commission Pascal Canfin – Alain Grandjean, Mobiliser les financements pour le climat. Une feuille de route pour financer une économie décarbonée, juin 2015, et Programme des Nations unies pour l’environnement, Le système financier dont nous avons besoin. Alignement du système financier sur le développement durable, octobre 2015.

3 Cf. Paul H. Dembinski, « L’épargne peut-elle échapper à la finance stérile ? », Revue Projet, n°343, déc. 2014 [NDLR].

4 Pour fixer des ordres de grandeur, disons qu’il faut rediriger 600 G$ (milliards de dollars) par an autour de 2030 ; si l’on admet un effet de levier de un à quatre entre garanties publiques et fonds privés, il faut, pour les lever, 150 G$ de garanties par an dans le monde. Ces garanties ne s’exerçant qu’en cas de défaillance des projets, cela implique un coût budgétaire de 15G$ par an seulement avec un taux de défaillance de un sur dix. La vraie difficulté réside dans la qualité de sélection et de pilotage des projets et de l’intermédiation financière mise en place.

5 Le LCS-Rnet (Low Carbon Society network) est un réseau d’équipes de recherche du G7 étendu aux pays émergents qui a publié, juste avant la conférence de Bonn, une déclaration signée par 79 experts du groupe III du Giec et de nombreux économistes du développement venant de 48 pays.

6 Sylvestre Huet, « Cop21 : que vaut l’accord de Paris ? », blog du journal Libération, 14/12/2015.


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